LIVRE SIXIÈME
Des guenons à fesses rasées ; Quantité de Billevesées, Monstres aujourd'hui fort fréquens; Force Dragons, les dents craquans, Des Gérions à triple face, Des Griffons faisant la grimace, De grands géans, de petits nains, Des Briarées à cent mains, Et de Chimères une troupe, Portant des Gorgones en croupe ; De petits monstres fort mutins, Moitié chair et moitié patins 4 (Ce sont femmelettes gloutonnes Que l'on nomme courtefessonnes; De vrais diables à la maison, Dont est aujourd'hui grand'foison); Des Harpies maigres et plattes, Des cagneux et des culs-de- jattes *.
A ces vilains visages-là D'iŒneas le sang se gela.
Il saisit son fer par la garde :
« Monsieur ^Eneas, prenez garde, Dit la sibylle, ces vilains Sont corps fantastiques et vains, Qui découpés ne peuvent être. »
Mais lui, qui n'étoitplu* son maître Alors qu'il avoit dégainé, Chamailla comme un forcené, Et, pensant fendre une Gorgone, Son coup ne rencontrant personne, Ce bon Seigneur un peu trop prompt Donna d'estomac et de front En terre, aux pieds de la sibylle, Qui, comme elle étoit fort civile, Sitôt qu'elle le vit tombé, Jurant en chartier embourbé, Lui présenta sa patte d oie, Et fit reluire quelque joie En ses yeux bordés de poils gris Pour lui remettre les esprits, Lui disant : « Ce n'est rien, beau sire. »
iEneas, la voyant sourire, Lui qui venoit de se fâcher, Eut grande peine à s'empêcher De lui faire quelque incartade.
Il étoit sujet à boutade; Dans le moindre mal qu'il sentoit, Ce prince courtois s'emportoit, Quoiqu'en un malheur d'importance 11 n'eût que trop de patience, Et fût d'un esprit très-humain.
Il se servit donc de sa main, La face un peu rouge de honte.
Or, en cet endroit, dit le conte Que tant alla, tant chemina, Et tant les jambes démena, Tenant sous le bras la sibylle Que l'âge rendoit moins agile, Et qui lui crioit à tous coups :
« Énée, où diable courez-vous ? »
Qu'ils se trouvèrent près de l'onde De l'Achéron, qui toujours gronde, Et qui, par un canal bourbeux, A considérer très-hideux, Dans le Cocyle se va perdre (Rime qui sait rimer en erdre, Je le laisse à plus fin que moi) Cet Achéron traîne après soi Une arène sale et puante, Et plus sale que l'eau bouillante.
Un batelier nommé Caron Passe les morts sur l'Achéron.
11 ne fut jamais créature De plus malplaisante structure ; î-on visage est coque de noix, il se peigne avec ses cinq doigts ; De la sueur que son front sue, Dans son menton barbu reçue, Se fait de crasse un demi-doigt ; Dans ce menton qui la reçoit, Cette crasse est perpétuelle, Et s'étend jusqu'à la mamelle;
* Notre auteur avait déjà employé absolument le même vers dans son Êpttre à une vieille dame campagnarde :
Monstre fâcheux, monstre mutin, Moitié chair et moitié patin.
* Scairou se moque ici de lui-même comme des autres*
Une grosse chaîne de fer Sert, à ce batelier d'enfer, A ceindre une robe tannée.
Quoique carcasse décharnée, 11 est fort, tout maigre qu'il est (Car les Dieux sont ce qu'il leur plaît), Et n'est espalier de galère Battu d'un comité' en colère, Qui rame si vite et si fort Que ce nautonnier de la mort.
Là, comme des poules mouillées, Les âmes des corps dépouillées Attendent sur le bord de l'eau L'heure fatale du bateau.
Comme on voit au mois de décembre (Je me trompe, c'est en novembre), Comme on voit donc en ce temps-là Choir les feuilles deçà, delà, Les mouches d'été sont moins drues Que ces feuilles des vents battues, Et les champs auparavant verts De feuilles mortes sont couverts :
Ainsi les esprits en grand nombre Se morfondent en ce lieu sombre, Grâces au batelier grison.
Va d'une autre comparaison; Si l'on improuve la première, On pourra prendre la dernière.
Comme les oiseaux passagers Qui sont parmi nous étrangers, De crainte du froid qui nous gèle, Gagnent l'Afrique à tire-d'aile ; Vous les voyez en grands troupeaux Assemblés sur le bord des eaux, Où la caravane légère De son voyage délibère :
Ainsi ces esprits sur le bord De la rivière de la mort Attendent à grande malaise Qu'à ce vieil nautonier il plaise Les recevoir en son esquif; Mais le vilain rébarbatif Plus qu'aucun batelier des nôtres, Pousse les uns, frappe les autres, Et ne passe que qui lui plaît,
Le fantasque animal qu'il est 1 Ainsi, sur ce bord effroyable, La troupe d'esprits misérable Attend que, son terme accompli, Elle passe l'eau de l'oubli.
Maître /Eneas eut l'âme émue De voir cette grande cohue, Et battre à ce vieil inhumain Ces esprits nus comme la main. .
La vieille se mit à lui dire :
« Ne vous étonnez pas, beau Sire :
Tous les esprits infortunés Qui sont morts sans être inhumés, Tous ceux qui sans payer leurs dettes Ont laissé leurs mortels squelettes, Attendent là durant cent ans, Mourant de froid , claquant des dent s , Que cet officier de la Parque Dans sa nacelle les embarque; Ce temps-là fait, ce vieil Caron Les passe, à force d'aviron, De là ce fleuve tant à craindre, Styx, par qui jure, sans enfreindre Un si grand et sacré serment, Jupin, le roi du firmament. »
^neas perdit contenance A cette horrible pénitence, Car il empruntent volontiers Et faisoit force créanciers, Prenoit à crédit avec joie Sans débourser or ni monnoie; Mais pour quelque beau compliment Il en donnoit et largement.
Sur ces âmes non inhumées, De longtemps attendre enrhumées, Comme il faisoit réflexion, Avec grande compassion, Il vit Liscape et maître Oronle, Qui d'être morts avoient grand' honfe Ces pauvres gens avoient péri, Dont il avoit été marri, Quand, à la côte de Carthage, Il pensa périr par l'orage Que la Junon lui suscita, Quand le dieu des eaux maltraita
* Officier de la chiourmedes gaKres.