‹ Le Virgile du Vatican et ses peinturesChapitre 28 sur 30 · HISTOIRE DU MANUSCRIT · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU MANUSCRIT

L'histoire complète d'un manuscrit fragmentaire du genre de celui que nous avons étudié commence, s'il est possible, par un essai de restitution de l'état primitif. Elle se continue par l'énumération des diverses mentions qu'a pu recueillir le manuscrit dans le cours des siècles; si ces mentions donnent des indications de possession ou simplement de lieu de séjour, elles prennent un intérêt véritable. Tel n'est maUieureusement pas le cas pour le Vaticanus de Virgile ; l'examen paléographique nous a fait constater que les nombreuses corrections qu'il a reçues n'apportent rien d'utile à enregistrer L'histoire du manuscrit pendant tout le moyen âge se réduit à celle des mutilations dont il a souffert

Voir plus haut , p. lO'] , Additions et corrections postérieures.

La seule mutilation qui soit datée est celle du fol. li, puisque, sur le blanc du verso conservé qui le précédait, ont été transcrits, évidemment pour combler une lacune, les vingt-huit vers qu'il contenait. Probablement les folios Lii-LV existaient encore à l'époque où l'on a fait le supplément , c'est-à-dire vers le \' siècle. Un certain nombre d'autres lacunes nous paraissent d'une origine encore plus ancienne que celle du fol. li. On peut les dis-

tinguer au moyen des empreintes laissées par les peintures conservées à un verso sur la page qui leur fait face dans le ms. actuel. Ces empreintes semblent d'une époque où les couleurs pouvaient plus aisément déposer; plus tard, elles n'auraient pas laissé , sans doute , des empreintes aussi abondantes. Les feuillets les plus anciennement arrachés du ms. se seraient donc trouvés entre i et 11, 11 et m, xvni et xix, Lxvi et Lxvii. Quant au motif qui a déterminé la mutilation page par page de ce beau livre, il faut le chercher seulement dans lin-

[783] LE VIRGILE DU VATICAN. KïS

Nous ignorons jusqu'à sa provenance. Les premières traces de son existence se trouvent à Naples, sans qu'on puisse conclure qu'il ait été écrit dans l'Italie du Sud. Les dons ou échanges d'un pays à l'autre, durant le moyen âge et les premiers temps de la Renaissance, ont été trop fréquents pour que la présence d'un manuscrit dans une région, au xv*' siècle, fournisse une probabilité sérieuse qu'il y ait été exécuté. Cependant, si l'on écartait la date pourtant vraisemblable du iv^ siècle et si l'on plaçait la transcription au ou au vi'' siècle, on devrait se rappeler que celle dernière épo([ue est celle des invasions et de la royauté des Oslrogoths en Italie. Comme les peintures du Virgile ont un caractère très purement antique et (pie la barbarie n'y exerce aucune influence apprécial)le, il serait assez naturel de supposer qu'il ait été écrit et peint dans une des studieuses retraites de l'Italie méridionale, moins ravagée par les Barbares que l'Italie du Nord et du Centre et qui avait conservé plus intact le dépôt de la civilisation classi(|ue. Ne j)Ourrait-on même rapj)orter ce magnifique spécimen de caUigrapliie et de miniature au mouvement de transcription et de consei'vation des manuscrits anciens dont i'iiôte de S([uilla( e. Cassiodore, se fit à ce moment le propagateur.**

Mais ce seraient là de pures hypothèses, et nous avons hâte de marc her sur un terrain plus siu". Au xv* siècle, le nianuscrit est à Naples chez Jean-Jovien Pontanus (G.-G. Ponlano) et seml)le apj)artenir en (|iiel([ue manière à l'académie Pontanienne. On sait (jue Pontanus avait fondé à Naples, sous le règne de Ferdinand I", une académie littéraire demeurée célèbre, réunion d'humanistes dont il était lui-même le membre le |)liis actif. liicn (ju'il s'occupât spécialement de Catulle, il avait beaucoup pratiqué \'irgile; on trouve de curieuses et parfois ingénieuses remarques sur le style de Virgile, dans son dialogue intitulé Actius, où figurent parmi les interlocuteurs Pietro Summonte cl Sannazar [Aclius Syncerus). Le Vénitien Pieiro Hembo était un des membres, qu'on pourrait appeler honoraires, de l'académie napolitaine ''l C'est entre ses mains que passa le Virgile. L'a-t-il eu en don de l'académie? L'a-t-il reçu de Pontanus lui-même, désireux de s'attacher rinniiencc! du jcmic patricien, el

térétdes peintures. Nous ne croyons pas qu'une là conservées, ainsi que des scènes d'un corac-

idée relif,nPuso ait présidé à ces actes barbares, tère absolument jiaïen.

ni (pi'on ait eu le moindre souci d'épurer cette Cf. Tallarigo, Giovuiiiii Ponlaim r <tioi

illuslrailon de \'irgilo; les nudités ont été çà et tcinpi, Naples, 187/1, I. I, p. i((<).

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qui avait peut-être besoin de lui pour surveiller l'impression de ses œuvres longtemps négociée chez Aide Manuce ? Bembo l'a-t-il obtenu au contraire après i5o3, année de la mort de Pontanus? Ni les œuvres de Pontanus, ni celles de Bembo ne nous renseignent sur cette transmission. Beml^o ne mentionne pas, croyons-nous, dans ses œuvres, son Virgile à peintures, alors qu'il a parlé au contraire de son célèbre Térence et des Catalecta [Lusi di Virgilio), dont il possédait un beau manuscrit en onciale

Le plus ancien témoignage que nous ayons sur le Virgile vient d'un document contemporain du séjour du cardinal Bembo à Venise, c'est-à-dire de la lin de sa vie. Dans une énumération de tableaux et dessins existant dans la haute Italie, M.-A. Michiel (« anonyme de Morelli ») cite parmi les objets rares de la maison de Beml)0 : « El Virgilio similmente scritto in carta buona, in forma quadra, con li argomenti delli libri dipinti nel principio du ciascuno; è libro antico e le pitture sono vestite ail' antica»^. Dans la Aie de Bembo, écrite après sa mort par son ami Lodovico Beccadelli, archevêque de Raguse, nous retrouvons mention ocidaire du Virgile Sous une autre forme nous arrive un autre témoignage : un graveur, qui pourrait être Marc-Antoine , a vu le maimscrit ou un dessin pris sur le manuscrit de Bembo et s'en est inspiré pour une gravure représentant des bergers abreuvant leurs troupeaux

Le manuscrit avait été, dès le règne de Léon X, connu d'un ami pltis

Cf. nos Correspondants d'Aide Manuce, Rome, 1888, p. 36 et 55.

'^^ La Bibliothèque de Fiilvio Orsini, Paris, 1887, P- 9^-

Notizia di opère di disegno , Bologne, Bassano, 1800, p. 21 (nouvelle édit., Bologne, 1884). Morelli joint à ce passage une notice sur le Virgile et rappelle à quels titres il est particulièrement cher aux érudits; il l'estime du v° siècle.

« Haveva di molti bei libri antichi, fra quali io ho veduto un Terentio che diceva esso credere certo esser scritto sino alli tempi di Cicérone, tanla majestà di littere et d'antichità mostrava, et alcuni libri di Virgilio miniati in \arii luoghi cou figure che mostravano cose

fatte dagli antichi in altra maniera dalle nostre. » {DegV istorici délie cose Veneziane, Venise, 1718, t. 11, p. XL.)

D'Agincourt l'a déjà signalée [Histoire de l'art, t. III, p. 3o). Elle est mise par Gori Gandellini sous le nom de Marc- Antoine , sans qu'il dise d'où le sujet est tiré [Notizie istorichc decjli intaçjliatori , Sienne, 1808, t. III, p. 108: « Soggetto in cui sono due vacche, che bevono l'acqua che passa per un canale elevato ») ; elle est une imitation très directe de notre peinture 5. Seulement les arbres ont disparu, ainsi que la tête du soleil , qui darde seulement ses rayons de l'angle de droite , et il y a quelque différence dans le bétail, qui|, dans l'œuvre originale, ne compte que des chèvres.

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iHiislre encore do Beiuho, Kapliaël. Nous avons étudié aulrcfois cette ([iicstion en (juelques pages aii\([uelles il sidllt de renvoyer ''l Rappelons seulement (jue le beau dessin exposé aux JJlJizi et désigné sous le nom de « Morhetto », au milieu de scènes de désolation d'une j)este qui est hien celle du livre III de VEnéide, reproduit la vingtième des peintures du \ irgiio. Marc-y\ntoine a gravé ce dessin de Raphaël, dont on n'avait pu expli((ucr la partie (|iii nous intéresse et qui représente le songe d'Enée voyant apparaître pendant la peste les dieux pénates de Troie.

Cet emprunt ne serait pas isolé. Nous avons récemment rencontré une estampe considérable de Marco Dente de Havenne, (pii scnd)le aussi d'après un dessin de Raphaël ^'^^ et cpii reproduit tout simj)lemenl la composition relative à Laocoon dans le Virgile. On a ( ru à tort (pu; le dessinateur s'était inspiré du groupe découvert en ir)o(), dont la disposition est entièrement dillérente. Dans l'estampe, Laocoon étend les deux bras et aie genou droit sur l'autel, attitude du [)ersonnage de la peinture anti(fue. Les deux enfants sont placés de même laçon dans les deux compositions. I'>nHn, les a< cessoires de la scène et le paysage sont remarquablement send)lal)les : on retrouve les deux temples a\ec leurs statues, la préparation du sacrilice et jus(|u'aux deux serpents sur la mer. L'estampe a ajouté deux vaisseaux, précisé ou modifié les détails d'architecture et placé au premier j)lan des débris anti(jues et des fragments d'inscriptions. On lit sur raiilel (jui sup|)orte le groupe : PROVT IN II AENEIDOS P V MARONIS RS. Ces deux dernières lettres, enlacées en forme de monogramme, iap|)elleut le nom de ria|)haël, et l'allribulion est rendue plus que vraisemblable par le souvenir du <■ Morhetto ». ranui les emprunts faits par le grand peintre à l'antitpiité, on voit que ceux (pii \ieiinent d(! noire Virgile sont particulièrement intéressants.

A la mort de Bembo, en lo/iy, son lils Torcpiato, chanoine de Padoue et prieur de ('ognolo près de Brescia, héiila de ses < ollections d'anlirpiilés et

l\'lilfs iioirx siti l di l italien, Paris, 1887 seiilatioii do rapparition virf,'ilicnnc que l'artiste

( I. ILnphacl et le Mri^iic du \ atican). (]f. Miinl/., a transportée , sans y rien cliaiif;er, de [ «ruvrc

flist. de l'ail pendant la Renaissance , 1, p. 107. anti(|uc dans la sienne.

Dans la gravure de Marc-Antoine Haiinondi, Bartsch, Le peintre graveur. \IV, î'j.'i.

sur le rayon qui éclaire l» scène est écrit le dé- Dente est aussi lauteur d'une reproduction

but du vers III, 1 /|8 : Kfkigies svcrae divvm bien connue du groupe des Thermes de Titus

\>HR[ygiique Pénates]; c'est donc bien la rcprc- (Bartsch, \IV, 353).

là

i«r«iiitftii HATioiAic.

de sa bibliothèque. Un numismate assez obscur, Costanzio Landi, et un jeune homme qui allait rendre célèbre le nom de Granvelle, étudiants tous les deux à l'université de Padoue, visitèrent un jour le cabinet de Torquato Bemljo; ils y remarquèrent le Virgile Carlo Sigonio le vit aussi, durant son séjour dans la même ville, mais put à peine, dit-il, y donner « una occhiata « Il faut arriver, pour multiplier les témoignages, à l'époque où le manuscrit, déjà venu à Rome avec Pietro Bembo , y fut définitivement fixé.

L'histoire littéraire a rejeté aujourd'hui les légendes qui avaient cours sur la façon dont les plus précieux manuscrits du cardinal Bendjo ont passé à la Bibliothèque Vaticane Nous en avons raconté les vicissitudes, dans La Bibliothèque de Fulvio Orsini^'^K Torcjuato Bembo, cjui échangeait ou vendait volontiers les trésors d'art recueillis par son père, avait apporté à Rome, en 1 5 5 5 , le Virgile et le Térence , cherchant à en tirer le meilleur parti. L'examen auquel on soumit les deux manuscrits les déclara plus anciens que le Virgile conservé à la Vaticane (le Romanus actuel) et que le Virgile qui se trouvait alors chez le cardinal de Carpi (aujourd'hui le Mediceus)^^\

Landi rappelle ce souvenir en i56o, à propos de la table iliaque possédée par Bembo : Quem superioribiis annis, ciim Patavii agerem studiorum pkilosophicoriim causa, ostendit mihi simul et Federico Granvellae , adolescenti literato ac nohilissimo , Torquatiis Bembus Pétri filias, cam alia multa antiqaitatis signa ac opéra, praecipne libros Virgiliiim et Petrarcham manu scriptos, nobis admirantibus idem benignissime videndum permisisset. [Constantii Landii Complani comitis in veterum niim. rom. miscellanea explicationes , Lyon, i56o, p. g.)

« Il Virgilio del Bembo è antico in lettere majuscole et credo intiero; perché non era al proposito mio , gii diedi solo una occhiata , et pero non ne posso dir altro. » (Lettre écrite de Bologne, le g février lôyS, à Cam. Boslo et publiée parCeruti, Lettere inédite di dotti italiani del secolo xvi , Milan, 1867, p. io4.)

Nous ne citerons sur ces fausses traditions que le témoignage d'Apostolo Zeno , qui croit

que les manuscrits sont arrivés par la bibliothèque des ducs d'Urbin : Eodem studio quoque bibliothecam sibi omnium generum omniamque linguarum codicibus, tum typis tuni calamo descriptis , instractissimam Bembus paraverat, quorum nonpaaci in Vaticanam bibliothecam ex Urbinate sunt translati. In omnium venere notitiam duo illi codices laudatissimi Virgilianus et Terentianus , qui mille annorum aetatem ferebant. (Annotations à la Vie de Bembo due à M^' délia Casa, p. XV.) Cf. Mazzuchelli , Scrittori d'Italia, t. IV, p. 7/12-743.

Cliap. III et p. 409-416. La reconstitution que nous avons essayée de la bibliothèque de Bembo est aux pages 32 5-326.

Pour l'histoire exacte du Mediceus et l'origine de sa dénomination de Carpensis , voir La Biblioth. de Fulv. Orsini, p. 272, et Châtelain, Paléogr., p. 18. Quoique postérieur, le travail de M. Max. Hoffmann n'est pas aussi complet sur ce point.

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