LIVRE VI. ago
« J'en discerne les hauts portiques, « Et les deux portes niélalliques. »
« Pour dire la chose en ami, « Je ne vols ni murs, ni demi, »
Dit *Enéas. La péronnelle Lui dit : « Vous me la baillez belle, « En ces lieux mal iliuminéSk, « Qui voit la longueur de son nez, « Se peut vanter de bonne vue.
« Puis les mortels ont la berlue, « Allons, allons, doublons le pas. »
Le Troyen ne repartit pas ,
Et se mit, comme elle en la voie,
Sans que son œil son chemin voie ;
Mais la Sibylle le guida
Si bien, qu'au mur il aborda,
Où le bon seigneur fit eo sorte
Qu'à tâtons il trouva la porte.
D'eau de puits il s'eaubéniia ,
Et le rameau d'or présenta.
Il pensait le donner lui-même
En main propre à la dame blême.
Et lui faire son compliment^
Mais un gros suisse, arrogamment
Lui dit qu'elle était empêchée,
La Sibylle en fut bien fdchée,
Et l'autre en eut bien du chagrin,
Car on leur eût donné leur vin.
Enfin ils eurent donc entrée .
Dans la bienheureuse contrée,
Où Maron dit qu'il fait si bon, Que tout le pain est du bonbon.
C'est-à-dire, du pain de sucre; Où rien ne se fait pour le lucre ,
ftOO L'ÉNËIDE TRAVESTII.
Mais où les habitants gratis Contentent tous leurs appétits.
Tous les faiseurs de mauvais contes , Les faux Marquis et les faux Comtes ^ Les sots de mauvais entrelien , Les hâbleurs, les diseurs de rien.
Les grands parleurs, et les copistes.
Les fats qui contrefont les tristes.
Les plus importuns des humains^ Ceux qui montrent leurs belles mains.
Ceux qui se disent sans mémoire, S'imag'inant qu'ils feront croire Qu'ils en ont plus de jugement.
Ce que l'on croit pieusement; Ceux qui donnent des estocades, Ceux qui disent qu'ils sont malades.
Et ne le sont que de Tesprit, Comme on voit par leur appétit; Les femmes qui toujours demandent.
Les vieillards qui toujours gourmandent ; Ceux qui nous aiment malgré nous; Les faux sages ^ les méchants fous.
Ceux qui content toujours leurs songes, Qui sont souvent bien des mensonges; Ceux qui ne disent j;miais mot, Finesse ordinaire à tout sot, Qui de soi ne peut rien produire.
Et qui croit que par un sourire, Et par un silence afifecié Il couvre sa stupidité.
Ou témoigne sa modestie.
En ne chantant pas sa partie:
Foin, de ces chanteurs de tacet, Soit en fauteuil, soit en placet,
UTRB tl. 501
Soit en ruelle, soii en rue ; Un bon esprit n*€st pas si grue , Qu'il ne soupçonne le revers De ces esprits clos et couverts :
Ceux de qui Thaleine est bien fort^.
Ou bien pour parler d'autre sorte, Dont l'haleine sent les porreaux; Les hommes qui font trop les beaux; Enfin tous ceux et toutes celles, Tant les mâles que les femelles , Qui font les vivants enrager, Ne doivent nullement songer  venir là troubler la fête.
Tout est civil, tout est honnête En ce séjour des bienheureux.
S*il s'y rencontrait des fâcheux Qui troublassent leur bande gaie, On les parapherait de craie.
Ou comme des pestiférés , Seraient des autres séparés, Et tôt après mis à la porte ; Ou le portier ferait en sorte , Les renvoyant bien bâtonnés, Qu'ils n'y mettraient jamais leurs nez.
C'est un vrai pays de cocaigne.
Dans du vin muscat on s'y baigne»
Et tout le monde y sait nager Sur le dos, le ventre, et plongei; On y contente son envie Selon ce qu'on fut en la vie.
Le jeu seul est là défendu, Car qui voudrait avoir perdu ?
Qui se plut à lutter, y lutte ; Qui fut contestant, y dispute;
502 L'ÉXÉIDE TRAVESTIE.
Un mangeur y mange son sou ;
Un buveur y boit comme un trou;
Un chasseur chasse, et rien ne manque;
Y tire qui veiil à la blanque , Et rencontre dans son billet Quelque bijou qui n'est pas laid.
Enfin on danse, on rit, on raille, On se repose, on fait gogaille, On s'exerce à la course, au saut, On lit les nouvelles d'en haut ; Qui veut y balolle à la paume; Et même, en ce plaisant royaume, Ils ont une lune, un soleil.
Ou quelque chose de pareil.
Le révérend signor Orphée, La tète de laurier <!oiifée ,
Y chante sar son guiiaron Des airs du renommé Guédron.
Les nobles fondateurs de Troie, Marchant gravement à pas d*oie.
Barbe en pointe et chapeau pointu,
Y discourent de la vertu ; Ilus, Dardanus, Àssarace, Et cent autres de même race.
Les uns font leurs chevaux trotter, Les plus hardis les font sauter j D'autres font leurs chariots courre, Et d'autres jouent à la mourre; Les plus vieux et les plus sensés , '
Y parlent des siècles passés ,
Ou bien font des contes pour rire.
Ceux qui font rage de la lyre, J'entends les pioëtes divins, Alors qu'ils sont entre deux vins ,
UVRE VI. JOt
Par défi se cbanteni des carmes^ Qui font rire, ou verser des larmes, Selon que ce qu'on a chanté Rend triste, ou met en gaieté.
Celui qui pour le peuple endure.
Que Ton relègue, ou claquemure^»
Les Gâtons qui font toujours bienj»
Comme fait Deslandes-Payen, Les nobles à droit comme à gaacbç f Nets de toute sale déba4jche9 Et qui n'ont point eu de Laïs j Ceux qui sont morts pour leur p2ty^ ; Les pauvres de vie inconnue»
De vertu rare, quoique nue; Les beaux-esprits , point médisaat^;^ .
Les peintres, nobles artisans, Qui sont de leurs jours la merveîllet Y sont le laurier sur l'oreille.
Faisant bonne chère à leurs sens.
Par mille plaisirs innocents; .
Enfin les hommes de mérite ^ Dont la troupe est là fort petite^ Aussi bien qu'en ce monde ici.
Sont là , sans peine et sans soucif . . Et se réjouissent ensemble.
De la façon que bon leur semble»
Aucuns dansent des triqotet^, Ce sont ceux qui furent coquets; Et des demoiselles savantes De ces messieurs sont hs su! van tes»
Le plus souvent ilâ vont au CoucSj Car on le lient là tous les jours.
Ou bien sur les molles heibeit^f L'un à l'autre content fleuietM»
loi L*ÉIffiIDB TIUTB9TIK.
Ou se donneut les yiolons ,
Qui sont là rares, mais fort bons,
D*enlr*eux tous , le rimeur Musée , Ayant la Sibylle avisée, Peut-être qu'il la connaissait , Lui demanda ce que cherchait En ces bas lieux messlrc Énée.
La vieille, comme étant bien née»
La chose ne lui cela pas, Et dit, le saluant bien bas :
Nous cherchons en ce pays sombre, D'Anchise la vénérable ombre, Non pas seulement pour le voir, Mais pour essayer de savoir Ce que madame Destinée A la race de maître Éoée Veut faire de mal et de bien.
Ce bon prince qui n'en sait rien.
Avec quelque raison espère, Qu'il saura le tout de son père , Et d'être aidé de son conseil.
« Je croîs qu'il se gratte au soleil.
C'est son exercice ordinaire j Gomme il est d'humeur solitaire, Si vous Tagréez , volontiers Je m'offre de faire le tiers , Et de vous mener où je pense Qu'est à présent sa révérence. »
Voilà ce que Muséus dit.
Maître £néas au mot le prit.
Et fit compliment au poëtc:
lis parlèrent de la Gazette, Car grand nouvelliste il était, Et comme un diable contestait,
LIVBE VI. 505
Quoique dans les Gbamps-Élysées , Les âmes bien cirillsées Ne contestent que rarement.
Mais iEnéas adroitement S'étant aperçu de son vice, Pensant lui rendre un bon office, A ce qu'il voulut se rangea , Dont quasi Musée enragea ; Car tout animal qui conteste, Contre quMui cède tout, peste.
Et c'est bien le pousser à bout.
Que se taire et lui céder tout.
Marchant, et faisant conférence.
Ils trouvère&t une éminence D'où l'œil pouvait aller bien loin, iEnéas n'ayant plus besoin De ce bel esprit qui le mène.
Ou pour lui donner moins de pdne.
Ou se sentant importuner, Le fit sur ses pas retourner.
L'auteur retranché de leur troupe , Ils grimpaient sur une croope.
Non sans avoir bien haleté ; La vieille en eut mai au côté. ' Sur cette bosse de la terre.
Dieu sait comme ils firent la guerre, S'entend, à l'œil, car autrement Je parlerais peu nettement , Et j'attirerais la critique Qui daube sur qui mal s'explique.
Leurs yeux ayant leurs coups visés Sur tous les objets opposés.
Ils découvrirent mattre Ânchise Aux longs crins de sa tète grise;
500 L'ÉNÉrOE TRAVESTIE.
11 était dans un plaisant val.
Qui des âmes est l'arsenal } Ce ne sont pas des âmes neuves, Mais des âmes d'autres corps veuves , Qui sur terre recourneront , Et d'autres corps habiteront.
Parmi ces personnes en berbe , Qui ne sont pas encore en gerbe , Le bon seigneur considérait Celles dont grand bruit on ferait.
• Aussitôt qu'il vit maître Énée,
Il dit d'une voix étonnée :
« Je t'ai bien longtemps attendu , « Mon fils, en ce pays perdu , « J'aurais douté de ta venue, « Sans ta piété si connue ; « Mais j'en étais aussi certain, « Que si je t'eusse eu dans la main } « J'eus peur de te voir dans Carifaage « Enchevêtré d'un mariage ; « Car si le Destin n'a menti « On te garde un meilleur parti.
« Pour te parler en conscience, « Mille fois par impatience « J'ai crié de tout mon poumon :
« Maudit soit ce fils de guenon !
« Il est vrai que le terme est rude , « Mais pardonne à ma promptitude, « C'est le vice de ma maison , « Quand on aime, on est sans raison.
« Viens donc mon fils que je t'embrasse , * Viens me baiser droit à la'face, « Viens, dis-je, sans plus différer. »
Autant qu'une âme petit pleurer.
UVRB VI. M7
Du père de Messire Éaée
La barbe de pleurs fut baigoée ,
Et d'Anchfee, l'enfent gâté.
Versa des pleurs en quantité ^
Disant telle ou semblable chose ;
« 0 de mes pleurs Vaimable cause ,
« Mon cher et bien aimé papa ,
« Qui m'avez depuis p-a, pa,
« Jusqu'à la plus haute science,
« (Par exemple, la Chiromaace )
« Montré , non pas comme un pédant ,
« Toujours fâcheux, toujours grondant,
« Et ne respirant que le lucre ,
« Mais en m'étaiit doux comme sucre,
« Et sans m'avoir jamais battu t
« Quoique je fusse un peu têtu.
« Je n'ai pas feit grande prouesse ,
« En venant chercher votre Altesse
« Jusqu'au fond du royaume noir ;
« Je n'ai rien ùiit que mon devoir ;
« Et j'aurais baissé d'un étage,
« S'il en eût fallu davantage.
<c Maisd^chez-mpi vitement,
« Ma flotte pesie assurément ;
« Les plus retenus, en colère,
« Sans porter respect à ma mère ,
<i M'appelleùt bâtard , vous vieux fou ,
« La peste leur casse le cou,
« Ou je les donne aulL mille diables,
« Et mille autres pointes semblables,
« Dont le sujet, ou le suivant
« Régale son maitre sourit. »
Après ces mot§ pleins de franchise Il voulut embrasser Auchise ,
Maïs rien du tout il a*einbrassa ; Par trois fois il recommença , Et par trois fois à l'embrassade L'ombre lui fit la pétarade.
Lui disant : « Tu ne me tiens pas»
« Tu te lasses en vain les bras, « Je suis une ombre à ton siervice, « Et non pas un corps qu'on saisisse. «
Maître iËnéas en fut confus , Comme quand on souSre un refus ^ Mais après un moment de honte »
Le Seigneur n'en fit pas grand compte.
Dans le fond du vallon étroit Un bois que le vent agitoit , Le fleuve, ennemi de mémoire Passait auprès, donnant ^ boire A plusieurs esprits altérés; lis étaient ensemble serrés.
Car la multitude était grande. ' On peut comparer cette bande Aux abeilles, quand dans un pré De cent mille fleurs diapré, Leur sou de fleurs elles se donnent.
Et picorant les fleurs, bourdonnent.
Ainsi les âmes dans Léthé , > Sans se faire civilité j S'entre-faisaient choir dans le fleuve^ Tandis que quelqu'une &'abreuve.
L'autre 9 par le cul la choquant.
Prenait sa place en se moquant.
Énée à cette multitude Ne fut pas sans inquiétude } Maron dit qu'il en eut horreur.
Mais je crois que c'est une erreur :