LIVRE SIXIÈME
Et chacun dit à haute voix :
« 0 le grand abatteur de bois ' ! »
On fit maints fagots et bourrées, Et bûches longues et carrées, Sans oublier quelques cotrets, Pour en faire un bûcher après»
Qui brûlât le corps de Misène, Afin que son àme, sans peine, Jouît, en vertu du bûcher, Des privilèges de l'Enfer.
Après cette cérémonie, iEneas, en grande agonie, Poussant mille soupirs ardens, Disoit entre ses belles dents :
« Si ce rameau, cette merveille, Se faisoit voir à la pareille En quelque endroit de la forêt, Puisque si véritable elle est La vieille dame, que Misène S'est trouvé mort dessus l'arène, Je me tiendrois plus fortuné Qu'un homme veuf2 ou qu'un aîné. » Comme il parloit de cette sorte, Deux pigeons , que la plume porte, Se vinrent à lui présenter; De joie il se mit à sauter, Car il les connut à leur mine Pour être à sa mère Cyprine.
Lors il se mit à les hucher Afin de les faire approcher, Et, de plus, le bon sire Énée Tira de vesce une poignée D'une poche deboucassin5 Qu'il portoit à l'endroit du sein (Chose qui passe la croyance; Mais telle étoit sa prévoyance, Que jamais sans vesce il n'alloit, Dont le bon seigneur régaloit Les oiseaux de Vénus la belle,
Quand il étoit visité d'elle).
Mais pour vesce ni huchement Ils n'obéirent aullement, Quoiqu'il ajoutât ces paroles :
« Beau couple de pigeons qui voles, Si tu voulois t'aller jucher Où je dois la branche arracher, Qui doit faciliter l'entrée Dans la ténébreuse contrée, Où je veux, si je puis, entrer, Quoi qu'on me puisse remontrer, Je fouderois par chaque année, Moi qui m'appelle maître Énée, Cent boisseaux de vesce et de pois Qu'on vous délivreroit par mois; Et vous, ô ma divine mère 1 Par le secours de qui j'espère Devenir empereur Romain, De grâce, tenez-y la main. »
Inutile fut la promesse De ce beau prometteur de vesce :
Les vénérables pigeonneaux, De Vénus les sacrés oiseaux, Sans rabattre un petit coup d'aile, Fendirent le vent de plus belle; Lui se mit à doubler le pas, Afin de ne les perdre pas.
Or, comme la couple volante Le tenoit la gueule béante, Tête haute et les yeux ouverts, Il donna deux fois à travers De deux petits monceaux de pierres, Tellement qu'il fit deux parterres; Mais, aussitôt se relevant, Il alla toujours poursuivant Les pigeons, qui si bien volèrent, Qu'à tire-d'aile ils arrivèrent Où l'air d'Enfer se fait sentir.
J'ai bien peur ici de mentir;
* Abatteur de bois (ou de quilles) se disait ironiquement d'une personne qui fait plus de bruit que de besogne»
2 Scarron n'était pas encore marié, il est bon de le faire remarquer au lecteur pour la moralité de cette réflexion. Beaucoup ont cru qu'il épousa mademoiselle d'Aubigné en 1650 ou 1651 (le Segraisiana donne l'une et l'autre date) ; mais ce ne fut qu'en 1652 (v. Loret, 1. ni, lett. xxn et xliv; Walckenaèr, Mémoi ru de madame de Sévigné, t. II, p. 447, note). Or ce livre parut en 1651, Futaine, toile gommée de coton, bougran.
Mais Maron écrit qu'un grand gouffre Exhale illec 4 un air de soufre, Pour laquelle odeur éviter, Les oiseaux furent vus pointer Jusqu'en la région des nues, D'où, les deux ailes étendues, Ces pigeons, aux yeux d\dEneas, Qui de courir étoit bien las, Vinrent tout à propos descendre Sur le rameau qu'il vouloit prendre, Qui rendoit les yeux éblouis Gomme un jacobus * ou louis, Tant reluisoit ce rameau rare. Messire Maron le compare A la gomme jaune qui luit Sur la branche qui la produit; La comparaison est foiblette, N'en déplaise à si grand poëte :
Il devoit, en sujet pareil, Mettre lune, étoile ou soleil.
Dieu sait si la branche dorée, Du bon Seigneur tant désirée, Fut arrachée avec ardeur !
Il l'arracha d'aussi bon cœur Qu'un chien ou un chatpilleou grippe Un morceau de chair ou de tripe.
Cela fait, riant comme un fou, Il alla trouver en son trou La vieille sibylle Cumée.
Cependant tous ceux de l'armée Donnoient la dernière façon Au corps aussi froid qu'un glaçon De Misenus le bon trompette :
De sa charogne putréfaite Le sale cuir fut nettoyé
Et de bonne eau rose ondoyé; On lui releva les moustaches, On lui mit de belles gamaches5, Un bonnet de nuit de satin, Dont la coiffe étoit de quintin *; Un haut de chausses de grisette s, Un pourpoint couleur de noisette, De belle serge à deux envers Chamarré de trois galons verts, Puis après une houppelande De beau camelot de Hollande.
Un bachelier déjà grison Fit une funèbre oraison ; Puis, en l'honneur du misérable, Une chanson très-pitoyable Fut chantée au son du tambour, Tournant tristement alentour Du bûcher ou bien de la pyre (Car l'un et l'autre se peut dire).
Autant que la pyre voulut, C'est-à-dire qu'il en fallut, On y mit de la poix-résine De la meilleure et la plus une; Maître jEneas, en pareil cas, D'argent ne faisoit pas grand cas, Et lors on eût dit que sa bourse Eût été d'argent une source :
Aussi ce seigneur libéral Ne trouva jamais son égal A bien faire des funérailles, Aussi bien qu'à donner batailles.
Pour revenir à nos moutons, Quatre hommes de noirs hôcquetons (Devant que l'on eût allumée 6 La pyre ci-dessus nommée)
' Là, du latin illic
* Monnaie d'or d'Angleterre, valant quatorze livres dix sols.
' Ce mot désignait tantôt des bottines, tantôt des bas de drap ou de toile cirée, qu'on mettait par-dessus les autres pour les garantir.
* Toile très-tine et très-claire, dont on se servait souvent pour faire des collets ou des marchettes.
» Petite étoffe grise, d'où est venu le nom de grisettes, donné d'abord aux "femmes qui s'en habillaient, puis étendu à toutes celles de basse condition, jusqu'à ce qu'il eût le sens particulier qu'il a aujourd'hui. "
o II faudrait aujourd'hui allumé, au masculin; mais nous avons déjà vu et nous verrons encore beaucoup d'autres exemples de ce genre dans le Virgile travesti* Plusieurs règles de grammaire fort importantes ont varié depuis le dix-septième