LIVRE I
jK Oîi VOUS élisez domicile. »
0 Nous ne sommes pas de Sicile » » '* Dit JEùéSiS, « mais d*un pays (' Où les gens sont bien ébahis»
« Où bien fort contre les Grecs pestent* « S'entend , si gens encore y restent, « Car je crois bien^ en bonne foi , « Qu'ils sont tous venus avec moi.
« Pour dire toute mon histoire « {'irais bien jusqu^à la nuit noire, « Devant qu'en être à la moitié.
a C'est un conte à faire pitié, « Et que j'ai bien peur qu'on ne croie. « Si jamais le grand nom de Troie , « Ce royaume si bel et si bon , « Qui n'est plus que cendre et charbon , « Et le témoignage effroyable « Qu'ici bas tout est périssable; « Si jamais ce nom glorieux « Est parvenu jusqu'en ces lieux , « Vous savez bien qu'elle est la terre « D*où me chasse une horrible guerre.
« J'en suis sorti sans dire adieu ^ ^ « Et si je me trouve en ce lieu , . .
« Cela ne vient pas de ma tète, « Mais seulement de la tempête, « Qui m'a jeté comme un corps mort « Comme par mépris en ce bord.
« Je suis le pieux maître Énée. ... J
a De qui la gloire n'est bornée
« Que des voûtes du lirmament.
« En cela maudit soit qui ment.
<i J'emporte nos Dieux tutélaires
<^ Soustraits aux Grégeois sanguinaires,^
a Qui comme ils sont esprits MUU ,
é S'en ftissent fait des marmoasels.
« J'ai grand dessein sur l'Italie.
« On me dira que tfest folie j
« Mais ainsi le veut Jupiter :
« Si je rallais mécontenter,
« M'honorant de sa parenteHe,
« Je serais un Jean de Nivelle.
« Quand je me suiâ mis sur les eaux ,
« J'avais pour le moins vingt vaisseaux.;
Cl Mais les vents me l'ont donné belle,
a Quoique protégé de Cybèle,
« A peine de vingt que j'avois
« En ai-je sept , en tapinois,
« Queyai cachés en ce rivage;
a l'en pleurerais quasi de rage.
a Je me vois sans un quart d'écu
« Pauvre malheureux froid- au-q !
« Dans ces grands déserts de Libye ,
« Je suis , et d'Europe et d'Asie,
«c Chassé tout ainsi qu'un vilain...»
Vénus, le voyant en beau train D'injurier la destinée , Gomme mère passionnée.
Ne peut le voir ainsi pleurer, Se plaindre et se désespérer; Hais pour lui redonner courage Elle lui tint ce doux langage :
« Vous n'êtes pas homme de rien ; « Ou ma foi je me trompe bien ; « Hais qui que vous soyez , beau sire, « J'ai quelques choses à vous dire, « Qui de ces funestes propos « Vous tireront fort à propos.
UVRE ï.
« Prenez ane chemise blanche, « Aussi bien nous avons dimanche; « La vôtre , et ce mouchoir noué « Semblent le linge d*un roué.
« Allez voir Didon dans sa ville « C'est une dame trës*civile « Qui vous donnera de sa main , « De quoi passer votre chemin.
« Si j'ai le don de bien connaître^ « Par les choses qu'on voit paraftre « Ce que les choses deviendront y « Et du succès qu'elles auront^ « Si mes parents m'ont bien instruite , « Voyez-vous cette longue suite « De cygnes qui volent là-bas? »
« Non , dit-il , je ne les vois pas I » « La malepeste soit la bête, Dit-elle, en lui tournant la tête j « Tenez, les voilà vis-à vis... »
« Ce sont oisons à mon avis , »
Dit Achatès. « Que vous importe, « Oisons ou cygnes? Diable emporte?
« Vous me feriez bien enrager...
De peur de la désobliger.
Il ne contesta pas la chose.
Elle, rouge comme une rose, Ou si l'on veut , la face en feu , Se radoucit pourtant un peu , Honteuse de sa promptitude j Et puis leur dit d'un ton moins rude:
« Ils sont , si je sais bien compter, « Seize; l'oiseau de Jupiter, « Bote au meurtre fort adonnée, « Leur a bien la guerre menée ;
I« " UÉNÉIDE TRAVESTIE.
« Maïs îl n'a rieû gagné sur eux .
« Dont ils se liennent bienheureux; « Il s'en va faire ailleurs la guerre. « Voyez-les planer terre à terre, « Tout gaillards d'être en sûreté...
a Vos gens de même, en vériié , « Dans le nouveau port de Carthage « Ont oublié quasi l'orage, »
Cela dit, elle lui parut, Par une lueur qui courut Depuis ses pieds jusqu'à sa tête.
Telle qu'en quelque jour de fètc Dedans Paphos elle paraît.
Imaginez-vous, s'il vous plaît, S*il eut alors Tâme étonnée , Notre pauvre messire Énée , La voyant grandir à Tinsiant De quatre pieds et d'un eropant; Sentant , de son corps diaphane , Sortir odeur de frangipane; Voyant ses habits s'alonger.
Et la voyant sitôt changer.
Reprenant sa forme première, Que même sans voir la manière Dont elle se mit à glisser.
Autre qu'un sot n'eût pu penser Qu*elle ne fût une déesse.
Lors il cria plein de tristesse :
a Ma chère mère, qu'est ceci?
« Me pensez- vous toujours ainsi « Faire des tourâ de passe-passe?
« Méritai-je celte disgrâce?
a El n'aurai-je jamais le bien «I De joindre votre bec au mien?»
LIVilË I. H
Il a beau la chercher de vue^ Elle ^e voit sans être vue.
Mais irln de lui témoigner, Avant qje de s*en éloigner, Le soin qu'elle a de sa personne , Et l'un et I >utre elle environne»
Au moins Vi^'gile nous Ta dit; D'un air épaib^ qui les rendit A tous yeux mortels invisibles.
Autrement , ces peuples terribles Eussent, ne les connaissant point.
Pu leur ôter chausse et pourpoint* Il prit le chemiù de Garthage, Tout ravitaillé de courage :
Elle prit celui de Paphos Où sur cent cinquante échafauds Tous les huit jours on fait grimace Pour amuser la populace.
Ils s'en allèrent donc tout droit , Par un petit chemin étroit , Vers la ville, tète baissée.
Leur révérence fut lassée A monter un coteau fort haut, IVoù, comme d'un grand échafaud, Ils virent la ville nouvelle , Qui d*abord leur sembla fort belle; lis se divertirent longtemps A regarder les habitants.
Énée admira leur ouvrage , Approuva le plan de Carthage; Et les trouva gens bien hardis D'entreprendre de tels taudis.
Les uns roulent pierres de taille, Le$ autres font une muraille >
12 UÉNÉIDE TRAVESTIE.
Quelques-uns plantent du pavé ;
Quelques autres un trou cave
D'une forte voûte soutiennent,
Les uns vont, et les autres viennent.
L'un fait un plancher, l'autre un toit j
Ici l'on mange, et là, Ton boit;
Les juges rendent la justice ,
Ou travaillent à la police.
Ici quelqu'un attache un clou ,
Là, quelqu'auire fait un grand trou
Pour en faire puits ou citerne j
Là l'on bâtit une taverne ,
Et là l'on bâtit un tripot ;
Là l'on travaille du rabot ,
Et là Ton exerce la scie j
Là la chaux vive est amortie ;
Là l'on fait mal , là pas trop bleu.
Là fort peu de chose , et là , rien.
L'un blanchit un mur, l'autre un âtre;
L'un travaille en chaux, l'autre en plâtre.
Tout auprès d'un commode port
S'élève un grand et vaste fort j
Enfin là l'on taille et Ton rogne,
Là, l'on charpente , là Ton cogne;
Là, je ne sais plus ce qu'on fait»
rai peur d'avoir fait un portrait
Assez long pour pouvoir déplaire;
Mais je ne saurais plus qu'y faire:
Et si j'allais tout efilùcer,
Ce serait à recommencer.
Hors la ville, c'est même chose.
Dans les champs pas un ne repose ;
Les uns engraissent les guérets.
Les autres vont dans les forêts .
UVRE I, i
Chercher de quoi faire une poulrc; Là, les bœufs exercent le contre, Là , l'éléphant lent à marcher Traîne un grand quartier dérocher^ Les uns pavent les ayen ues De grandes pierres non cornues ; Les autres font un aqueduc , Afin que la ville ait du suc.
Imaginez-vous des abeilles , Dont on conte tant de merveilles , Qui font de la cire à l*envl ; Travailler jamais je n'en vi , Parce que toute abeille pique ; Hais j'ai bien lu la Géorgique.
Ces animaux si diligents Dont on fait des leçons aux gens , Sont une très-naïve image De ce peuple qui fait Carthage, Tant lorsqu'ils composent le miet De la manne chute du ciel , Que lorsqu'ils forment leurs logeftes , Instruisent leurs jeunes avetles.
Ou vont Ëiire la guerre aux taons
Plus importuns que hannetons.
« 0 bienheureux ceux qui bâtissent, t Çt sous des toiis se réjouissent^ t Dit Énée , et qui comme nous « Ne courent pas comme des fous! • Cela dit au fidèle Âchate, Ils descendirent à la hâteL À plusieurs révérence il fit; Au diable si Ton lui rendît , N'étant aperçu de personne.
D'abord celte chose l'étonné ,
Û4 L'i^NÉlDE TRAVESTiK.
Mais ayant bientôt reconnu Qu'invisible en diable cornu , Sa mère Tavait bien pu rendre , Il voulut son plaisir en prendre.
Dieu sait si tous ceux qu'il toucha , Sans être vu, qu'il approcha, Eurent lors la fièvre bien chaude.
Se sentant donner chiquenaude , Sans savoir par qui , ni comment.
Cela les trouble étrangement.
iEnéas de rire en éclate, Et s'en épanouit la ratej Jamais il ne fit tant le fou Dont Achaiès rit tout son sou.
Dans la ville, un bois vieyx et sombrej Tient un superbe temple à Tombrc.
Dans ce temple , cent renardeaux, Cent blaireaux, et cent louveteaux, Et cent tourteaux de pain d'épice.
Sont présentés en sacrifice, Tous les mois à dame Junon Par les fyriens et Didon.
Quand en Libye ils abordèrent , Au fond de ce bois ils trouvèrent , Dans je ne sais quel vilain trou , La tète d'un âne et son cou.
Si l'ouvrage du grand Virgile Est reçu comme l'Évangile, On trouvera que j'ai fait mal , De meure âne au lieu de cheval.
Mais, foi de poète burlesque, J'ai lu dans un livre arabesque, Dont j'ai mal retenu le nom.
Que c'était celle d'un ânon.