LIVRE I
I^*a¥cz-vous pas vu sur le fleuve^
Qui le pays de Sparte abreuve»
Une nymphe qui va chassant;
Ou Diane, lorsque dansant
Au milieu des Hamadryades,
Des Napées , des Oréades ,
Elle les passe; ou peu s'en faut.
Toutes de la ceinture en ^aut:
Sa trousse loi pend sur Téchine;
Enfin elle a si bonne mine,
Et paraît avec tant d^éclat ,
Que la voyant en cet état, '^
Sa sotte mère de Latone
Ne fait rencontre de personne
Qui ne s'en éloigne au galop,
À cause qu'elle parle trop
Des vertus dont sa fille abondé,
Et qu'elle en accable le monde.
Telle, et plus admirable encor,
Dans son cotillon de drap d'or,
£t sa fraise gouderonnée
Parut Didon à notre Énée.
0 Dieu , qu'il la fiiisait beau voir!
Qu'elle faisait bien son devoir
l>e donner à chacun courage,
De travailler après Carihage!
Sous un grand dôme lambrissé , '
Dans un grand fauteuil tapissé
S'étant mise bien à son aise ,
On cria trois fois : Qu'on se taise!
On lui présenta des placets.
Cent Suisses portant éabassets ,
Lorsque la foule était trop grande»
Ajoutaient à la^ réprimande
Quelquefois des coups de bâton.
Quand bien elle eût été Caton , Elle n'eût pas mieux fait justice.
Elle n'y prenait nulle épice :
La rendait libéralement, El toujours équitablement.
Elle ne prononçait sentence Qui ne fût pièce d'éloquence.
Tout se jugeait là sans appel , Tant au civil qu'au criminel ; Et les affaires non plaidées Sans avocats étaient vidées.
Quand quelqu'un était convaincu On lui donnait du pied au q; Si c'était pour de grandes fautes On lui faisait briser les côtes } Enfin chacun était traité Ainsi qu'il l'avait mérité.
Elle ne fut pas moins habile .
A la police de la ville ç En chassa tous les brelandiers »
Hit taxe sur les usuriers ^ Ordonna que les demoiselles, Les coureuses y laides et belles.
Et tous les chanteurs de chansons »
Servissent d'aides à maçons.
La justice distributive , Par cette reine fugitive S ex(*rçait ainsi siigement*.
£néas , à chaque moment, D'Achate disait à l'oreille :
«^ Cette reine est une merveille! »
Achate, enchérissant dessus.
Disait ; elle en est trois et plus !
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Quand avec foule et rumeur grande »
Entra dans ie temple une bande »
Dont ceux qui marchaient les premiers '
Étaient faits comme prisonniers.
£néas cria : maie peste I
t C'est Cloanihe y Antée et Sergeste ,
« Et les principaux de mes gens
« Que je vois entre des sergents. »
C'était eux, qu'il ne vous déplaise ,
Qui n'étaient pas trop à leur aise.
Ënée en est tout stupéfait,
Avecque raison , en effet.
Achate en perd quasi Thaleine ,
Et Tun et l'autre bien en peine
De savoir qui les mettait là.
Cependant on cria: holà !...
Nos deux messieurs, sans le nuage , Qui les retenait comme en cage
Eussent sans doute étourdiment
Été faire leur compliment :
Ils eussent fait une folie.
La reine dit : qu'on les délie.
Aussitôt on les délia.
Un chacun d'eujt s'humilia ,
El fit révérence profonde
Qui contenta fort jtout le monde.
Nos deux invisibles messieurs
Se coulent à travers plusieurs.
Qui ne peuvent voir qui les touche,
Afin d'entendre de la bouche
De leurs amis ce qu'ils diraient ;
Le traitement qu'ils recevraient;
Où leur flotte était arrivée;
Comment elle s'était sauvée 5
5t> L»ÉNÉ1DÊ TRAVESTIE.
S'il eh restait beaucoup, ou peu ;
Comment, à quelle heure , en quel lieu
Ils avaient pu gagner la terre ^
S'ils seraient prisonniers de guerre;
Ou bien» comme des malfaisants,
Mis aux galères pour dix ans.
Audience leur fut donnée -,
Et l'éloquent Ilionée
De ses menottes déchargé,
Après avoir un peu songé ,
Dit ces paroles, ce me semble :
« 0 reine! à cause que je tremble,
« Je ne dirai peut-être rien
a Qui ne vous scandalise bien :
« Commandez qu'on me donne à boire,
« Et je vous conterai Thistoire
« Des gens les plus infortunés
« Qui soient en ce bas monde nés! »
Aussitôt une pinte entière
De très-rafraîchissante bière
Lui fut mise en un gobelet.
Le drôle le vida tout net)
La dose fut réitérée;
Kt sa gorge désaltérée ,
Il dit , d'un fort beau ton de voix ,
Ces belles paroles de choix :
« 0 reine ! à qui Jupiter donne
« Le pouvoir de porter couronne
« Sur un peuple vaillant et fier,
« Et le bonheur d*édifier
« Une ville avec citadelle,
« Qui sans doute sera fort belle ,
« Mais où l'on vit fort chèrement :
« J'en puis parler pertinemment;
LIVUE J. 57
« Il m'a coûté dix rictedales /
« Pour avoir» en serviettes sales,
« Et nappes plus sales deux foîs^
« Maogé deux ceotaines de noix,
« Et la moitié d'un vieux fromage/
a Je n'en dirai pus davantage,
« Car on n'ajoute guère foi
« A des étrangers comme moi.
« Or» pour revenir à mon conte,
« Puisqu'il faut donc vous rendre compte
« 0e nos noms et de nos surnoms «
« Et du pays d'où nous venons,
« Mon nom est Marc Ilionée,
« Grand chambellan du sieur Énée,
«.Nous sommes les pauvres Troyens
« Par les Grecs privés de nos biens ;
a Un très-impertinent orage
« Nous a poussés en ce rivage.
A A peine échappons-nous des eaui ,
« Que vos sujets de nos vaisseaux
« Ont voulu faire une grillade;
« Je ne sais si c'est par bravade.
« A tout le moins je sais fort bien,
« Que cette action ne vaut rien.
« Cela passe la raillerie...
« Empéchez-les-en, je vous prie.
« Bon, si chez votre nation,
« Avec mauvaise intention ,
a Nous étions venus mouiller Tâncre ;
e Nous serions noirs comme de Tencrê, '
« Si nous étions ici venus,
» Armes au dos, et glaives nos,
« Fouiller vos greniers et vos caves;
« De vos gens^faire d«s esclaves ;
M L'ÉNËIDE TRAVESTIE.
K Forcer femmes , ravir enfants ,
« Enlever tous vos éléphants,
« Faire la guerre à toute outrance;
« Puis y sans faire la révérence ,
« Et le moindre'remercîment,
« Gagner nos vaisseaux vitement.
« Une entreprise si hardie
« Mériterait bien l'incendie,
« Et nous ayant tous assommés
« Vos gens n'en seraient pas blâmés -y
« Mais au triste ëiat où nous sommes ,
« Pauvres misérables hommes,
« Vaincus par les Grecs assassins ,
c Nous n'avons pas de tels desseins...
« Loin de faire telle incartade
« Nous vous demandons la passade ,
c Si vous nous la voulez donner,
« Dieu vous en veuille guerdonner.
« Nous ne voulons, grande Princesse,
« Maintenant qu'amour et simplesse;
a Le reste dépendra de vous;
« Ne vous contraignez pas pour nous»
« Et gardez- vous bien de nous faire
« Une aumône non volontaire ;
« Vous seriez sotte en cramoisi
« Si vous nous la donniez ainsi.
t Les Grecs appellent Hespérie
« Une terre du ciel chérie :
« Les gens y sont mauvais garçons ;
« Et les champs en toutes façons,
« Donnent à ceux qui les cultivent
« Tous les biens dont les hommes vivépt.
« Ce pays , aux temps anciens ,
« Fui celui des Ënotriens ;
UVB£ I. M
« Depuis ) cette terre jolie
« D*ltalus s\')ppelle fiaTie.
« S'il voua faut franch'^ment parier
« G*est là que nous pensions aller/
« Quand Orion porte-tempété,
« tin astre sujet à sa téte^
« Nous a pris en aversioif »
« Sans en avoir occasion ;
« Nous a y par un vent de ga]eme^
« Secoués comme gens qu'on berne;
« Et dans de grands vilains rocliefs
« A bien fait pester nos nochers.
« Nos gulères sont dispersées , ...
« Ces quinze ou seize ramassées
« Qui viennent ici d'aborder,
« Où Dieu les veuille bien garder,
« Ne sont que la moindre partie
« De la flotte bien assortie
« D'armes et de provisions,
« Que, lorsque les Grecs champions
« Nous prirent tous à la pipée,
« Nous avons en hâte équipée.
« Qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient
« Les vents, alors qu'ils nous poussaient
« Vers ces infortunés rivages!...
« Ils nous portaient vers les sauvages ;
« Nous secondâmes leurs efforts^
« Et gagnâmes enfin ces bords.
« Voyant votre nouvelle ville
« Nous crûmes tous voir un asile ;
« Hais quelle inhospitalité,
« Quelle rage, ou brutalité,
« Règne en cette maudite terrç! ^
« Quel malheureux esprit de guerre
0» L*ÉNÉID£ TIUMESllK*
« Possède celui de vos gens I
« Ils sont pires que des sergens...
« Au sortir de ce grand orage »
H Nous nous contentions du rivage ,
« De peur de vous importuner,
« Afin de nous démarînery
« Remplir d'eau nouvelle nos pipes»
« Et sécher au soleil nos nippes.
« Ils nous ont donné mille coups >
« Tiré flèches, jeté cailloux»
« Nous ont bafoués, fait la nique»
« Nous ont dit en langue punique
« Une injure qui fait rougir.
« Est-ce là comme il faut agir?
« Si votre nation trop vaine
« Ne craint pas la puissance humaine;
« Et» se fiant trop en ses mains,
« Méprise les pauvres humains»
« Qu'elle craigne les Dieux célestes »
« Et les tonnerres » et les pestes »
« Dont sur les mauvais garnements
« Ils exercent leurs châtiments.
« Qu'elle songe à la récompense
« Que souvent» quand moins on y pense»
« lis donnent aux cœurs généreux
« Qui soulagent les malheureux !
« Nous sommes serviteurs d'un maître
« Aussi Vaillant que Tpn puisse être ;
« Un vrai dieu lifars en bataillant;
« Mais aus^i juste que vaillant;
« De plus aussi pieux que juste»
a Laborieux» adroit» robuste.
« Si les destins en ont eu soin»
« Soit qu'il soit près on qu'il soit loin;
LÏVRK I. 61
tt Si quelque saumon ou barbue
« N'en a point fait une repue,
« Nous n'avons point à redouter
« Ni vous , grande reine , à douter
n Que.de toute notre dépense
« Vous n'ayez bonne récompense.
« C'est un homme qui solde bien ^
« Et qui n'escroque jamais rien.
tt ^ns nous vanler, dans la Sicile,
« Nous avons un fort bon asile.
a Âcestès est notre parent,
« Qui n'est point homme indifférent ,
« Et qui prend part en nos affaires ^
« Ennemi de nos adversaires ,
« Lion de colère embrasé ,
« Hais mouton étant apaisé ;
« Et qui saura de quelle sorte
« Voire peuple envers nous se porte.
« Faites-nous donc faire chez vous
« Un traitement qui soit plus doux.
« Nos vaisseaux blessés jusqu'aux quilles
« Ont besoin de clous , de chevilles,
« De planches de bois, et chevrons;
« Ont perdu tous leurs avirons ,
« Leur grand mât, leurslonguesantennes;,
« De grands pins vos foréls sont pleines;
« Soit pour de l'argent, ou par don , '
« Mettez-nous-les à l'abandon.
« Si sa majesté qui m*écoute
« Nous laisse suivre noire route,
« Et sans qu'on nous demande rien^
« Comme elle est très-femiiie de bien,
« Nous, donne aussi le temps d'attendro
« Jusqu'à tant que se puisse rendre
ci L*ÉNÉIDE TRAVESTIE.
« En ce même pays ici ^
« Éoée, et les aulres aussi ,
« Qui sur les ondes de Neptune
« Comme nous ont couru fortune;
« Ou si de notre roi perdu
« Le corps vainement attendu
« Est mangé par quelque baleine,
« Et de son fils l'attente est vaine;
« Pour le moins qu'il nous soit permis,
« Au lieu de ce pays promis,
« D'aller chercher un autre asile
« Chez Âcestës dans la Sicile.
« Si tout ce qu'a dit le Destin,
« De ce plaisant pays latin ,
« N'est rien qu'une billevesée
« Dont on nous a i*âme abusée;
« Un vrai conte à dormir debout,
« Une chimère^ et puis c'est tout,
« Une franche imposture en somme
« Dontundieuquimentcommeunhomme»
« Sauf son honneur, c'est Jupiter,
a A voulu nos malheurs flatter, n
Ainsi finit flionée Dont louange lui fut donnée Par quelques-uns des Ty riens ; Car, pour dire vrai, les Troyens Eurent la cervelle étourdie D'une harangue si hardie , Us s'en mirent à bourdonner ; Quand la reine ^ sans s'étonner D'avoir une réponse à faire , Ouvrit la bouche, et les fil taire.
Voici tout , à ce qu'on me dit , Ce qui de sa bouche sortit ,