LIVRE V
Sa barbe était toute rougi* D'une piteuse hémorragie , Et son nez de coups écaclié, Se vidait sans être mouché.
Les Troyens vinrent qui le prirent,
Et le prenant , tel mal lui firent,
Car son corps était tout meurtri.
Qu'il fit un pitoyable cri.
Le coutelas, et la salade, • <
Tinrent compagnie au malade.
Pour consoler son nez cassé 5
Et le bœuf du prix fut laissé
Pour la récompense d'Entelle ,
Qui fit une harangue telle.
Enflé d'orgueil comme un crapaud ,
D*avoir conquis à ce jeu chaud ,
Un bœuf qu'on pansait à réirille.
Comme un bœuf de bonne famille :
« 0 vous Troyens , jeunes et vieux ,
« De notre victoire envieux,
« Venez voir ce que je sais faire :
« Venez voir à quel adversaire, '
« Vous avez Darès dérobé, /
« Et comment il était flambé
« Si vous n'eussiez à notre patte
« Soustrait sa débile omoplate. »
Cela dit, de son poing serré >
Un coup par lui fut desserré
Entre les cornes de la béte.
Ce coup entra dedans sa tête ,
D'où sortit un ample cerveau.
Et de sang la valeur d'un seau ;
Et le bœuf, sans cérémonie ,
Au monde faussa compagnie.
Puis H dit » d*un cœur tout contrit ,
Et recueilli dans son esprit ,
Regardant la voûte étbérée ,
D'une façon tout éplorée,
Ces mots : « Érix » mon cher seigneur,
• Je t'oflipe du bon de mon coeur»
« Pour Darès, à qui je pardonne»
t Ce bœuf» très-honnéte personne. »
Sur cette action d'Entelius,
Les assistants » qui moins, qui plus »
Firent une grande huée^
Qui fut longtemps continuée^
Dont Énée, étant ennuyé»
Cria tout haut : « C'est trop crié,
< Je suis las d'ouïr toujours braire;
c J*aimerais mieux avoir affaire
« Aux fous des petites maisons;
« Qu'à tant de cervelles d'oisons »
« Qui n'ont jugement, ni science. »
Ayant fait foire ainsi silence»
Il dit : « Vienne qui sait tirer. »
Lors on vit de l'étui tirer Maint arc, comme de mainte trousse Sortit mainte flèche non mousse.
Après que maints bons compagnons Se furent mis en rang d'oignons »
D'Iulus » le révérend père , Fit dresser un mât de galère.
Ayant fait au bout attacher»
Devant qu'en terre le ficher»
Avec une longue ficelle »
Ramier» pigeon » ou tourterelle , \\ n'importe ce que ce fut»
Pourvu qu'on arrive à son but»
LIVKE V. «9i
Facilement on se dispense »
Quand petite est la conséquence.
Puis après au sort on tira , Dont maint visage s'altéra > Et d'épanoui devint sombre 9 De peur de n'être pas du nombi^e De ceux qui devaient de droit fil Tirer dessus le volatil.
Maître iEnéas en choisit quatre ^ Qui devaient essayer d'abattre , Par un coup de trait décoché , L'oiseau sur le mât attaché.
De gibier un grand homicide.
Dit Hippocoon Hyrtacide , Fut le premier élu du sort 9 Ce qui le réjouit bien fort.
Le second fut maître Mnesthée , La tête encore garrottée Du rameau d'olive emporté^ Pour avoir bon vogueur été , De quoi je ne veux plus rien dire^ Puisque déjà Ton l'a dû lire.
Maître Eurytion fut le tiers, Phénix des arbalétriers; Frère cadet de feu Pandare, Des grands tireurs d'ace le plus rare»
Qui sut à propos secourir Paris, qui s'en allait mourir Sous les coups de son adversaire , Qui quartier ne lui voulait faire, Dont les Grecs étaient ébaudis, Et les Troyexîs bien étourdis.
Quand à propos le sieur Pandare, Prenant son arc sans dire gare,
En donna tout droit dans le dos Du grand cornard de Ménélaus. , Sur quoi les deux tosts se mêlèrent ^ Et les champions se séparèrent.
Le quatrième , et dernier fut Le vieil Acestès , qui voulut, Avec toute cette jeunesse y Contester de force et d'adresse.
Ces arbalétriers élus»
Bandèrent de leurs bras velus Leurs arcs, mortifères machines.
Non sans se roidir les échines.
Hippocoon le premier d*eux, Adressant au Ciel mille vœux »
Qui jusque là ne pénétrèrent.
Mais en beau chemin demeurèrent, Frappa d'un trait le bout du mât :
Plus haut, il eût donné moins bas.
La béte volante effrayée Voulut s'envoler, mais liée, En l'air elle se débattit , Et voilà tout ce qu'elle fit.
Tandis qu'au bout de la ficelle, Dans l'air elle hache de l'aile , Mnesthéus tire , et de son trait Coupe la corde , et lors Dieu sait Si la pauvrette en fut fâchée, Et si se sentant détachée.
Elle ne doubla point le pas :
Ah ! tout, beau , je n'y pense pas > Je veux dire prit sa volée.
S'en étant donc dans Tair allée.
Eurytion, le fianc archer, Devant que son traii décor.her,