LIVRE II
Tristes et confus que nous sommeft , Nous entendons les cris des bomnies^ Pareils à des hurlements d'oiirs, I^es trompettes et les tambours Font un étrange tintamare.
Notre famille s*en efiTure; Moi-même j'en suis perturbé, Je jure en chariier embourbé , Non sans répandre quelques larmes; J'endosse à la hâte mes armes , Ne songeant qu'à bientôt périr.
Ma femme, qui craint de mourir, Dit qu'il n'est rien tef que de vivre j
Me demande si je suis ivre :
Je pensai l'appeler guenon ,
Et lui dire pis que son nom.
Enfin me voilà dans la rue
Furieux en cheval qui rue.
Suivi de quatre ou cinq valets
Timides comme des poulets.
Pour les assuier, à toute heure ,
Je crie : Qui va là ? demeure.
Le plus souvent ce n'était rien ,
Ce qui sans doute plaisait bien
A tous ceux de notre brignde ,
Qui n'aimaient pas la fusillade,
Et moins encore certains coups
Qui font aux corps de vilains trous.
Pour mor, je n'avais autre envie
Que de perdre bientôt la vie;
Mais certes j'eusse désiré
Que c'eût été d'un coup fourré ,•
Et qu'en recevant la mort blême.
Je la pusse donner dé même
4je L'ÉNÉffiE TRAVESTIE.
A quelque^-uus de ces méchants
Qui m'ont t;^t fait courir les champs. ' Je marchais donc de grand courage
La larme aux yeux , au cœur la rage,
Quand je vis venir plein d'effroi
Panihus qui s'en venait chez moi.
Ce Panihus de la citadelle . Était le gardien fidèle,
De Phœbus sacrificateur,
Et passable gladiateur.
Le pauvre homme marchait à peine , ,
Ayant quasi perdu l'haleine
A force de crier : Au feu !
Il portait son petit neveu
Et tous nos Dieux dans une botte. ,
Sitôt qu'il nie voit, il sangloite, ,
Et puis me dit tout éperdu.: . , ^
a Maîire iSnéas, tout est perdu ! » ., « Qu'avez-vous , mon pauvre Oiria4e? »
Lui dis-je. « Les Grecs font grillade
« De notre vaillante cité.
Me dit-il. « Nous avons été .:..,•
« Les Troyens ; maintenant nous soriitnep
« Francs faquins.» « Où sont tous vos hommes
Lui dis-je , et qu'en avez-vou^ fait ? V) ^
« Je n'en suis pas bien satisfait,M ;
« Ils ont perdu la citadelle j . \ ... i
« J'en s^is sorti par une échelfe, ^
« Tous nos Dieux chargés s^r mo9 çpiV
Lors je lui dis à demi-fou :
ic Notre citadelle e^t donc prise?
« Hélas I oui, brave fils d'Anchise^ .
Me dit ce prêtre de Phœbus , . ; j
« Elle est prise, et c'est m abw. , ,., a
< ,Lj'
UVIUE U. 197
« D'espérer y faire retraite ; a La giimison en est défaite; a El pour moi qui la commaDdaiSt « Voyant biea que je me perdais »
(c Si je contestais davantage , « J'ai fui comme un homme bien sage , « Non tant pour la crainte des coups » « Que pour mourir auprès de vous.
« Cette machine, cette rosse « « Non sans sujet était si grosse; « Elle était pleine dç soudards « Qui ne sont que de vrais pendards.
« Ces voleurs de nuit , dagues nue^ t « Sont dans toutes les avenues»
« Assommant qui pense passer, « Ou renvoyant fyire panser.
« Ces méchants, non-seulement volent «^ « Mais frappent, tuent et violent, « Puis apr^s , dans chaque maison , « Us meiient le feu sans raison , « Et je crois que c'est par malice.
« De plus, Sinon est leur complice; « Ce Sinon que Ton vit hier « Si piteusement larmoyer, « Et qui, pire qu'un crocodile, « Aujourd'hui pille notre ville ; c( Jupiter, sans doute irrité, « S'est tourné de l'autre côté.
« Notre pauvre ville de Troie « Est de nos ennemis la proie , « Et les principaux des Troyens a Sont morts ^ ou bien dansjes lien;|.
Votre discours trop nous amuse, .
Cherchons la mort quoique camuse ; r
128 L'ËNÉIDE TRAVESTIE.
Mais il faut la donner aussi A ceux qui nous traitent ainsi.
Ayant dit ces tristes paroles.
Que quelques-uns trouvèrent folies Et vrai discours d'un furieux , Je m'en allai roulant les yeux.
Et me rongeant les doigts de rage, Chercher où faire du carnage. Le grand bruit me mena tout droit Où Ton ne mourait pas de froid , A cause des maisons brûlantes, Mais de plusieurs morts violentes»
Il ne fut jamais un tel bi^uit* Ici le glaive tout détruit , Là le feu fait le diable à quatre, On ne voit partout que combattre.
Toute la ville résonnait Des rudes coups que l'on donnait...
Je ne respirais que vengeance Contre cette maudite engeance , Laquelle, si mal à propos, Venait troubler notre repos.
Enfilant une grande rue Notre brigade fut accrue D Hypanis, Dymas, Riphéus, Et du bon vieillard Iphyius ; Corébus aussi s'y vint rendre.
Il était féru de Cassandi*e , Et pour elle d*amour charmé, Il avait fait maint bout rimé.
S'il eût ouï sa prophétie , Sa flamme eût été ralentie; Ets*il eût été bien sensé.
Il ne se fût pas tant pressé »
De venir faire des fleurettes.
Je crois que de ses amourettes Il 8*est depuis bien repenti j Et que si l'on IVût averti Qu'en venant faire le bon gendre»
Et les doux yeux, à sa Cassandre^ On eut dû lui casser le cou , il n*eùt jamais été si fou , Que de venir parler de noc^s En un pays de plaie et bosse, Au bon Seigneur Messer Priam.
Hais , qui n'est pas sage à son dam ? Le bon Dieu veuille avoir son âme.
Et me garder de tant de flamme t Voyant tant de gens amassés , Je leur dis : nous sommes assez Pour, avant que mourir, apprendre Que nous savons notre peau vendre A ces larrons de notre bien , Qui la voulaient avoir pour rien.
Assurément nos adversaires Ont gagné nos Dieux lutélaires^ Qui j corrompus à beaux deniers , Ont gagné ies champs des premiers, lis ont notre ville laissée.
Allons-nous en, téie baissée.
Leur montrer que nous sommes gens A les manger à belles dents.
Je pétille que je ne fasse, Sur quelque belle et large face Des balafres de ma façon.
Sans faire le mauvais garçon, Je ferai voir à ces maroufles ' \
Que l'on ne me prend point sans moufles*
130 • L*ÉNÉIDË TRAVESTIB.
Notre salut et notre espoir Est certes de n*eo point avoir !
Ne nous attendons qu'à nous-mêmes Et faisons des efforts extrêmes y Puisque, dans cette extrémité, Tout autre espoir nous est ôté.
Puis je dis : Qui m'aime me suive !... Ils s*écrîèrent : Vive! vive!
Le bon Seigneur Mattre jEnéas!
Et quiconque ne voudra pas Le suivre en quelque part qu'il ailfe Meure, et soit réputé canaille î Cela dit, sans plus différer^ Ni plus longtemps délibérer.
Nous allâmes pleins de courage.
Et de désespoir et de rage , Donner et recevoir des coups.
Altérés de sang comme loups, Quand trop pressés de la famine Qui leur mène guerre intestine, ^ Ils mettent le nez hors du bois Où leurs petits sont aux abois; Et vont dans les prochains villages Faire meurtres et brigandages; Tels et même plus enragés , D'armes, plus que d'écus chargés , Nous allons où la barbarie Des Grecs exerce sa furie. ' '
Tous déterminée à la mort; ' '
Chacun de nous se faisant fort Pour un coup d'en rendre au moinis quatre Aux Grégeois qu'on pourrait combattre.
Pour moi , qui m'eùl bien regàràé ' De m'attaquer se fût gardé
LÎVRB II. ' iSl
Car j*avai8 alors le visage * '
D'un homme qui n'est pas bien sage. '^ Mais en des malheurs si pressants *
Qui peut £ouseryer son bon sens; * ' ^ Et qui n*â la mine funeste Quand on va jouer de son reste ?
La nuit obscure nous aida , Et le bruit des coups nous guida Où ees assassins , ces perfides , Commettaient le plus d*homicides.
Certes qui pourrait raconter '"*
Tous ceux qu'on vît décapiter, ''' ' Toutes les femmes violées, Et toutes les maisons volées, ' ''
Tous les beaux palais embrasés, ' ' * Les petits enfants écrasés ''
Sans pitié contre les murailles, • * ' Par ces sanguinaires canailles?
Bref, tout ce spectacle inhumain ' ' * Coûterait bien jusqu'à demain,' " ' Et n'achèverait pas l'histoire. ' = ' Enfin nojtre ville, la gloire '" * ^
0es villes qui sont de renom ,^ Perdit tout, excepté son nom.
La capitale de Phrygie , ' ' ; y
-Notre jgrànde ville régie ' ■ ' *
Par un Prince prudent et bon '*' N'«»st plus que cendre et. que dimbon. '. Mats ce mémorable fait d'armes ^ V * Au vainquent* coûta quelques lârniês; / Les vaincus de quelques vlainqueûrs ' ' , Furent les exterminateurs.
Quelquefois le courage rentre ^ / Au pauvre vaincu dans le ventre, ' ' '
lit l'ÉNÉIDE TRAVESTIE.
Et le vaincu fait au vainqueur Blessure bien souvent au cœur; Ou bien dans quelqu'autre partie»
Par le vainqueur mal garantie.
Qu'ainsi ne soit , marchant ainsi »
Sans crainte , sans espoir aussi , L'humeur pourtant un peu bourrue^ Au détour d'une grande rue »
Nous rencontrâmes bec à bec Un assez gros escadron grec.
Le conducteur de cette bande Deux fois plus que la nôtre grande, Était un homme de renom } Androgéos était son nom; Parmi les Grecs grand personnage , Mais lor$ un sot pour tout poluge.
Ce capitaine des Grégeois Me dit alors en son patois :
c Et d'où diable, malheureux hommes , Venez-vous, au temps où nous sommes? Vous ne faites que d'arriver.
Pensez-vous encore trouver Quelque chose de bon à prendre?
Tout est pris, ou réduit en cendre.
Ma foi 9 vous mériteriez bien , Puisque vous n'êtes bons à rien , Qu'on vous donnât sur les oreilles^ Vos compagnons font des merveilles, Troie et les Troyens sont à nous; Nous les avons roués de coups; Et cependant, poules mouillées.
Vos dagues, claires ourouilléés.
N'ont point sorti de vos fourreaux.
Non plus que vous de vos vaisseaux.