LIVRE II. lis
Voyant qu'il n'y pouvait rien faire»
Se mit à pleurer, puis à braire. . .
Il s'en acquitta dignement.
Ainsi mugit horriblement
Le bœuf, à qui la main da prêtre,'^
Qui n'est qu'un maladroit peut-être,
Ne donne » au lieu d'un trépas prompt ,
Qu'un coup qui la corne lui rompt;
Ou bien lui fait bosse à la tête;
Ce qui trouble toute la fête.
A ce spectacle plein d'horreur.
Tout le monde s'enfuit de peur.
Jusqu'en la ville aucuns coururent.
Ayant fait tout ce qu'ils voulurent ,
Les deux serpents au ventre vert,
De sang er de venin couvert,
A demi-mort ils le laissèrent.
Et devers la ville marchèrent
Tête levée, et triomphants
Du pauvre homme et de ses enfants.
Tout le monde leur fit passage,
Et personne n'eut le coui*age
De les attaquer en chemin ,
Tant on respecta leur venin.
Étant arrivés dans la ville,
Hinierve leur servit d'asile ,
Et dans son temple les reçut,
Dont grande frayeur Ton conçut.
Chacun disait : Le misérable
A fait un acte détestable.
En ofifensant ce grand cheval ,
Que Dieu veuille garder de mal }
Il fout avec cérémonie
Réparer cette félonie,
Mk L'ENÉIDE TRAVESTIE.
Et recevoir dans la cité Avec grande civilité , Cette tant vénérable bête.
Et que Ton en chôme la fêle.
Le peuple aveuglé , qui ne sait Ni ce qu'il veut , ni ce qu'il fait, Se met à rompre la muraille.
Et ne fait certes rien qui vaille.
Priam qui ne voit pas plus loin Que son grand nez de marsouin.
Quoiqu'il eut de belles lunettes.
Fait apporter quatre roulettes Pour rouler ce grand animal ; Il ne pouvait faire plus mal...
La muraille étant abattue , Petits ei grands, on s'évertue A tirer ce fatal présent, Qu'on trouve diablement pesant.
Helas! si contre quelque butte Il eût pu Élire une culbute, Par ce très-heureux culbutis Nous eussions été garantis I De filles une jeune bande Dansaient devant la sarabande; Force garçons, comme bouquins Au son des cornets à bouquins Dansaient à Tentour la pavane.
Les matassins et la bocane.
Priam même aussi dansotait Quand en beau chemin il était. .
Ainsi la fatale machine Vers notre ville s'achemine.
Et s'approche marchant pian^ piaii««.
D*où l'on avait mis bas un pan
LIVR& IL ii;»
De nos gfrands murs |)âtîs de brique ' * Qui faisaient aux béliers la oique. '
O notre ville ! 0 nos maisons!
0 bons Troyens plus sots qu'oisons!
Vous êtes pris à la pipée; Et les Grecs sans tirer l'épëe Se firent maîtres de vous tous!
Hais ne TOUS en prenez qu'à voos^ Vous fites vous-mêmes la brèche^ A grands coups de pic et de bêche ^ ' Par laque^Ue vos ennemis Furent dans votre ville admis* ' '
Elufin donc dans la ville il entré , Le maudit roussin au grand ventre ^ ' Farci de Grecs ^ dont les meilleurs Étaient pour le moins des voleurs. ' Nous eûmes si peu de cervelle , Qu'on fe mit dans la citadelle/ Comme on Vy traînait , il broncha^' Et, prêt à trébucher^ pencba.
Un fracas, comme de férailles.
Se fit ouïr dans ses entrailles^ Dont se crurent tous fricassés Les Grec3 l'un sqr l'autre entassés \' ' / Ceux qui le traînaient Peu tendirent; ^ Mais non plu^ de cas ils n'en firent; Que si l'qn n'çût rien entendu^ Tant ils avaient le sens perdu.
Là-dessup ^ la sage Cassàndre , Qu'à peiné l'on voulut entendre^ Dit pis que pendre du cheval.
Priam lui dit ; vous parlez malj La p^iivrette s'a^Dige et crie , Se jetfe à ses p|eds et le prie y
110 L'ÊNÉlDE TRAVESTIE.
Elle ne fit que le fâcher ; Il lui dil « allez-vous coucher, « Vous avez du vin dans la tête, « Et n'êtes qu'une trouble-féte.»
Elle, se voyant sans crédit, Et que de ce qu'elle avait dit Les Troyensne faisaient que rire.
S'en retourna sans plus rien dire.
Là-dessus le soleil s*enfuit Et laissa la place à la nuit.
Qui sempara du ciel , plus noire Que n'est l'encre d*une écritoire, Ou pour le moins s'en faut bien peu.
Gela fit aux Grégeois beau jeu.
Favorisés de ces ténèbres , Faisant sur nous desseins funèbres.
Et le vent leur soufflant au dos, Ils partirent de Ténédos. Une grosse torche allumée Éclairait à toute l'armée , Et devait aussi ce fanal Servir à Sinon désignai.
Ils s'en vinrent à \h sourdine.
Sans tambour, flûte, ni buccine, ' Aborder près de la cité, Où l'on dormait en snreté. • Après avoir bien fait gambade, Sans se défier de l'aubade.
Que donna le trattre ennemi , Au peuple Croyen endormi , Nos citoyens, remplis de joie De la délivrance de Troie, ' Ayant bu plus qu'ils n'auraient dû, Cuvaient le vin qu'ils avaient bu.