‹ Le Virgile du Vatican et ses peinturesChapitre 17 sur 30 · LE MRGILE DU VATICAN · texte numérisé non relu

LE MRGILE DU VATICAN

d'une façon constante, avant les vers qui servent à l'explicfuer^'), et les délaiis interprétés par le peintre sont toujours empruntés aux vers cjui suivent et non à ceux qui précèdent. Il faut quelquefois descendre assez loin pour retrouver tous ces détails, surtout quand, dans un seul taljleau, sont réunies deux scènes racontées l'une après l'autre par le poète; mais il est tout à fait inutile de remonter dans le texte pour cette recherche. Quand on peut déterminer la place d'une peinture, on détermine donc du même coup, par le passage qui la suivait, le sujet qu'elle représentait.

Prenons, par exemple, le blanc qui est au verso du feuillet xv et indicjue une peinture après Aen. I, 52 i. Les vers (|ui précèdent dépeignent Didon s'avançant vers le temple, avec son cortège, pour y rendre la justice et y distribuer ses ordres, puis Enéc invisible, voyant arriver auprès du trône de Didon ses compagnons que la tempête avait séparés de lui. Aucun de ces deux passages n'a été le sujet de la peinture aujourd'hui perdue; ce sujet, suivant le principe exclusivement adopté par la décoration conservée, ne peut être que dans les vers suivants. Au vers 022 conunence le discours d'Uionée : la peinture représentait donc Ilionée haranguant la reine.

Les peintures (jui, comme celle-ci, étaient placées, après un blanc, en tète de feuillets absents, sont les plus faciles à restituer. Leurs dimensions sont données le plus souvent par des empreintes laissées sur la page (pii leur faisait face. Ce sont généralement des empreintes de l'encadrement rouge ou de l'encadrement noir, {piel((iiefois avec des traces de l'un cl de l'aulre et des dépôts de couleur à 1 intérieur.

Plus d'une fois l'encadrement seul s'est déposé, ou même il n'y a (pi uii simple filet à peine visible. D'autres fois, il ne reste aucime trace de l'encadrement et seulement des dépôts de couleur très légers (pii se confondent avec l'encrassement laissé par le temps sur le parchemin -'. Dans la pluj)art

Quand c'est un entretien ou une ha- let absent, on est invité à observer ces traces rangue que le peintre met en scène, il arrive incertaines et à reconstituer avec elles la peinte plus ordinairement (|iie la peinture se trouve turc. Quant il n'y a pas de blanc , (|ue les emnon avant les vers proliminaircs qui aniioiiccnl preintes sont insulTisantes et <pie la peinture à un discours, mais seulement avant les premières retrouver doit être clierchée au milieu ou au paroles prononcées. bas du recto ou bien au verso du feuillet perdu,

Quand la présence d'un blanc indique la di tcrmiiiation de la place du sujet n est j)as

nécessairement une peinture au recto du feuil- toujours aussi facile.

5^ PIERRE DE NOLHAG. [73^1]

des cas, les empreintes d'encadrement sont assez visibles pour permettre de replacer la peinture exactement où elle était dans le texte et de connaître par suite le sujet qu'elle représentait. La page de texte qui contient la peinture 89 (recto du feuillet lviii : Les Troyens devant le rivage de Circé) porte dans le haut une empreinte assez visible de l'encadrement d'une peinture qui se trouvait en face. Cet encadrement occupait le haut du verso du feuillet absent et ne laissait au-dessous cjue la place de quatre lignes. Ces quatre lignes correspondent précisément aux quatre vers qui nous manquent pour commencer le livre VII. D'après la méthode de restitution déjà indiquée, le sujet n'est pas douteux : ce sont les obsèques de Caïéta racontées au début du livre.

Quand les empreintes de l'encadrement sont absolument certaines, il peut arriver qu'au-dessus ou au-dessous de la peinture se trouvent par exemple six lignes seulement, là où la vulgate porte sept vers, et que la ponctuation nous interdise de déplacer un vers, toute peinture devant être au-dessous d'une ponctuation forte ^'l Ne pouvant, d'autre part, déplacer la peinture exactement limitée par les empreintes, nous sommes amenés à conclure qu'il mancjuait un vers au Vaticanus. Cette conclusion s'impose avec une certitude aussi grande que si nous avions le texte même du manuscrit sous les yeux. Ordinairement , du reste , cette lacune hypothétique coïncide avec une lacune analogue dans de bons manuscrits , le Palatinus, par exemple, et le Mediceus. Mais il n'est pas sans intérêt de retrouver, par le procédé qui nous est permis, la leçon jusqu'à présent ignorée du Vaticanus ^'^K

Les bandes horizontales de l'encadrement ne limitent pas toujours aussi exactement l'empreinte de la peinture absente; souvent même, il n'y a pour reconnaître l'existence de celle-ci qu'un trait léger rouge ou noir laissé dans les marges verticales et cjuelques dépôts de couleur à peine saisissables au milieu de la page. Mais une observation nouvelle vient se joindre à ces indices fugitifs. Nous savons le nombre maximum de lignes écrites que peut contenir

Nous observons, dans les cinquante sujets conservés et clans tous ceux dont les empreintes ne laissent aucun doute, qu'une peinture n'a jamais été placée qu'après une jjonctuation forte terminant un vers. Voir l'unique exception apparente de la peinture /ly

et la conclusion que nous croyons pouvoir en tirer.

Cf. dans notre restitution les folios que nous numérotons lvi , lxi , cviii. Le Vaticanus élimine les vers suivants : Aen. IV, 273; IV, 328; IX, 29 (et un autre au même passage).

une page où se trouve une peinture : dans aucun cas on n'y compte plus de huit lignes, ce qui donne à l'espace minimum que peut occuper une peinture la hauteur de douze lignes. Or, pour la placer exactement dans le texte, nous sommes guidés par la règle qu'une peinture est toujours après une ponctuation forte; le sujet, qu'on peut deviner d'après les habitudes du peintre, sert à indiquer après quelle ponctuation la peinture se trouAait naturellement insérée. En connaissant, d'autre part, des dimensions minimum (jue celle-ci peut avoir, on réunit assez d'éléments de restitution pour suppléer à l'absence d'une empreinte bien manpiée. Il nous est arrivé presque toujours, après avoir ainsi établi par le calcul la place où devait être la peinture, d'en apercevoir des traces perdues dans l'écriture et cjui nous avaient échappé d'abord.

On conçoit facilement f|u(', lorscpie la lacune comprend un seul feuillet et ([ue ce feuillet a laissé l'empreinte de son recto sur le verso (jui le [)récé(lait , et celle de son verso sur le recto qui le suivait, la restitution des deux pages perdues puisse être absolument certaine l^a sûreté n'en est [)as moindre toutes les fois qu'on a pour un seul feuillet absent l'empreinte d'une peinture, et que le nombre de vers man([uant au texte conservé correspond exactement au nombre de li":nes laissées libres au recto cl au verso du feuillet absent'-^

Quand les empreintes indi(juent une peinture en haut (run verso j)erdu et que le nombre des vers ik; sufTit pas à remplir les lignes (|ui restent, cas h» plus ordinaire, il est tout naturel de supposer au recto un blanc j)récédant la peinture

Quand la lacune est de deux feuillets, on peut en connaître le contenu avec une certitude égale à celle des restitutions précédentes : il faut pour (cla que le nombre de Acrs mancpiant au texte conservé soit exactement égal au nombre de lignes restées libres dans les deux feuillets que l'on suppose II faut recourir à l'hypothèse d'une peinture placée au centre de ces feuillets.

C'est ce qui arrive entre les fcuillcls lxv pciiiliire, cl les iG li{,'iies laissées lil)res sur

et Lxvi. Au verso du premier est une cm- les deu\ j)af,'es correspondent précisément aux

preinte d'encadrement au-dessous d'une ligne 16 vei-s cjui man(|uent au texte du manuscrit,

vide et au-dessus de 7; au verso du second est Cf. notre reslilulion du feuillet xcv. une empreinte au-dessous de 5 lignes et au- Cl', par exemple le feuillet xi.

dessus de 3. Les deux sujets sont clairement Cf. [)ar exemple le feuillet xii.

indiqués par les vers qui devaient suivre chaque Ci", les feuillets i.xx-i.xvi.

en un passage conforme aux habitudes du peintre , et remplissant le vide que laisserait le nombre de vers

Mais, lorsque la lacune comprend une plus grande quantité de feuillets, on est réduit, pour les retrouver, à des suppositions. Nous avons tenté néanmoins quelques restitutions de ce genre, en tenant compte de la répartition moyenne des peintures dans les séries de feuillets, des sujets cju'aime à traiter le peintre et des points du texte qui l'inspirent de préférence. Ces restitutions ont été insérées dans la description détaillée du manuscrit et de ses peintures. Nous avons distingué toutefois, de celles qui sont certaines ou à peu près certaines, celles qui n'ont qu'une valeur de A^aisemblance ; dans la plupart des cas cependant, et quand il ne s'agit que de trois ou quatre feuillets, il semble qu'on peut se fier à nos calculs, sinon pour la position des peintures à quelques vers près, au moins pour leur nombre et pour la disposition générale des feuillets absents.

Le relevé de toutes les empreintes restées sur le parchemin a permis une restitution idéale de i i5 feuillets, contenant près de 8o peintures, dont on peut établir la plupart des sujets. Les fragments conservés au Vatican n'occupent que 75 feuillets et n'ont que 5o peintures. C'est donc un acheminement sérieux à la restitution complète du manuscrit.

Les lacunes secondaires ainsi comblées de proche en proche, et presque toujours à l'aide des empreintes, nous avons tenté de retrouver le nombre des feuillets et des peintures qu'on peut vraisemblablement supposer pour les lacunes plus étendues, en faisant pour chacune un calcid parallèle des vers manquants et des sujets auxquels ils ont pu donner lieu. Ce ne sont, cette fois, cpie de simples hypothèses, mais elles permettent d'indiquer des totaux d'ensemble et d'établir que, du début du III'' livre des Géorgiques sur lecpiel s'ouvre le manuscrit jusqu'à la fm de V Enéide, il comptait approximativement 35o feuillets et 200 peintures'^).

On peut tenter encore un pas. La mutilation du volume est sans doute très ancienne, mais on ne peut croire qu'il n'ait contenu à l'origine ni les deux

Cf. les feuillets xcvi-xcvii , cix-cx. Ajoutez totaux partiels minutieux, comme on pourra

le système de restitution très plausible aussi des s'en convaincre en parcourant le chapitre sui-

feuillets xx-xxi, lxii-lxiii, etc. vant. Ils donnent exactement les chiffres 35 1

Ces résultats ont élé obtenus par des et 199.

premiers livres des Géorgiques , ni les Bucoliques. D'après ce que nous counaissons du manuscrit, il est naturel de compter à peu près 70 feuillets pour celte première partie disparue et de la supposer ornée de A 5 peintures environ. Nous arriverions à un total général de ^20 feuillets et de 2Ù5 peintures, pour ce Virgile intact, dont ne restent plus que les 70 fcuillcls du A atlcan. C'est assurément le plus beau manuscrit dont ou ait conser\é une partie à travers tant de siècles.

Sous la forme nouvelle où ces calculs, (|ui .sont de \énllcati()M lacilc, conduisent à envisager le Virgile du Vatican, ne semhle-t-il pas plus (pie jamais qu'une œuvre artistique aussi considérable n'a pu être con(,;u(' et entreprise au seuil des âges barbares:' Lors même que nous n'aurions pas des indices positifs d'une origine plus ancienne, n'est-on pas porté à retirer à la hbralrie du iv*^ ou du VI'' siècle tout mérite autre que celui de la Iranscrijjlion , pour attribuer la première conception de cet admirable Virgile à luie plus (loi issante épo([ue de l'art romain.'

DIÎSCIUPTIOM DU MANLSCIUT KT DKS PKIMl MKS.

Dans la description feuillet par feuillet (jui va suivre nous avons introduit les pages p(;rdues dont nous avons pu in(li([uer le contenu eu texte et en peuitures et qui comblent entièrement ou en partie certaines lacunes du manuscrit. Au recto ou au verso des feuillets conservés sont inditpiées les empreintes qui permettent de reconstituer des feuillels absents. Ceuv-ci somI numérotés en clii lires arabes, laissant aux premiers les clulfres romains cpi ils portent dans la |)agination. Parmi les feuillets perdus, il eu est dont on |)enl retrouver avec certitude le contenu; il y a, au contraire, des restitutions (|ui, bien qu'établies d'après les règles obsenécvs dans la partie consent-e, doiveni être regardées comme de simples bypotbèses. La description de ( es feuillets douteux est mise entre crocbels. L'ensemble de la restitution esl ini|ii Iukm' en pelits caractères

lii» (loscrij)l'n)ii (les poiiitiiros ;i été conçiio (|ui ont été justiu'à préseiil (riivros <lc riiiitni&lc. |i()tir aider à iiiti'rpi'étor l't'iisemhio des sujets l,es procc'dés directs eux-mêmes sont loin de cl poiii- |)i('cis(>r les (l('tiiils des repioductioiis tout iiionlrer cMicleiiienl. On a tenu aussi à

■ Fol. I. Le recto est occupé par six petites compositions, placées deux à deux, encadrées chacune d'un filet noir et blanc et comprises dans un grand encadrement rouge. Un morceau de parchemin a disparu emportant un coin du 6*= sujet. Cette page a beaucoup souffert et ses peintures sont en grande partie effacées. D'Agincourt ne les mentionne pas; Bottari [Emend., p. 169) se borne à dire que les six sujets sont détruits par le temps. C'est aller un peu vite; toutefois Mai tombe dans un excès contraire en essayant une restitution complète des six sujets (M. 11). Sa planche n'a aucune valeur, non plus que son interprétation. Il prend ses sujets dans toute l'œuvre virgilienne , depuis les Bucoliques juscju'au livre X de X Enéide. Cela n'a rien à voir avec le livre III des Géorcjiques. Il est plus naturel de chercher fexplication des figures dans le livre lui-même et particulièrement dans le début. L'abondance des tableaux que le poète esquisse ou rappelle en passant suffit à expliquer la fantaisie du peintre qui a ici multiplié les sujets, au lieu de se borner à une seule grande composition , comme nous le trouverons en tête des livres de Y Enéide. Qiielcjues mots étaient écrits en minuscule sur les deux premiers tableaux, mais ils ont disparu avec la couleur et ne peuvent nous guider. Voici ce que nous proposerions de voir dans les six petits tableaux de cette page :

1. Apollon berger d'Admète [Georg. III, 2). Il est assis et vêtu de rouge, et tient la fistula et un bâton; aucune trace du bonnet phrygien dont Mai Ta affublé Debout près de lui, un berger fécoute. — 2. Hercule tuant Busiris (III, 5). Un personnage qu'il est impossible de distinguer est auprès de faute!. — 3. Hercule tuant l' hydre de Lerne. C'est un des travaux imposés par Eu-

donner une certaine impression des couleurs de ces petits tableaux à qui ne peut voir les originaux.

Après le chiffre que nous attribuons à chaque peinture et qui est son numéro d'ordre dans le manuscrit, on trouve, entre parenthèses, le chiffre qui l'accompagne dans les planches de D'Agincourt et dans celles de Mai , qui sont les plus accessibles aux travailleurs et qu'il sera toujours commode de consulter pour quelques détails ; les premières sont désignées par A, les secondes par M. Nous avons signalé

expressément quelques - unes des inexactitudes des gravures de Mai, et, autant que possible, celles que ne pourront faire connaître, par suite de l'état de destmction des originaux , les planches d'héliogravure appelées à remplacer dans l'usage les publications antérieures.

L'explication du bonnet que Mai voit sur la tête de Tityre est assez subtile : Tityre représente Virgile, et le poète porte le bonnet phrygien parce qu'il a composé V Enéide ( Virg. pict. praef.. p. 2).

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