LIVRE V
Qu'jËnéas tua près de Xanthe:
Au reste, elle était si pesante 9 Que Phégéus et Sagaris, Pour rien n'eussent pas entrepris De la porter tous deux ensemble. Vous ne savez pas ce me semble, Qui sont ces gens nommés ainsi »
Je ne le sais pas bien aussi :
Suffit , quoiqu'elle fut si lourde»
Et ceci n'est point une bourde , Que quand il en était armé , Ce grand homme que j'ai nommé.
Il courait pourtant comme un lièvre, Aux Phrygiens donnait la fièvre»
N'en étant pas plus empêché, Que de quelque petit péché.
De plus il donna deux chaudières , Quelques-uns ont dit , deux aiguières ; Et deux gondoles de laiton , De la valeur d'un ducaton.
En cet endroit, maître Virgile y Des poètes le plus habile.
Ne nous fait point savoir qui fut Celui qui ces beaux présents eut ; Si ce fut Gyas , ou quelqu'autre ; Mais il y va fort peu du nôtre.
Tant y a qu'en fort bel arroi , Faisant tous bien du quant à moi , Sur le rivage ils promenèrent Les beaux présents qu'ils remportèrent, Et s'y promenèrent aussi.
Cela se doit entendre ainsi.
Tandis qu'ils font leurs caracoles , Faisant grand dégât de paroles,
170 L'ENÉIDE TAAVESTIK.
Et racontant leurs beaux exploits , Disant une chose deux fois, On vit de loin le sieur Sergeste, Du peu de rames qui lui reste De cet inconsidéré choc Qu'il avait eu contre le roc , Tâchant d'amener sa galère , Où Ton ne voyait que misère.
Dans ce vaisseau tout disloqué , Mordant ses doigts d'avoir choqué »
Et non tant fâché de sa perte , Que de la vergogne soufiferte , Il prit, sans honte et sans remords»
Par tous les endroits de son corps »
Plus de cent fois le Dieu de Tonde »
Au grand scandale de son monde.
Du pauvre navire échoué Un grand vilain serpent roué De quelque pesante charref te »
Est la comparaison bien faite ; Ou bien » quand par quelque passant , P*un coup de bâton fracassant.
Sa personne peu respectée Est un peu rudement traitée, Si que l'épine de son dos, A reçu dommage en ses os) Il se traîne à peine sur l'herbe.
De la moitié du corps superbe , De l'autre très mortifié , '
Ou pour mieux dire estropié; Ainsi la galère entamée, li
En quelque endroit assez armée , En quelque antre au lieu d'avirons.
Etant comme les vaisseaux ronds ,
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Sans rames qliî lui servent d'âiles , Avec'des perches telles quelles, Au lieij dç voguer gaiement , Se traîne en mer languissan[imènt; Enfin employant quelques voilés , Grâce à rînvenlion des toiles, Elle aborda comme elle put Le rivage qui la reçut.
Pour adoucir sa fâclierie, D'une esclave très-bien nourrie , Qui nôùrriSsai t en mênie temps Deux garçons à l'envi tetiahts, Il fut iriunéré par Énée , Cette servante était bien née , Elle s'appelait Pholoë , Dont lé nez un peu trop troué.
Laissait quasi voir la cervelle ;
Quoique Cretoise était Adèle;
D'un visage noir et grasset ,
Et sentait un peu le gousset ;
Elle jouait de l'épinette ,
Maniait bien la castagnel'te.
Remplissait bien le passement^
Et donnait bien un lavement.
iEnéas quittant la marine,
Vers un champ tinî s'achemine ,
Environné de cÔteaux verts j
Et ces coteaux d'arbres couvert» ,
Étaient à peu près la figure
D'un grand cirque d'architecture.
Là , sur un gros billot assis ,
H prononça 'de sens rassis ,
S'il est vrai que je m'en souvienne ,
Ces mots en langue Phrygienne:
973 L'ÉNÉlDE TRAVESTIE.
« 0 mes bien aimés assistants!
« 0 vous messieurs, qui m'écoutant, « N'écoutez pas grandes merveilles, « Ouvrez, de grâce vos oreilles:
« Quiconque de vous veut courir, « El veut un beau prix acquérir, « Qu*il se présente à la bonne heure ; c En une occasion meilleure, « Ni pour amasser plus d'honneur, « Les jambes qu'il eut du Seigneur «t Ne peuvent mieux être employées :
a Çà, çà donc, casaques ployées, « Vienne, quiconque a bon jarret, « Le témoigner en ce gucrét , « Et de sa semelle légère « Nous emplir les yeux dépoussière.
« Tant Sicilien qu'étranger, « Il suffira d*êlre léger, « Pour pouvoir entrer en la lice } « Rien par faveur, tout par justice.
« Pour les plus écarbillard^ , j'ai « Ce que les rats n'ont pas mangé. »
A celte efficace promesse ,
Soriit du milieu de la presse
Euryale, un fort beau garçon.
Couvert d'un simple caleçon.
Après lui parut monsieur Nise ,
Couvert de sa seule chemise.
Cet Euryalus sus-nommé
De Nise était très-fort aimé^
Bfaron a bien fait de le dire.
Et puis Diorès , un beau sire.
Du sang royal de Priamus;
Le sicilien Hélymus.
LIVRK ¥. 571
Et PanopèSy son camarade,
Prisés tous deux pour la gambade
Et jeux de disposition ,
D'Âcestès l'inclination ,
Qui l'accompagnaient à la chasse ,
Et qui chassaient tous deux de race.
J'oubliais Salie et Patron
Dont l'un , toujours d'après Maron ,
Était issu d'Âcarnanie,
Et Tautre venait d'Ârcadie.
Maron n'éclaircit pas trop bien.
Qui des deux est l'Arcadien ,
Et qui vient de l'Acarnanie»
Et Scarron fort peu s'en soucie.
Il suffît que tels qu'ils étaient
Du san^ Tégéan ils sortaient.
Plusieurs antres se présentèrent ,
Lesquels seulement se lassèrent,
Et dépensèrent force pas ,
Je ne les nommerai donc pas. '
Déchargés de ventre et de croupe.
Ces beaux coureurs vinrent en irotipe»
Se planter, bien délibérés.
Et de leur vitesse assurés ,
Devant le brave fils d'Anchîse ,
Dont la personne était assise
Sur un billot en un lieu haut ,
Comme je vous ai dit tantôt ,
D'où par le moyen de sa langue ,
Il fit ouïr celte harangue :
« Qui de vous ne courra bien fort ,
« Par feu mon père aura grand tort!
« Car , quand on court bien , on attrape.
« Pour vous faire mordre à la grappe ,
I7i L'ENEIDE TRAVESTIE.
Écoute:^ ce que, de b' ii cœur, Je prétenJs donnor lu vainqueur :
Deux beaux dards à la Gnossienne, Dont les bois ne sont pas d'ébène; Une pertuisane de fer, Qu'on peut richement étoffer.
Si Ton y veut faire dépense, De la façon que je le pense; Ces présents en commun seront Pour ceux qui les disputeront.
Aux trois plus viles je destine Un cheval de fort bonne mine, Richement caparaçonné.
D'un camelot pale tanné > Qu'un bord de cuir doré galonné j Plus une trousse d'amazone , .
Ses flèches et son baudrier, De la main d'un bon ouvrier, Sur lequel reluit une perle Aussi grosse que l'œil d'un merle :
Plus une salade d'Argos, Présents qui valent trois lingots ; Puis chacun criant sur eux: vive!
lisseront couronnés d'olive.* j Chacun prit place, cela dit, Le signal donné, Ton partit Au son de la trompe enrouée ; Vous eussiez dit une nuée.
Qui dans la lice s'épandit j L'air épais sur eux se rendit , La poudre de leurs pieds émue Faisant sur leur tête une nue.
L'œil, plus vite que le pied, fut Dès le commencement au but.