LIVRE I
Après avoir, tète penchée ,
Un peu sa harangue ébauchée :
« Bonnes gens, n'ayez point depeur«
« Je vous jure par mon honneur,
K Et ce n*est pas peu quand j*y jure,
« Qu'on ne vous fera nulle injure*
« Une affaire longqe à conter
« He force de faire arrêter
« Ceux qu'on trouve portant rapières
« Aux environs de nos frontières.
* En ce pays nouveau -venus
« Nous avons peur des inconnus.
« Le moindre^ vaisseau dans la plage
« Nous donne aussitôt de l'ombrage.
« Sans eela vous n'auriez de nous
« Reçu la moitié tant de coups.
« Je m'offrirais de les reprendre
« Si tant de coups se pouvaient rendre,
« Sans qu'aucun de votre côté
« En demeurât épousseié.
« Je voudrais pour vous satisfaire
a Que cette chose se pût faire ,
« Pouvoir révoquer le passé; ,
ff Mais puisqu'aucun n'est trépassé,
« Pour les épaules maltraitées
« Emplâtres seront apprêtées;
« Et vous aurez chacun un plat
« D'un très-souverain oxicrat.
ff Je ne plaindrai point la dépense^
« Pour Vous faire oublier l'offense;
« Car qui n'a pas ouï parler,
t En quel pays n'a pu voler^
« De votre Prince l'origine?
• On sait partout qu'elle est divine ,
64 L*ÉNÉ1DE IHÂVESTIE.
« Quoiqu'issu d'on père mortel > « A sa mère on bâtit autel; « Toute femme qui s'abandonne « La recoDoait pour sa patronne , « Et dans notre calendrier « Nous ordonnons de la prier.
< Qui ne sait les causes données « D'une guerre de dix années ?
« Les gens de Tyr et de Sidon « Ne sont pas si stupides, non.
» On sait bientôt parmi les nôtres « Ce qui se passe chez les autres.
« Le soleil reluit dessus nous « Aussi bien qu'il fait dessus vous.
« Mais soit que vous ayez en tête « Du pays latin la conquête, « Et des beaux champs Saturniens ^ » Soit que des bords Ëryciens « Âceslès le compatriote 0 Attire les cœurs de la flotte , « Vous serez de nous escortés, « Vous serez de nous assistés « De munitions et de vivres.
" J'ai quinze ou seize mille livres, « Ne craignez point d'en disposer.
« Certes si sans me refuser , « Vous voulez accepter l'asile « Que je vous offre dans ma ville, 0 Je ne ferai pas des Troyens tt Moins de cas que des Tyriens. « Et plût au Ciel que votre Prince « Fût en cette même province « Par le même orage jeté ; « Je ferais faire , en vérité ,
UVRË I. 05
« Pour une si bonne fortune, « Un beau sacrifice à Neptune.
« 0 que bien îl s'en trouverait « Celui qui me l'amènerait !
« Je yeux U long de celle rade « Envoyer des batteurs d*esti>ade , « Pour voir s'il ne s*est point niche « En quelque petit port caché ^ « Ou bien en quelque forêt sombrp « Pour être fraîchement à l'ombre... »
A ces ^discours inattendus.
Ils rirent comme des perdus, Les bons Troyens» et ravis d'aise.
Dansèrent autour de sa chaise, Se mirent à crier : vivat !
Frappèrent à Tenvi du plat De la gauche contre la droite, Firent fort belle pirouette , Et reçurent des Tyriens Traitement de concitoyens.
Dieu sait s'ils eurent grande hàlC;
Énée» et son fidèle Âchate ,
De sortir hors de leurs brouillas
Dont ils étaient déjà bien las.
Achatès dit au sieur Ènée :
M Passerons -nous ici l'année?
« Qu'espérons-nous gagner ainsi ?
« Nous n'avons plus que faire ici,
« Montrez-vous donc, fils de dée§se,
« Puisque celle bonne Princesse
«r Vous veut ainsi faire chercher,
« A quoi diable boa vous cacher ?
« Toute votre floilè est sauvée,
« De plus heureusement uouvée ;
« Il ne nous manque qu*un vaisseau ; « Pourquoi s'est il perdu dans l'eau ? « Il n*avait qu'à gagner la terre « Comme nous fîmes à grande erre « Votre mère n'a point menti, « Et vous a fort bien averti. »
Gomme il parlait , l'épaisse nue S'étant par le milieu fendue, jEnéas parut en ce lieu Aussi brillant qu'eût fait un Dieu; Car sa mère bien avisée , Sur sa chevelure frisée, Avait deux fois pleine sa main Répandu poudre de jasmin ; Avait avec de la pommade, Rafraîchi son teint un peu fade, Et mis dans sa face, et ses yeux Certain air qu'on remarque aux Dieux.
Comme on blanchit la dent d'Ivoire Que l'on voit moins blanche que noire, A force de la bien frotter j Ou comme l'on voit éclater Le fin or autant que la braise Qui l'a fondu dans la fournaise, Lorsque l'orfèvre Ta rendu Assez beau pour être vendu ; Tel en ce lieu messire Énée, A la troupe bien étonnée Parut en disant : Me voilà.
Nul à cet étrange objet-là Ne fut si ferme de courage Qui n'en devint pâle au visage ; Didon sans couleur et sans voix , En fit le signe de la croix ;
UVRE h «7
Hais à la beauté du fantôme ,
Elle &e tira du symptôme^
Et lui , la main droite au bonnet,
Dit d*un ton de voix clair et net :
« Vous voyez ici , grande Reine,
« Celui dont vous êtes en peine;
« Et moi , je vois de mes deux yeux »
« Une dame pareille aux Dieux !
« La première et seule personne
« Aussi charitable que bonne ,
« Qui sachant notre affliction
« Nous ait ofifert protection.
« Un autre nous eût dit : canailles ,
« Vous n'êtes rien que truandaiUes,
« Vous ne logerez point céans;
« On nous eût fuit mettre léans;
« Ensuite de la bastonnade
« Nous eût fait donner Te^trapacie ,
« Et brûler nos nefs dans le port ,
« Au lieu de nous offrir support.
ff Une action si débonnaire
« Ne restera pas sans salaire ;
« Et je vous médite un présent
« Qui ne sent point son paysan.
« Non, que ni Troyen, ni Troyenne,
« Ni moi , belle Sidonienne»
« Nous puissions^ tant que nous vivrons^
« Rendre ce que nous vous devrons. ^
« Au moins notre reconnaissance
« Sera selon notre puissance;
« Le reste dépendra des Dieux ^
« Qui sont grands amis des pieux «
« Des aumôniers, descharitubles,
« Qui secourent les misérables.
08 L*ÉNÉU)ti TRAVESTIE.
« Qu*il fait bon être généreux!
ft Et que notre «iècle est heureux , « Qui porte une telle personne « Plus que digne de sa couronne!
« Et que les petits et les grands » Béniront messieui^ vos parents, « D'avoir, par un beau mariage, « Mis au monde dame si sage.
« Tant que les fleuves couleront»
" Qu'au ciel les astres reluiront, « Et que les monts feront ombrage » Aux terres de leur voisinage , « On ne dira de la Didon ^ « Rien que d*bonnéie, bel et bon. »
Sa harangue ainsi terminée , Il prit la main d'ilionée, Lequel de respect sMnclina , Si trës*bas qiw'il s'en échina, il traita de même Sergeste, Cloanihe, Gyas; et le reste De ces grands pères des Romains Eurent leur part de baise-mains.
La Reine donc fut étonnée De Tapparition d'Énée , Et puis après se rassura , Le considéra y Tadmira, Lui sourit au nez pour lui plaire, Contrefit sa vuix ordinaire, El lui dit parlant un peu gras, L'ayant pris p.ir te bout du bras.
C'est par la main que je veux dire:
« Comment vous portez-vous, beau sire?»
« Moi, lui dit-il, je n*en sais rien , « Si vous êtes bien , je suis bien }
(' là j'ai pour le moins la migraine, « S'il faut que vous soyez malsaÎDe^ « Vous vous portez bien» dieu merci, « Je me porte donc bien aussi. »
A celte élégance troyenne, Tant soit peu cicéronîenne , Didon de rire s'éclata, Toute la troupe l'imita , Kt ne dura cette risée, Qu'autant que dure une fusée.
Le bruit cessé, la Reine dit :
« Vraiment le son est bien maudit, '< De vous maltraitei* de la sorte. « Le grand diable d*enfer m'emporte , « Quo.ique très-vilain animal, « Si je ne lui veux bien du mal.
« Vous êtes donc le fils d'Ancbîse, « Tout comme je suis dame Élise?
« Vénus, sur les bords du Xi mois ^ « Vous fil téler pendant neuf mois, « Dont avint, celte affuire faite, « Votre personne si parfaite.
ff Qu'il est peu de monde ici-bas , « Qui de vous ne fasse grand cas»
ff Comme de quelque rare pièce! .
» Quand Teucer fut chassé de Grèce, « Chez mon père il se relira, « Et son assistance implora.
« Il reçut de Bélus mon père « Ce qu'il eût souhaité d'un frère.
« En ce temps-là le bon Bélus ^ « Suivi de soldats résolus , « Menait guerre très- violente « A ceux de Cypre l'opuieote.
70 L'ÉNÉroE TRAVESTIE.
«Il prit nie et la fourragea, « De dépouilles ses nefs chargea, « Dont j'eus pour ma part une tonne « De poudre de Cypre très-bonne.
« Mais que vous importe cela?
« Or, j'eus par lui, dès ce temps-là, « De vous parfaite connaissance; « Et j'appris de lui la naissance , « Et le progrès , et la fin qu'eut « Une guerre, où tant que vécut « Hector, leur puissant adversaire , « Les Grecs ne firent que l'eau claire « Contre les valeureux Troyens, « Dont il me disait mille biens.
« Il me conta de vous merveilles, « Au grand plaisir de mes oreilles j « Que vous étiez un grand sauteur, « Un grand archer, un grand lutteur,
« Un grand sonneur de cornemuse,
a Faisiez des vers comme une Muse; • « Baladin, assez violon
« Pour être envié d'Apollon.
« Admirable avec la guiierre ,
« Et de plus, grand homme de guerre.
« D n'aurait pas voulu mentir
« A la fille du roi de Tyr,
« Qui ne vous prend point pour un autre.
« Un grand malheur comme le vôtre,
<f Sur elle, aussi bien que sur vous,
a A tiré quantité de coups,
« Desquels elle a paré partie
«;Et s'est assez bien garantie;
« Mais enfin en ces^vastes lieux ,
ff Par la bénignité des Dieux,