LIVRE IV
« Et que tu te donnas en proie ,
« Et ton sceptre, au prince de Troie I
a Fiez-vous donc à ces pieux ,
a  ces gens qui baissent les yeux , .
« A cet homme de bien , qui porte .
« Son vieux père à la chèvre morte,
« Et qui sauve ses Dieux du îeu,
« Afin de mieux couvrir son jeu.
« Puisqu'ils ne sont qu'un contre qm\r^
« Ne pouvais-je pas les combattre 7
« Le prendre, et Tayant maltraité
« Le bâcher en chair à pâté ,
« Et faire des capilotades
« De tous ses maudits camarades;
« Et puis des membres rebondis
« Du fils, faire un salmigondis,
« Le servir à table à son père,
<c Et puis, après la bonne chère»
« Lui dire ; malheureux goulu ,
« Ton chien d'estomac est poilu ,
« Et de ta propre géniture;
« Glouton, tu t'es fait nourriture?
c Mais peut-être de ton côté,
« La victoire n'eût pas été;
« Au pis aller j'y fusse morte ,
« Victorieuse ou non , qu'importe ,
« Puisque la victoire n'a pas
« Pour Didon de fort grands appas.
« Ou victorieuse ou vaincue,
« Il faut toujours qu'elle se tue,
« Puisqu'elle a commis le méfait
« D'avoir tout son honneur défait.
« Et puis ma ruine, peut-être,
« Pourrait causer celle du traître ;
M« L^ÉIfÊIDE TRAYESTIE.
On peut son vainqueur entratner* Souflrirla mort et la donner!
Je pouvais confondre sa flotte »
Me coiflër d'une bourguîgnotte; L*attaquer, lui percer le flanc , Mettre tout à feu , tout à sang ; Égorger le fils et 1^ père; Mettre le feu dans leur galère»
Et faire des autres vaisseaux Grillade au beau milieu des eaux ; Puis , par un désespoir extrême Avec eux me perdre moi-même.
Soleil! Qui chauflès l'uni vera; Soit en droit fil , soit de travers, Que tout voit y et qui tout regardes, Et par les rayons que tu dardes Produis la lumière et le jour.
Vis-tu jamais plus lâche tour?
Junon ! Qui sais toutes ces choses , Et qui peut-être me les causes -, Et toi , ténébreuse Hécalé , Toi qui par mon oTdre as été La nuit aux carrefours hurlée»
Et par tous les noms appelée.
Dames des ténébreux manoirs»
Vengeretoes des crimes noirs»
Dieux de la moribonde Élise »
Si la vengeance m'est permise »
Prenez» justes divinités, Part à mes maux» et m*écoutez.
S'il faut que ce filou d'Énée , Par l'arrêt de la destinée »
Laquelle bien souvent ne sait»
Pourquoi les choses ^lle fait;
LITRE IT, ast
c S'i} tant, dis-je, queœ volage
« Attrape enfin quelque rivage ,
« Que ce ne soit pas saqs danger,
« Et sans avoir peur de plonger ;
« Qu'il tremble de peur comme un lâche ','
Qu'il en pleure comme une vache ;
Qu'un peuple qui le pousse à bout#
Et qui dos et ventre ^ et partout
Le batte, et toute sa cohorte.
Soit où la tempête le porte ,
Et que ne sachant où donner.
Qu'il soit contraint d'abandonner
Son fils lulus, et s*en aille
En équipage de canaille ^
Mendier un faible secours.
Qu'il voie , à la tin de leurs jours ,
Ses plus chers , par fer ou par corde ;
Et si par la paix on s'accorde ;
Qu'il n'en jouisse pas longtemps; « Qu'il meure au plus beau de ses ans ! « Et que son corps sans sépulture « Aux oiseaux serve de pâture!
« Ou bien qu'il soit des loups mangé, « Et comme un cheval mort rongé, t Et vous, nation tyrienne, « Que jamais il ne vous advienne, « D*étre jamais correspondants « Avec ses chiens de descendants.
« Que quelqu'un naisse de ma race, « Qui chez eux-^mémes les défasse , « Qui soit un brûleur de maisons, « Mangeur de poulets , et d'oisons , - « Le plus grand brave des soudrilles , «f Et grand ruincur de familles.
180 L'ÉNÉIDÈ TRAVESTIE.
« Soyez d'eut toujonrâ divisés, « A tous lenrs desseins opposé» , « Alliés de leurs adversaires , « A leurs confédérés coniralres.
« Enfin soyez lels, que les chats « Ne soient pas plus méchants aux rats! « Voilà ce que Je vous demande , « Et que Jupiter vous le rende I »
Après ces Imprécations , Ces funestes intentions Lui changèrent tout le visage , S'abandonnant toute à la rage, Et ne songeant plus qu'à mourir.
Elle dit qu'on allât quérir Barcé, de Sichaeus nourrice , Car la sienne mise en justice Pour avoir fait à Tyr un vol Avait fini par un licol.
Aussitôt qu'elle fut venue, La vieille nourrice chenue , Au front étroit , œil enfoncé , Nez plat, et pourtant retroussé, La Reine lui dit : « Ma nourrice , « J'ai besoin d'un petit service :
« Va faire venir vitement « Ma sœur, dis-lui que promptement « Elle se lave tout entière « Par trois fois en eau de rivière.
« Que les animaux destinés t Avec elle soient amenés.
« Et toi, mets aussi sur ta tête, « Tes bandeaux des grands jours de ttie. « J'ai dessein , pour me mettre bten « Avec Jupiter Stygien ,
' UVRB IV. 3»l
« De lui lalre un beau sacrifice , « Et punir dû dernier éuppllce « Le marmouset de ce larron « Qui ïtie fait passer pour guenôh. »
La vieille s'encourt à pas d'bîe Où la pauvre bidon renvoie :
Laquelle lors de toutes parts Lançant ses funestes regards, Se retira , folle , achevée , Où la pyrë était élevée, Le féu de ses yeux tout éteint , Les lèvres livides , le teint Tout pâle, et la vue égarée.
Sa mort qu'elle tient assurée Lui donne un air rempli d'horreur , De d&espoir, et de fureur.
Quand près à jouer de son reste , Elle vit le bûcher funeste , Elle se hâta d'y monter.
Elle avait eu soin d'apporter
La dague de messire Ënée ,
D'un pan de robe èmbéguinée,
Afin qu'on ne pût soupçonne^
Qu'elle s'en voulait asséner.
Elle aperçut sur la couchette
Témoin connu de sa défaîte,
Du faux amant les caleçons ,
Son bonnet de nuit , ses chaussoni,
Et le reste de ses guenilles }
Et d'amour quelques béatilles
Gomme rubans , vers , et poulets^
Bagues , cheveux , et bracelets. .
Et puis lâcha paroles telles
A l'aspect de ces bagatelles :
v Bijoux autrefois désirés ,
« Huilions autrefois honorés,
f< Et qui maintenant ne me faites
« Que haïr celui dont vous êies^
il Écoutez mes derniers discours,
« Je sais que je parle à des sourds :
« Mais ma raison s'est envolée,
n Excusez une désolée.
« J'ai vécu reine de ces lieux ,
« Tant que me l'ont permis les Dieux,
(( J*ai fait faire une belle ville,
« J'ai toujours été fort civile ,
« Mais, hélas! pour l'avoir été
« J'ai tout mon cher honneur gâté.
« Mon mari frappé par derrière
« De mon frère qui ne vaut guère,
« A reçu satisfaction
« Par ma généreuse action ,
« D'avoir la finance enlevée :
« Chacun m'en a fort approuvée ,
« Et le rôle que j'ai joué
« En ce monde eût été loué,
« Si du fils de guenon d'Énée,
« La flotte en ces bords amenée
« Par quelques Dieux à moi fâchés ,
« N'eût tous mes beaux exploits tachés. »
Après ce langage farouche
Ell^ baisa deux fois la couche,
Couche où la pauvre se perdit.
Comme je vous l'ai déjà dit;
Et puis après toute changée :
« Mourons, et sans être vengée!
« Dit-elle, c'est le destin
« Que m'a fait ce cruel mâtin :
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« Et qu'iGoéas, voyant reluire c La flamme qui me va détruire, « Ait le cerveau tout élooné « De ce présage infortuné. »
Ayant parié de cette sorte On la vit tomber demi morte, Sans dire un seul mot d7n manu$.
Un glaive entre ses deux seins nus Avait fait un large passage, Par où cette dame peu sage Répandit de bon sang humain Par terre, non pas plein la main.
Mais plein une bonne écuellée ; Et son âme parmi mêlée S'en alla, je ne sais pas où?... .
Après ce bel acte de fou , Tout beau, je veux dire de folle.
Chaque valet joua son rôle } Chacun ses cheveux arracha.
Par grimace ou non se fâcha :
Des femmes les cris et huées Pénétrèrent j usqu'aux nuées, On n'entendait que hurlements?
Les poings, les visages gourmants Faisaient un tintamarre étrange.
Là, quelqu'un les deux mains se mange.
Là , Tautre pèle son menton , Et l'autre de coups de bâton Se meurtrit le dos à soi-même.
Bref, le désordre est tout de même, Que si l'on avait introduit L'ennemi de jour et de nuit Dedans Tyr ou dedans Carthage :
Le soldat s'anime au pillage,
Et par les quartiers s'épandant Va tout prenant et tout perdant; Les cris des femmes qu'on viole , Les regrets de ceux que l'on vole Sont portés jusque dans les deux ; Et le feu rendu furieux Par le vent qui se fait de fête, Parait victorieux au faîte Des saints temples et des maisons Qu'il réduit après en tisons :
La confusion est semblable Après cette mort déplorable , Dans Carthage où les Tyriens Donnent au diable les Troyens.
Anne ayant appris la nouvelle»
En pensa perdre la cervelle.
Elle y courut se déchirant Le visage, et son poil tirant^ Frappant sur quiconque l'arrête , Donnant du pied et de la tête.
Elle se fit bientôt chemin , A coups de pieds, et coups de main Ayant ainsi chassé la tourbe.
Elle cria : « Ma sœur la fourbe, a Vous jouez donc de ces tours-là T t Est-ce bien vivre que cela?
« Vraiment, vous' en saviez bien (f autres! « Vous traitez donc ainsi les vôtres ? « Et tout cet apprêt d'échafaud « Était un aitrape-nigaud?
« Mais, hélas l de quoi me plaindrai -je? « A qui raison demanderaî-je P t Pour avoir trop tôt obéi, « J'ai loiit perdu; j*yi tout trahi.