LIVRE SIXIÈME
A le prendre par le lignage,
Sur moi que fort peu d'avantage :
Comme eux je suis des dieux issu,
La belle Vénus m'a conçu,
Et je puis jurer de ma mère
Plus hardiment qu'eux de leur père.»
Voilà ce que le Troyen dit ; Et voici ce que répondit La vieille toute radoucie, Torchant ses yeux pleins de chassie :
« Enfant de Vénus tant prisé, Le chemin d'Enfer est aisé ; On y peut entrer quand on l'ose, Mais d'en sortir c'est autre chose :
Peu de mortefs des dieux chéris, Bien morigénés et nourris, Issus de divines braguettes, En sont revenus bragues nettes.
Ces vastes pays sont couverts De bois qui sont noirs et non verts, Que le noir Cocyte environne, Dont l'eau n'est ni belle, ni bonne.
Mais, nonobstant ce que je di, Si vous êtes assez hardi Pour vouloir la chose entreprendre, Et dans l'Enfer deux fois descendre, Quoique ce soit un dessein fou, Et que se casser bras ou cou Soit action moins téméraire Que celle que vous voulez faire, Voici le fidèle conseil Qu'il vous faut suivre en cas pareil.
Un certain pommier (dont les pommes Vaudroientbienau siècle où nous sommes Leur pesant d'or à bon marché) Dans un bois obscur est caché, Où, sans une bonne lanterne, On voit moins qu en une caverne ; Or ce vénérable pommier, Qui porte un fruit si singulier, Ne porte d'or fin qu'une branche, Et, sitôt que quelqu'un la tranche, 11 en repousse une autre encor, Ainsi que l'autre, de fin or.
D'Enfer la dame souveraine, Qu'on nomme Junon souterraine, N'aime que ces pommes de prix :
Les autres lui sont à mépris, Fussent des pommes de reinette ; Et, si quelque tête mal faite, Si quelque étourdi, quelque veau, Pensoit sans ce fatal rameau Visiter les provinces sombres, Il resteroit parmi les ombres, Ayant d'abord été battu Par le chien triplement têtu.
Sans m'importuner davantage, Allez donc, si vous êtes sage, Chercher ce rameau précieux.
Employez-y tous vos deux yeux, Car, tout fin qu'on vous croit, peut-être Ne le pourrez-vous reconnoître, Eussiez-vous autant d'yeux qu'Argus, Plus pénétrans et plus aigus :
Tout dépend de la destinée, Autrement, monseigneur Énée, Cherchassiez-vous jusqu'à demain, Une bonne serpe à la main, Votre serpe bien affilée, Ainsi comme elle étoit allée, Hcviendroit sans avoir tranché Ce rameau d'or si bien caché.
Mais, si le destin vous l'ordonne, Ce rameau fatal, en personne, A vos yeux d'abord brillera, Et votre main le cueillera, Comme elle cueilleroit sans peine Un petit brin de marjolaine.
Mais, au lieu de m'interroger, Vous feriez bien mieux de songer A mettre dans la sépulture Un corps qui tend à pourriture, Un de vos amis roide mort, Et lequel put déjà bien fort :
Son âme en est inquiétée, Et la flotte tout infectée.
Allez donc vous purilier, Et ce grand malheur expier Par sacrifices salutaires.
N'allez pas gâter vos affaires Pour épargner quelques brebis, Et quelques or a pro nobis.
Lors vous pourrez là-bas descendre Sans que mal vous en puisse prendr*.
Sans qu'on vous dise : Qui va là ? »
Elle se tut, après cela.
yEneas lui tourna l'échiné, Faisant une piteuse mine, Ayant l'esprit embarrassé Et de cet ami trépassé, Et du rameau dont la sibylle Faisoit un cas si difficile ; Puis il sortit de l'antre obscur Fort inquiété du futur.
Je suppose que la Cumée Fut en un instant renfermée. Cependant, tout triste et pantois, 11 s'en alloit rongeant*ses doigts ; Àchates suivoit son altesse, Laquelle lui disoit sans cesse :
« Qui diable est donc cet homme mort, Qui sent déjà mauvais si fort?»
Achates lui répondit : « Sire, Je ne vous en saurois rien dire, Je n'en ai rien vu ni rien su. »
Là-dessus d'eux fut aperçu Misenus, descendant d'Êole, Couché sans voix et sans parole, Et, qui pis est, sans vie aussi.
JSneas, le voyant ainsi Tout prêt de devenir charogne, Dit : « Elle a raison, la carogne.
Voilà Misenus roide mort, Si par grand bonheur il ne dort 1 »
Ce Misenus étoit trompette, Petit homme au nez de pompette *, Qui ne portoit point de braguier, Quoique les gens de ce métier Pour sonner trop fort leurs buccines Ayent besoin de ces machines.
11 fut le trompette autrefois D'Hector, à dix écus par mois, Et deux paires de bas de chausse ; Et comme à la fin tout se hausse, Alinéas par an lui donnoit Deux cents francs, et l'entretenoit
De souliers, bottes et bottines,
De clystères et médecines.
Au reste, ce bon trompetteur
Étoit aussi gladiateur,
Et se piquoit de bonne brette
Autant que de bonne trompette ;
Heureux s'il eût toujours bretté,
Et s'il n'eût jamais trompette,
Car ce jour-là près du rivage,
Sur un roc chantant son ramage,
Et trompettant comme un perdu,
Et faisant si tort l'entendu
Qu'aux Triions, les divins trompettes,
Il osoit bien chanter goguettes *,
Et les défier au combat,
Action qui sentoit le fat,
Ils laissèrent quelque temps faire
Des fanfares au téméraire,
Et puis, remplis de maltalent5
(Car tout Triton est violent),
Avec un grand instrument croche,
Le déguerpirent de la roche,
Et firent boire ce grand fou
Un peu plus que son chien de soûl;
Puis, ayant fait ce beau ménage,
Le remirent sur le rivage.
11 fut donc alors question De faire lamentation, Et les obsèques salutaires; Toutes les choses nécessaires Furent prêtes en moins de rien, Car ils éloient tous gens de bien, Et chacun sait que maître Énée, Personne bien morigénée, Étoit, sans faste et vanité, Adoré pour sa charité.
11 pleura donc comme les autres, Récita force patenôtres, Et puis ce prince très-humain Courut, la cognée à la main, Dans la forêt du bois al>attre.
Il en abattit plus que quatre,
« Nez d'ivrogne, couvert de rubis.
* Chanter pouille, railler, outrager.
Dépit, colère.