LIVRE VL
La troupe du bateau chassée, En sortit la tête baissée:
Ce ne fut pas sans se fîicher, El sans dire, foin du nocher, D'^néas, de celle qu'il mène, Et Jeur double fièvre quariaine.
Ils avaient fort sali son bac, Il en nettoya le lillac, £t puis reçut en sa nacelle iËnéas et la demoiselle.
La frêle nacelle gémit, Quand ^Enéas les pieds y mît, Et reçut Teau par plusieurs fentes , A cause des âmes pesantes , Des deux corps vivants, du rameau»
Poids insupportable au bateau, Qui n'aime point les âmes lourdes.
Quelqu'un dira : ce sont des bourdes Et les âmes n'ont point de poids.
Telle àme en pèse plus de trois, Et j'en connais de très-pesantes, Même sans leur poids, malplaisantes; Et Dieu sait si Caron est sourd Quand il rencontre un espritlourd.
Tel esprit lourd sur ce rivage, A payé deux fois son passage , Et quoiqu'il ait deux fois payé N'a laissé d'être rudoyé.
De' Caron la rudesse extrême.
Devint douce comme la crème; Il offrit le plus bel endroit Au Troyen dans Tesquif étroit.
Le Troyen tint la Demoiselle Civilement dessous l'aisselle,
ft7S L'ÉNÉroE TRAVESTIE.
Parce que son corps chancelant ,
Branlait dans le bateau branlant.
iEnéas, voyant Tonde noire
Mouiller ses pieds, eut peur d'en boire j
Caron, qui le remarqua bien ,
Lui dit : n*ayez peur» ce n'est rien.
Et cependant à l'autre rive
Comme insensiblement arrive
Le bateau, d'où maître jEnéas
Fit un saut, sans quitter le bras
De la Sibylle, qui , tirée
Devant que dôlre préparée.
Fil un parterre , et mil au jour
Un remède contre Tamour;
Une jambe très-décharnée
Dont aurait bien ri maître Énée;
Mais par respect, il se mordit
Les lèvres, et la main tendit
A la Sibylle, désolée
D'avoir sa jambe révélée.
Oui pourtant par discrétion
N'en fit point démonstration
Un antre obscur à l'opposite Du port de l'infernal Cocyle, Loge le chien triple gosi^er , Cerbère, de l'enfer portier j Ce chien, qui de loin sent son monde, Et quî sans cesse ou jappe , ou gronde , Quand JEnéas vers lui tira , Ses jappements réitéra :
Déjà les bétes serpentines.
Qui de ses trois lôies canines Sont les barbes et rornement, Se dress^ent effroyablement;