‹ Le Virgile travesti en vers burlesques (volume 2)Chapitre 14 sur 116 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Je ne sais si ce fut de joie

De voir le grand renom de Troie;

Ou bien si ce fut de douleur

Au souvenir de son malheur.

Mais je sais que troublé dans T&me

Il s'écria lors : « Notre-Dame !

(t Et^ qui Taurait jamais pensé,

« Que de tout ce qui s'est passé

« Dans les affaires de Phrygie

« On eût eu nouvelle en Libye?

« Il n'est pays si reculé

ff Où notre nom ne soit allé.

« Voilà Priam , par sainte Barbe!

« Je le reconnais à sa barbe ,

« Au dragon qu'il avait dans l'œil :

« Oui, le voilà vêtu de deuil.

« Ce peuple n'est pas si farouche

« Que le mal d'autrui ne le touche.

« Il est capable de pitié ,

« Et susceptible d'amitié.

<c Ce ne sont point des mangeurs d'hommes

« Ils sont, ma foi, ce que nous sommes.

« Chez eux le mérite a son prix,

« Chez eux nous ne serons point pris

« Pour des francs coureurs de malettes,

» Nous en sortirons bragues nettes.

« Ils pourront faire quelque cas,

« D'un homme fait comme £néas;

» Et si chez eux lu renommée

« Des grands hommes est estimée ,

« Je suis du bois dont on les fait ,

0 Grâces à Dieu , chacun le sait. .

« Je n'en dirai pas davantage

« Puisque tout homme de courage

Û8 L'ÉiNÉIDE TRAVESTIE.

c Doit parler de soi sobrement. »

Cela dit pitoyablement ^ 11 se remit sur ces peintures, Pour y chercher ses aventures.

Les fâcheux souvenirs qu'il eut.

Et combien d*eau des yeux lui chut , Voyant dans ces tristes batailles , Tantôt les Grecs, comme canailles ^ Détaler devant les Troyens; Et puis comme devant les chiens ilngne au pied le timide lièvre^ Voyant y non sans avoir la fièvre.

Ses éperdus conciiadins Devant ce perceur de boudins, Ce diable de fils de Pélée S'en courir à bride avalée.

Et puis, de Rhésus trépassé.

Qui certes s'en fut bien passé , Il vit les quartiers et les tentes Neuves encore et reluisantes; Car il était tout frais venu; Le pauvret, s*il se fut tenu De sommeiller cette nuitée.

On ne Teùt pas inquiétée Sa majesté, comme Ton fit.

En Tassommant dedans son lit.

Ce fut par le fameux Tydide Diomède^ un grand homicide, Qu*il fut, comme il dormait, occis, A ce qu'on dit, de sang rassis.

Il enleva son équipage.

Jusqu'à ses mulets de bagage^ Ses chevaux, bétes de grand prix.

Lui furent pareillement pris.

LlVliK 1. ^y

J'ai ouï dire à gens qu'on doit croire, Si dans Xanthe ils eussent pn boire.

Que le prudent Agamemnon, Laissant équipage et canon , Honteux, la queue entre les jambes « V.ùi replié ses oriflambes; E,i fait , sans battre le tambour.

Vers Mycène un honteux retour.

iËnéas fil le Jérémie, l^t mouilla sa face blémie } Il pleurait en perfection , Et même sans affliction.

Puis il vit le jeune Troïle, Ayant perdu son dard ou pile, Qui s'enfuyait bien étonné De se voir désembâtonné Devant le fier fils de Pelée, Qu'il avait dans une mêlée Témérairement défié , Avant que d'avoir essayé S*il avait le pouvoir de faire Résistance à tel adversaire.

En s'enfuyant il trébucha, Se fit grand mal , se déhancha , Se fit à la tète une bosse ; Achille survint en carrosse, Et d'un grand coup de javelot Kit sortir son sang à grand flot ; De ce grand coup de Péléide 11 mourut sans quitter la bride De ses chevaux, qui sans pleurer Virent leur cher maître» expirer ; A son char sa jambe accrochée , D'un coup de sabre étant tranchée ,

90 UÉNÉIDE TRAVESTIE.

Le reste du corps dépendu Demeura sur terre étendu.

Lors sa tête demi-brisée De sable fut pulvérisée , Et son babit de sang souillé Par Achille fut l>ien fouillé.

Puis les Troyennes désolées»

Pour la plupart éct^evelées , Y rendaient visite à Pallas, Laquelle n'en fit pas grand cas; Ni d'une superbe jaquette Faite d'une riche moquette.

De deux paires de souliers oevft Et de près de demi^cent d*œub« A cette ambassade honorable Elle ne M point favorable t Ils n'en obtinrent ni regard , Ni le plus chélif ; Dieu vous gard!

Tandis que dura la prière Elle leur tourna le derrière»

Et même se mil à siffler.

Au lieu de les ouïr parler.

Puis il revoit oe même Achille, Homme un peu sujet à sa bile»

Et quelquefois même un peu fou , Faire, en dépit du loup-garoo.

Trois tours à l'entour des murailles, Quelles indignes funérailles!.

Traînant le corps de sang Tîdé Du pauvre Hector par lui lardé :

Et puis après il lui voit vendre.

Car il aimait, dit-on, à prendre, Ce pauvre corps au poids de i'or.

Il voyait Prlamus encor,

UVRK h 51

Pour fléchir celte âme aferaëe

De sa main droite désarmée.

Sa main gauche Tétait aussi.

Embrassant de douleur transi,

Ces deux jambes victorieuses

Qu'il eut bien voulu voir cagneuses.

Hélas! quand il vit tout cela.

Que son deuil se renouvela J...

Voyant ce char et ces dépouilles,

Qu'il eût volontiers chanté pouilles.

Et maltraité cet inhumain ,

S'il eût lors été sous sa main!

Puis après il se vit lui-même,

Dont il eut une joie extrême,

Faisant en milieu des Grégeois

Autant de carnage que trois . . .

Il vit l'armée orientale,

Du fils de ramante à Céphale,

Dont le visage était si noir.

Puis il prit grand plaisir à voir

La vaillante Penlhésiiée

Si terrible dans la mêlée ,

Qui portait, ainsi qu'un garçon,

Au Heu de jupe un caleçon.

C'était une rude femelle.

Et qui n'avait qu'une mamelle;

Qui n'eût pas craint dans ie combat

De s'attaquer à Goliat;

Femme ainsi qui rien ne redoute,

A monté dessus Tours, sans doute.

Comme iEnéas triste et confus > A peine à s'ôter de dessus La trop véritable peinture De Troie et de son aventure.

52 L'ÉiSÉlDE THAVESTIE.

A certain bruit qu1i eiitendit Ayant levé la têie, il vit Entrer la reine dans le temple.

De demander s'il la contemple Avec grande admiration , C*est une sotte question ; Car elle était charmante et belte »

Autant au jour qu'à la chandelle ; Et jour et nuit un vrai soleil.

On ne peut rien voir de pareil A sa vénérable personne. . .

Troupe nombreuse l'environne De jeunes gens embâlonnés, Bien civils et morigénés.

Le capitaine de sa garde rient en main une hallebarde.

Elle avait six tambourineurs, Douze fifres, et six sonneurs, De mélodieuses cymbales , Six maîtres joueurs de timbales Ne faisaient que carillonneri On n'eût pas ouï Dieu tonner!...

Eufin, foi d'écrivain moderne.

Je souffi'irai que Ton me berne, Si le jour qu'au temple elle alla, Rien de charmant comme cela A jamais paru dans l'Afrique.

Énée en est tout extatique, Achatès si fort ébloui Qu'il ne faisait que dire, oui , Que bégayer, et que sourire A toutcequ*on pouvait lui dire; .4£néas s'en fût bien moqué, Mais il n'était pas moins piqué*

Page 1