‹ Le Virgile travesti en vers burlesques (volume 2)Chapitre 15 sur 116 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

I^*a¥cz-vous pas vu sur le fleuve^

Qui le pays de Sparte abreuve»

Une nymphe qui va chassant;

Ou Diane, lorsque dansant

Au milieu des Hamadryades,

Des Napées , des Oréades ,

Elle les passe; ou peu s'en faut.

Toutes de la ceinture en ^aut:

Sa trousse loi pend sur Téchine;

Enfin elle a si bonne mine,

Et paraît avec tant d^éclat ,

Que la voyant en cet état, '^

Sa sotte mère de Latone

Ne fait rencontre de personne

Qui ne s'en éloigne au galop,

À cause qu'elle parle trop

Des vertus dont sa fille abondé,

Et qu'elle en accable le monde.

Telle, et plus admirable encor,

Dans son cotillon de drap d'or,

£t sa fraise gouderonnée

Parut Didon à notre Énée.

0 Dieu , qu'il la fiiisait beau voir!

Qu'elle faisait bien son devoir

l>e donner à chacun courage,

De travailler après Carihage!

Sous un grand dôme lambrissé , '

Dans un grand fauteuil tapissé

S'étant mise bien à son aise ,

On cria trois fois : Qu'on se taise!

On lui présenta des placets.

Cent Suisses portant éabassets ,

Lorsque la foule était trop grande»

Ajoutaient à la^ réprimande

Quelquefois des coups de bâton.

Quand bien elle eût été Caton , Elle n'eût pas mieux fait justice.

Elle n'y prenait nulle épice :

La rendait libéralement, El toujours équitablement.

Elle ne prononçait sentence Qui ne fût pièce d'éloquence.

Tout se jugeait là sans appel , Tant au civil qu'au criminel ; Et les affaires non plaidées Sans avocats étaient vidées.

Quand quelqu'un était convaincu On lui donnait du pied au q; Si c'était pour de grandes fautes On lui faisait briser les côtes } Enfin chacun était traité Ainsi qu'il l'avait mérité.

Elle ne fut pas moins habile .

A la police de la ville ç En chassa tous les brelandiers »

Hit taxe sur les usuriers ^ Ordonna que les demoiselles, Les coureuses y laides et belles.

Et tous les chanteurs de chansons »

Servissent d'aides à maçons.

La justice distributive , Par cette reine fugitive S ex(*rçait ainsi siigement*.

£néas , à chaque moment, D'Achate disait à l'oreille :

«^ Cette reine est une merveille! »

Achate, enchérissant dessus.

Disait ; elle en est trois et plus !

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Quand avec foule et rumeur grande »

Entra dans ie temple une bande »

Dont ceux qui marchaient les premiers '

Étaient faits comme prisonniers.

£néas cria : maie peste I

t C'est Cloanihe y Antée et Sergeste ,

« Et les principaux de mes gens

« Que je vois entre des sergents. »

C'était eux, qu'il ne vous déplaise ,

Qui n'étaient pas trop à leur aise.

Ënée en est tout stupéfait,

Avecque raison , en effet.

Achate en perd quasi Thaleine ,

Et Tun et l'autre bien en peine

De savoir qui les mettait là.

Cependant on cria: holà !...

Nos deux messieurs, sans le nuage , Qui les retenait comme en cage

Eussent sans doute étourdiment

Été faire leur compliment :

Ils eussent fait une folie.

La reine dit : qu'on les délie.

Aussitôt on les délia.

Un chacun d'eujt s'humilia ,

El fit révérence profonde

Qui contenta fort jtout le monde.

Nos deux invisibles messieurs

Se coulent à travers plusieurs.

Qui ne peuvent voir qui les touche,

Afin d'entendre de la bouche

De leurs amis ce qu'ils diraient ;

Le traitement qu'ils recevraient;

Où leur flotte était arrivée;

Comment elle s'était sauvée 5

5t> L»ÉNÉ1DÊ TRAVESTIE.

S'il eh restait beaucoup, ou peu ;

Comment, à quelle heure , en quel lieu

Ils avaient pu gagner la terre ^

S'ils seraient prisonniers de guerre;

Ou bien» comme des malfaisants,

Mis aux galères pour dix ans.

Audience leur fut donnée -,

Et l'éloquent Ilionée

De ses menottes déchargé,

Après avoir un peu songé ,

Dit ces paroles, ce me semble :

« 0 reine! à cause que je tremble,

« Je ne dirai peut-être rien

a Qui ne vous scandalise bien :

« Commandez qu'on me donne à boire,

« Et je vous conterai Thistoire

« Des gens les plus infortunés

« Qui soient en ce bas monde nés! »

Aussitôt une pinte entière

De très-rafraîchissante bière

Lui fut mise en un gobelet.

Le drôle le vida tout net)

La dose fut réitérée;

Kt sa gorge désaltérée ,

Il dit , d'un fort beau ton de voix ,

Ces belles paroles de choix :

« 0 reine ! à qui Jupiter donne

« Le pouvoir de porter couronne

« Sur un peuple vaillant et fier,

« Et le bonheur d*édifier

« Une ville avec citadelle,

« Qui sans doute sera fort belle ,

« Mais où l'on vit fort chèrement :

« J'en puis parler pertinemment;

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« Il m'a coûté dix rictedales /

« Pour avoir» en serviettes sales,

« Et nappes plus sales deux foîs^

« Maogé deux ceotaines de noix,

« Et la moitié d'un vieux fromage/

a Je n'en dirai pus davantage,

« Car on n'ajoute guère foi

« A des étrangers comme moi.

« Or» pour revenir à mon conte,

« Puisqu'il faut donc vous rendre compte

« 0e nos noms et de nos surnoms «

« Et du pays d'où nous venons,

« Mon nom est Marc Ilionée,

« Grand chambellan du sieur Énée,

«.Nous sommes les pauvres Troyens

« Par les Grecs privés de nos biens ;

a Un très-impertinent orage

« Nous a poussés en ce rivage.

A A peine échappons-nous des eaui ,

« Que vos sujets de nos vaisseaux

« Ont voulu faire une grillade;

« Je ne sais si c'est par bravade.

« A tout le moins je sais fort bien,

« Que cette action ne vaut rien.

« Cela passe la raillerie...

« Empéchez-les-en, je vous prie.

« Bon, si chez votre nation,

« Avec mauvaise intention ,

a Nous étions venus mouiller Tâncre ;

e Nous serions noirs comme de Tencrê, '

« Si nous étions ici venus,

» Armes au dos, et glaives nos,

« Fouiller vos greniers et vos caves;

« De vos gens^faire d«s esclaves ;

M L'ÉNËIDE TRAVESTIE.

K Forcer femmes , ravir enfants ,

« Enlever tous vos éléphants,

« Faire la guerre à toute outrance;

« Puis y sans faire la révérence ,

« Et le moindre'remercîment,

« Gagner nos vaisseaux vitement.

« Une entreprise si hardie

« Mériterait bien l'incendie,

« Et nous ayant tous assommés

« Vos gens n'en seraient pas blâmés -y

« Mais au triste ëiat où nous sommes ,

« Pauvres misérables hommes,

« Vaincus par les Grecs assassins ,

c Nous n'avons pas de tels desseins...

« Loin de faire telle incartade

« Nous vous demandons la passade ,

c Si vous nous la voulez donner,

« Dieu vous en veuille guerdonner.

« Nous ne voulons, grande Princesse,

« Maintenant qu'amour et simplesse;

a Le reste dépendra de vous;

« Ne vous contraignez pas pour nous»

« Et gardez- vous bien de nous faire

« Une aumône non volontaire ;

« Vous seriez sotte en cramoisi

« Si vous nous la donniez ainsi.

t Les Grecs appellent Hespérie

« Une terre du ciel chérie :

« Les gens y sont mauvais garçons ;

« Et les champs en toutes façons,

« Donnent à ceux qui les cultivent

« Tous les biens dont les hommes vivépt.

« Ce pays , aux temps anciens ,

« Fui celui des Ënotriens ;

UVB£ I. M

« Depuis ) cette terre jolie

« D*ltalus s\')ppelle fiaTie.

« S'il voua faut franch'^ment parier

« G*est là que nous pensions aller/

« Quand Orion porte-tempété,

« tin astre sujet à sa téte^

« Nous a pris en aversioif »

« Sans en avoir occasion ;

« Nous a y par un vent de ga]eme^

« Secoués comme gens qu'on berne;

« Et dans de grands vilains rocliefs

« A bien fait pester nos nochers.

« Nos gulères sont dispersées , ...

« Ces quinze ou seize ramassées

« Qui viennent ici d'aborder,

« Où Dieu les veuille bien garder,

« Ne sont que la moindre partie

« De la flotte bien assortie

« D'armes et de provisions,

« Que, lorsque les Grecs champions

« Nous prirent tous à la pipée,

« Nous avons en hâte équipée.

« Qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient

« Les vents, alors qu'ils nous poussaient

« Vers ces infortunés rivages!...

« Ils nous portaient vers les sauvages ;

« Nous secondâmes leurs efforts^

« Et gagnâmes enfin ces bords.

« Voyant votre nouvelle ville

« Nous crûmes tous voir un asile ;

« Hais quelle inhospitalité,

« Quelle rage, ou brutalité,

« Règne en cette maudite terrç! ^

« Quel malheureux esprit de guerre

0» L*ÉNÉID£ TIUMESllK*

« Possède celui de vos gens I

« Ils sont pires que des sergens...

« Au sortir de ce grand orage »

H Nous nous contentions du rivage ,

« De peur de vous importuner,

« Afin de nous démarînery

« Remplir d'eau nouvelle nos pipes»

« Et sécher au soleil nos nippes.

« Ils nous ont donné mille coups >

« Tiré flèches, jeté cailloux»

« Nous ont bafoués, fait la nique»

« Nous ont dit en langue punique

« Une injure qui fait rougir.

« Est-ce là comme il faut agir?

« Si votre nation trop vaine

« Ne craint pas la puissance humaine;

« Et» se fiant trop en ses mains,

« Méprise les pauvres humains»

« Qu'elle craigne les Dieux célestes »

« Et les tonnerres » et les pestes »

« Dont sur les mauvais garnements

« Ils exercent leurs châtiments.

« Qu'elle songe à la récompense

« Que souvent» quand moins on y pense»

« lis donnent aux cœurs généreux

« Qui soulagent les malheureux !

« Nous sommes serviteurs d'un maître

« Aussi Vaillant que Tpn puisse être ;

« Un vrai dieu lifars en bataillant;

« Mais aus^i juste que vaillant;

« De plus aussi pieux que juste»

a Laborieux» adroit» robuste.

« Si les destins en ont eu soin»

« Soit qu'il soit près on qu'il soit loin;

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tt Si quelque saumon ou barbue

« N'en a point fait une repue,

« Nous n'avons point à redouter

« Ni vous , grande reine , à douter

n Que.de toute notre dépense

« Vous n'ayez bonne récompense.

« C'est un homme qui solde bien ^

« Et qui n'escroque jamais rien.

tt ^ns nous vanler, dans la Sicile,

« Nous avons un fort bon asile.

a Âcestès est notre parent,

« Qui n'est point homme indifférent ,

« Et qui prend part en nos affaires ^

« Ennemi de nos adversaires ,

« Lion de colère embrasé ,

« Hais mouton étant apaisé ;

« Et qui saura de quelle sorte

« Voire peuple envers nous se porte.

« Faites-nous donc faire chez vous

« Un traitement qui soit plus doux.

« Nos vaisseaux blessés jusqu'aux quilles

« Ont besoin de clous , de chevilles,

« De planches de bois, et chevrons;

« Ont perdu tous leurs avirons ,

« Leur grand mât, leurslonguesantennes;,

« De grands pins vos foréls sont pleines;

« Soit pour de l'argent, ou par don , '

« Mettez-nous-les à l'abandon.

« Si sa majesté qui m*écoute

« Nous laisse suivre noire route,

« Et sans qu'on nous demande rien^

« Comme elle est très-femiiie de bien,

« Nous, donne aussi le temps d'attendro

« Jusqu'à tant que se puisse rendre

ci L*ÉNÉIDE TRAVESTIE.

« En ce même pays ici ^

« Éoée, et les aulres aussi ,

« Qui sur les ondes de Neptune

« Comme nous ont couru fortune;

« Ou si de notre roi perdu

« Le corps vainement attendu

« Est mangé par quelque baleine,

« Et de son fils l'attente est vaine;

« Pour le moins qu'il nous soit permis,

« Au lieu de ce pays promis,

« D'aller chercher un autre asile

« Chez Âcestës dans la Sicile.

« Si tout ce qu'a dit le Destin,

« De ce plaisant pays latin ,

« N'est rien qu'une billevesée

« Dont on nous a i*âme abusée;

« Un vrai conte à dormir debout,

« Une chimère^ et puis c'est tout,

« Une franche imposture en somme

« Dontundieuquimentcommeunhomme»

« Sauf son honneur, c'est Jupiter,

a A voulu nos malheurs flatter, n

Ainsi finit flionée Dont louange lui fut donnée Par quelques-uns des Ty riens ; Car, pour dire vrai, les Troyens Eurent la cervelle étourdie D'une harangue si hardie , Us s'en mirent à bourdonner ; Quand la reine ^ sans s'étonner D'avoir une réponse à faire , Ouvrit la bouche, et les fil taire.

Voici tout , à ce qu'on me dit , Ce qui de sa bouche sortit ,

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