LES BEAUX JOURS DE LA GAMBE
En considérant la Viole de gambe cle la page u, on voit combien elle se rapproche du violoncelle. Les sept cases de la touche indiquent clairement la position des doigts placés par demi-tons. On peut remarquer que l’écart des doigts est plus grand que dans le violoncelle. On ne jouait jamais le démanché.
L’accord des cordes était celui-ci :
On ajoutait le la grave quand il y avait une septième corde.
L’instrument se tenait entre les jambes, à peu près comme le violoncelle avant qu’on lui adaptât la pique.
L’archet était plus recourbé que celui du violoncelle *, il se tenait de tout autre manière : le creux de la main droite n’était pas placé sur la baguette, mais il était sous la baguette à la façon des pifferari italiens, qui jouent en appuyant l’instrument sur l’abdomen.
LE VIOI.ONCEI.I.E *. SON HISTOIRE
IO
Les gambistes (joueurs de viole de gambe) avaient une préférence marquée pour les archets à crins noirs. Le crin blanc, écrivait Rousseau, est plus doux et fort propre pour les dessus de viole, mais pour les basses le crin noir est plus propre à tirer le son que le blanc.
La viole de gambe était-elle un instrument difficile ? Non, si on la compare au violoncelle actuel.
Il fallait cependant une connaissance et une pratique assez grandes de l’instrument, car le gambiste avait souvent à accompagner le chant à première vue ; il devait connaître à fond les combinaisons harmoniques pour improviser un accompagnement à un chant donné. Il lui était également indispensable de savoir parfaitement la transposition.
Les sons de la viole de gambe étaient doux et sympathiques, mais dépourvus de puissance.
La viole de gambe était utilisée de trois manières principales :
i° Soit comme instrument d’orchestre ;
2° Soit comme accompagnement du chant ;
3° Soit comme instrument de solo avec accompagnement de quelque autre instrument.
Ce fut à l’orchestre et dans les quatuors que son emploi fut le plus fréquent, car il ne fallait pas être bien fort musicien pour faire un accompagnement de basse ; cependant, on ne s’en tint pas là, et on utilisa la gambe pour l’accompagnement de la voix humaine et pour soutenir les récitatifs.
La viole de gambe était employée souvent com-
me instrument de solo avec accompagnement de quelque autre instrument, et plus particulièrement du Clavicorde.
Voici ce que dit Mersenne a ce sujet : « Encore que les violes soient capables de toutes sortes de musique et que les exemples que j’en ai cités pour le concert des violons (i) leur puissent servir, néanmoins elles demandent des pièces plus tristes et plus graves, et dont la mesure soit plus lente ; de là vient qu’elles sont plus propres à accompagner les voix. Or l’on peut jouer toutes sortes de pièces non seulement à cinq parties, comme on le fait ordinairement sur les violons, mais à six et à sept, et à tout autant de parties que l’on veut. »
Dans ses oratorios des Passions suivant les Évangiles de saint Matthieu et de saint Jean, aussi bien que dans quelques-unes de ses cantates, Bach a employé la gambe avec un très caractéristique et très bel effet. Rappelons seulement ici la majestueuse et impressionnante Altarie (air pour alto) « Es isl vollbracht : c’est consommé », dans la Passion de saint Jean. Dans l’exécution de cette oeuvre splendide, on avait quelquefois lait exécuter, par le violoncelle, la partie de gambe de ce passage. On ne fut pas longtemps à s’apercevoir que cela ne correspondait pas complètement au ton plaintif et plein de mélancolie de l’expression voulue par Bach, et l’on s’empressa — du moins aux conser-
( 1 ) Mersenne, par le mot «concert», entend morceau d'ensemble.
SON HISTOIRE
vatoires de Paris et de Bruxelles — de rétablir, comme l’indiquait Bach, la viole de gambe à cette partition.
Le célèbre joueur cle gambe, Maugars, nous raconte par le détail tout ce qu’on pouvait faire autrefois de la viole de gambe ; Maugars était à Rome avec une famille d’artistes, la famille Baroni.
Voici ce qu’il dit (i) :
« Ce fut dans cette vertueuse maison, où je lus premièrement obligé, à la prière de ces rares personnes, de faire paroître, dans Rome, le talent qu il a plu à Dieu de me donner, en présence encore de dix ou douze des plus intelligents de toute 1 Italie, lesquels, après m’avoir ouï attentivement, me flattèrent de quelques louanges : mais ce ne fut pas sans jalousie. Pour m’esprouver davantage, ils obligèrent la signora Leonora de garder ma viole et de me prier de venir le lendemain, ce que je feis, et ayant été adverti par un ami qu’ils disoient que je jouois fort bien des pièces étudiées, je leur donnay tant de sortes de préludes et de lantaisies cette seconde fois que véritablement ils m’estimèrent plus qu’ils n’avoient lait la première.
a Après l’estime des honnestes gens cela ne fut pas encore assez, pour gagner absolument celle des gens du mestier, un peu trop raffinez et par trop retenus à applaudir les étrangers.
« On me donna advis qu'ils confessoient que je
(i) Le texte est en vieux français.
jouois fort bien seul, et qu’ils n’avoient jamais ouy toucher tant de parties sur la viole ; mais qu'ils doutaient qu'estant françois, je fusse capable de traiter et de diversifier un sujet à l'improviste. Vous sçavez, monsieur, que c’est là où je ne réussis pas le moins. Ces mesmes paroles m’ayant esté dites la veille de Sainct-Louys dans l’église des François, en entendant une excellente musique qui s’y faisoit, cela me fit résoudre le lendemain matin, animé de ce sainct nom de Louis, de l’honneur de la nation et de la présence de vingt-trois cardinaux qui assistaient a la messe, de monter dans une tribune, ou ayant esté reçu avec applaudissements, on me donna quinze a vingt notes pour sonner avec un petit orgue après le troisième Kyrie eleison , lesquels je traitay avec tant de varietez, qu’ils en demeurèrent très satisfaits et me firent prier, de la part des cardinaux, de jouer encore une autre fois après 1 Agnns Dei. Je m'estimay bien heureux de rendre ce petit service à une si éminente compagnie ; on m envoya un autre sujet un peu plus gay que le premier, lequel je diversifia}- avec tant de sortes d'inventions, de différents mouvements et de vitesse, qu'ils furent très estonnez et vinrent aussitôt pour me payer de compliments, mais je me retiray en une chambre pour me reposer. »
Malgré toutes ses ressources, la viole de gambe vit un jour, en face d’elle, un rival qui devait la supplanter : c’était le violoncelle.