LIVRE V
Fit à san frère une prière , Laquelle il reçut tout entière.
Tandis que le pauvre animal.
S'enfuit , ne songeant à nul niai , Un coup qui le prit en croupière , Le fit revenir en arrière , Et son beau vol interrompit, Ce qui lui fit bien du dépit.
La pauvre bête transpercée, Ayant sa vie en l'air laissée, Tomba comme eût fait un caillou, Sans peur de se rompre le cou.
Qui fut camus', ce fut Acesie, Voyant que pour lui rien ne resle , * " Et qu'il faut, s'il veut décocher, Qu'il aille ailleurs un prix chercher.
Mais le facétieux bonhomme Ne laissa pas de tirer , comme S'il eût tiré dessus l'oiseau ; Et lors un prodige nouveau Étonna toute l'assemblée.
Aussitôt que la flèche ailée , De l'arc qu'il délâcha partit, En flamme elle se convertit , Et ressemblant une fusée , Ou quelque couleuvre embrasée, Ou comme notre auteur dit mieux , Une étoile aux crins radieux.
Elle se guinda dans l'air perse.
Comme un feu qui du cristal perce , Puis elle se perdit dans l'air.
Cessant de vivre et de voler.
Sur cette bizarre aventure Chacun fit mainte conjecture;
t04 L'ÉNÉIDr. TRAVESTIE.
Maints devins enihousiasinës , Se firent par là renommés, Prédisant choses merveilleuses, Qui pourtant étaient bien douteuses.
Les redoutables Phrygiens « Comme aussi les Trinaeriens, Enfin tous ceux de rassemblée.
En eurent la tête troublée :
Énée en fit un grand cancan , Et 86 détachant un carcan ^ Qui lui pendait dessous la gorge , Où le noir dragon de saint George En une agate était gravé, D*un coup de kince l'œil crevé, Il s'approcha du père Aceste En lui disant : « Je vous proteste Qu*onc ne fut archer plus adroit :
Sans ravoir' vu , qui le croiroit Que vous eussiez pu d'une flèche, Faire feu , comme d'une mèche!
Vraiment, ou je n'y connais rien, Ou Jupiter vous veut du bien :
Quant est de moi, je vous révère, Autant que j'ai fait feu mon père ^ Je dirais que ma mère aussi , Mais ce serait^mentir ainsi :
Que si les prix sont pour les autres, Vous aurez quelques présents nôtres.
Pour vous faire oublier le tort Que vous a fait ici le Sort. »
Gela dit , de fort bonne grâce, Et du carcan et d'une tasse.
Joyau massif et bien pesant, 11 lui fit lin fort beau présent.
UVRK V. 5H
Celte tâs^e bien travaillée, Avait jadis été baillée Au père de notre ^Enéas, Qui d'icelle faisait grand cas.
Par le bon Thracien Ctssée.
Cette tasse était rehaussée D*éiDail fin , qtii représentait Bacchus/Dieu du vin qui rotait.
Puis après de branche d*olive»
Faisant signe qu'on criât : vlv«!
n couronna son chef chenu •
Que d'ordinaire il avait nu.
Eurytion^ sans répugnance »
Laissa donner, par préférence t Le premier prix qu'il méritait»
Comme très-civil qu'il étaît.
Très-largement de maître Ëné« Son adresse fut guerdonnée.
Mnesthéus eut aussi son don, Et THyrtacide Hippocoon.
Après l'adroite tirerie Vint la noble chevalerie.
Épytidès fut appelé.
Grand vieillard, au menton pelé, D'Ascanius le pédagogue, Homme austère, à mine de dogue, Mais docteur des plus estimés , Et grand faiseur de bouts rimes, Mal if de Riom, en Auvergne; Quoiqu*incommodé d'une hergne.
Un très-délibéré vieillard, Et des hommes le plus raillarijl.
Aussitôt qu'il fut en présence.
Il fît des mieux la révérence,
jOO L'ÉNÉIDi: IRAVESTIK.
Comme il en faisait grand débit ; Puîs^ messire .tloéas lui dit :
« Épylidès , ma géni.ture « A-t-elle apprêté sa monture?
« Et nos jeunes galefretiers « Ont-ils apprêté leurs coursiers, u Pour montrer, par maint caracole , « Qu'ils spot sortis de bonne école ?
« Va-l'en donc vite les quérir. »
Lors Épylidès de courir.
Ce vieillard, à la cuisse sèche, Était vite comme une flèche, Et sautait trente pieds d'un saut.
Il fut donc revenu bientôt , . Suivi de maiats petits saints George, Tous gais comme pourceaux en Torge Et leurs chevaux enharnachés , De force rubans attachés.
On ne vit jamais plus.beau monde j Chacun d'eux avait une fronde , Non pas pour fronder des arrêts , Mais des pierres , cailloux et grès.
Les uns avaient l'arc et la flèche , Car d'engins à ressort ou mèche , Qu'on appelle instruments à feu, En ce temps-là Ton usait peu.
Les autres d'une Jance gaie , Ou d'une pique de Biscaie , : Disons plutôt de tous les deux , Pour tenir les gens moins douteux , Avaient lejir patte droite armée, Et leur tête tout eraplumée, Comme leur col était paré De colliers de laiton doré.
LiyRK V. 397
Sous trois fort jolis capitaines En justaucorps de tiretaines.
Furent fornoés trois escadrons ; Le premier, fraises à godrons; Le second , testières anglaises , Et le tiers, capes béarnaises, Rendaient, pour mieux garder leuis rangs, Les uns des autres diflerents.
L'un des chefe de ces gens d'élite Était fils du pauvre Polite, Le jeune fils de Priamus» , Qu'assomma Néoptolémus.
Il montait en chausses de page , Un fort beau cheval de bagage.
Mais pourtant qu'on avait dressé, , Et qui fï'anchissait un fossé Aussi large qu'une rivière , ^ Comme un autre eût fait une ornière.
Le secofid chef était Atys , Pour qui de flagrants appétits Ascanius le ils d'Énée Avait la raison fascinée, Étant de cet Atys si fou Qu'il l'avait toujours à son cou.
Le sieur Maron , de sa monture Ne nous Hait aucune peinture; Mais sans doute il était monté En homme de sa qualité.
Le plus beau de tons fut Ascaigne, Son Gheval, couleur de châtaigne, Le meilleur cheval de Sidon , Était un présent de Didon.
Ce cheval était ime bête
Propre à paraître un jour de fête ,
ta
Qui faisait te sau^ du bélier, El duquel souvent cavalier.
Sans le secours de la crinière , Tombait la tèie la préMicre :
Mais tant fùt-il mauvais dieval , Courant à mont oa-bien à val,.
Quand il eût fait le diaWe à quatre , Il n'eût pu noire Iule abattre , Savant du pied et de la maiû Comme un créât de «ci^mln , Ou d'autre cbef d'acadiéiilie.
Qu'ici je n'allégoeWi mie.
Pour les autres. jeunes cadets, Àcestës fournit dés biAets, Et mainte jumeDt.pouliiiièrey Que les poulains suivaient derdèi^e»
Les Troyens fipappêrent des msitil&f Voyant les fils tie leurs 'germains, De leurs cousins, de leurs eottsilMS, De leurs voisins, de leurs vOisinôs, Et quelques-uns aussi Ôës tenrs^, Habillés en petits seigseârs, Et parés en coureurâ de bague»; Sur les reins coutelas et dague; Ils reconnurent dans léurs^traJIs, De leurs amîsnicHrlsrlestpoFtraifti»
Quoiqu'en leurs visages la crainte En couleur pâle&t'dépetnter^ A cause qu'ils à'épbuvantafeirt De leurs chevaux tfai trbp sautaieiA):
A la fin ils se raësiirdrënt, Et dans leurs seUéS'i'aJuStèrènt; Épy tide un fouet ola^nav Le clac dupli^a>'tripUqpilrj
UVBE Y. 390
Aussitôt ensemble ils partirent En un escadron qu'ils défirent , Se séparant en pelotons ^ S'escrimèrent de leurs bâtons :
Les uns tournèrent les épaules Que les autres à coups de gaules Caressèrent assez longtemps -, Les battus devinrent battants , Puis ayant cessé de se battre, Se mirent tous, qui quatre à quatre , Qui trois à trois, qui deux à deux.
Et firent entr'eux mille jeux A courbettes et cabrioles ; Puis après maintes caracoles , . Ils poussèrent tous leurs coursiers, Ayant le devant les premiers , Comme les derniers le derrière , Faisant quantité de poussière*
Tous ces tours et tous ces détours , Les uns longs, et les autres courts, Représentaient le labyrinthe 9 Dont Dédale bâtit Tenceinte, Qui fut de Minos charpentier, Et des plus experts du métier.. Force murailles tournoyantes , Et force routes fourvoyantes.
Par des détours entrelacés Embarrassaient les mieux sensés , Qui ne connaissaient plus leur voie.
Ainsi ces jouvenceaux de Troie , Poussant leurs animaux en rond, Puis après les poussant en long, Rompant, et puis doublant leurs ûlf^.
Ainsi que les dauphins Agiles,
tM L*ÉNÉIDB TRAVESTIE.
Diins la mer libyque souvent ,
Alors qu'il ne fait point de vent.
Font entr'eux mille singeries ,
Ou bien plutôt dauphineries ;
Ainsi) dis-je, ces jouvenceaux.
Firent voir mille jeux nouveaux ;
Que le fondateur d'Albe, Iule,
Recommanda par une bulle ,
A ces descendants des Albains ,
De qui les tiennent les Romains ,
Qui , depuis , avec grande joie ,
En rbonneur du peuple de Troie,
Vraie action de gens de bien ,
Ont appelé ce jeu troyen ,
Qu'à grands frais, en l'honneur d'Ancbise,
Rome, tous les ans, solennise.
Mais tandis que maître .>Enéas S*amuse à tous ces beaux ébats, Mademoiselle la Fortune, Qui toujours lui porte rancune.
Lui joue un tour de son métier, Qui le va bien faire crier.
Junon, plus méchante qu'un page, A sa faiseuse de message, Iris, qu'on appelle Arc-en-ciel , Parla, le cœur rempli de fiel , Un petit moment à l'oreille.
Aussitôt Iris s'appareille, Et 9 quittant toutes ses couleurs, Dont> quand les auteurs font des leurs, Cest-à-dire , quand ils s'ëgayent , Et de force baies nous payent , Nous font cent contes violets , ^ Enfants de leurs esprits follets; .
UYM T. ftM
Cette dame , porte-ambassade , Le long de l'admirable arcade Que l'on voit quelquefois dans Tair, Le laissa bien et beau couler.
La fesse fort bien revêtue ; Car, glissant à bride abattue, Elle aurait eu corrosion Par la trop longue friction ^ Et s'aurait fait mal à la croupe.
Étant donc ainsi , vent en poupe ^ Descendue au travers des airs , Avec un dessein fort pervers , Sur la rive trinacrienne , Elle vît la flotte troyenne , ,
Et tout le peuple phrygien , Qui lors ne s'enquêtait de rien / Et qui laissait sur sa parole , La flotte au port , action folle.
Leurs femmes faisaient bande à part , Se tenant loin d'eux à l'écart , Et faisant sur la mort d'Ânchise^ Comme on dit, une mine grise, Non sans pester de leurs malheprs , Avec grands cris, avec grands pleurs.
Serons-nous toujours dessus l'onde , Et le rebut de tout le monde ?
Disaient les unes en pleurant.
Les autres disaient en jurant :
N'aurons-nous jamais une ville ?
Et notre iEùéas tant habile^ Ne veut-il jamais s'arrêter, Sans nous faire toujours trotter?
Iris, voyant tant de murmure , Quitta sa divine figure ,
lOS L'ENÉIDE TRAVESTIE.
Et se travestit à l'instant,
Prenant un corps tout tremblotait ,
Bâton en main , aux yeux besîcle ,
Et se fit femme de Doricle ,
Vieille barbue, et qui comptait
Cent ans, et point ne radotait,
Ains était femme bien sensée,
Quoique de vieillesse cassée:
A propos j'avais oublié ,
Qu'elle s'appelait Béroé ,
De famille fort ancienne ,
Et de nation rbétienne.
La méchante déesse Iris
Ayant donc cette forme pris ,
Se mit piteusement à dire
Ces mots , qui ne sont pas pour rîfC' : « Pauvres gens, qui vos jours passés, « Sur des vaisseaux demi-cassés; « Pauvres femmes , pauvres coureuses « Serez-vous toujours malheureuses?
« Oh ! que bien moins vous le seriez, « Si , devant vos murs , vous aviez « Été, par les mains des Dolopes, « Mises au royaume des taupes j « Au lieu qu'être toujours en mer, « A mourir de faim , à ramer, 0 Loin du benoît plancher des vaches , « Tristes habitants de pataches, « Où les punaises et les poux « Ont fort peu de respect pour nous , « Est ui^e vie infortunée « Autant que d'une âme damnée!
*« Sept ans sont passés, peu s'en ftfut, « Que souffrant le froid et le chaud,
Bftltusiéft Mita>et it MVBA^M > Conduits par \Qiiez.t(mpfk bfttfts t Méusioberôhons le paj^.latvv»
Que progiçj: , di^-on , Ht ï)m\\^ A n(AceiBaudit)CâpUaine; .
En eùuil Ëi Sànm (vfM.m%*f'.
EM sans noua lourjoii^atfiri .aii|^. t Que,ne.d(jpieur0ii$«*npu% ipiX Et quiinoflâ enjpiâdiQ.detf^vrÂy Au p&ys d^Éril^ nôttlsfRèn^i, Et dr' Aioe^:, nôtrfi ipar^QQl t Qui no^s^secvipc.de.ganstAt»
Uns^bdte Vill^ouiré^iy Ds^nmissi longtâiaps. désiréQ>y Où nous passercâM mieux ta t^QWPI Qu^:|^nii les vieiU|S inCOU^$|(iV^>î Oh 1 mes Diéuk de ïiioti^pftlrJI^)* En vain sauiEés de la fiiriâ De nos ennemis meurCriàrs., Pour devenir d^ naut<ttiier% >< N'aurotisriioiis. dpnjc; jamais 1a iw»
De voir une souivelle TcOic; , Simdis, séjour des pliMigeom, Et Xanlhe, fertile mi gaiiloQ^Î Ah! brûlons nos neb/cû9lfla.e.p9LUle • Qui ne valent plus, den qui V9Â(^»
J'ai VU) pëtte nuit » en doriadot, CassandrQ, unestorcbs alhituf^uA»
Et qui me disait qu'fo Sieilô.
Nous devions choisir donittôîl^»
Et ^ue détait vivre en oisons « Au lieu d'àabitsr des maJ!son&»
D*êlre toujours en des nstèellra , Nageant toujours coarmg sai celles^
MU L*ÉNÉa)E l'IlAYESTIE.
« Et cent autres oiseaux de nwr,
« Qu'il n'est pas besoin de nommer. «
« Brûlons donc nos vaisseaux, TOUS dte-je;
« Après prodige sur -prodige,
« Faisons de nos nefi du charbon , .^
m Ou n'attendons plus rien de bon
« Du Ciel, mais querelle et rancune. •
« Voilà quatre autels de Neptune»
« Couverts de feu suffisamment,
« Pour faire un bel embrasement.
'< Allons donc, ma chère brigade,
« Allons travailler en grillade^
« Et pour prendre congé des eaux «
«« Mettons lé feu dans nos VaîsaeanxM. •
Cela dit, la brûlante Dame
Piit un gros tison plein de flanmie»
Pour commencer l'acte inhumain.
Ce tison partant de sa main «
Prit le chemin des nefs de Troie «
Pour faire un feu, non pas de joie.
) j s dames de ce coup hardi ,
Iv.irent l'esprit bien étourdi,
là leurs yeux quasi s'en fendirent,
Tjiit alors elles les ouvrirent
Sur cette méchante action ,
En si|^e d'admiration.
Une d'entr'elles, fille antique , Autant qu'une vieille rubrique , Une parfaite virago , Qui s'appelait dame Pyrgo ; Quoique d'humeur un peu fâcheuse, Sur la famille tant nombreuse .
Du pauvre Priam ruiné , Elle avait longtemps dominé,