LIVRE SIXIÈME
Point Mazarm* f fort honnête homme, De qui le fondateur de Rome, En un temps par les dieux préfix, Doit dériver de père en fils; 11 ne vient point ici pour noise, Mi pour y vivre à la françoise*, C'est pour voir son père Anchises, Pour lui consulter un procès, Et la cause adverse ou heureuse De sa postérité nombreuse Qui dans le monde florira, Et pourtant s'abâtardira, Dont je dirois bien quelque chose, Et dont je me tais, et pour cause.
Au reste, Cerbère le chien De lui ne doit redouter rien :
Étant gentilhomme de race 11 aime les chiens et la chasse ; 11 n'est ivrogne ni paillard, Et Pluton n'est point au hasard De voir par lui faire insolence A Proserpine, en sa présence, Comme Hercule le brutal fit, Qui, dites-vous, vous déconfit, A qui, quoique déjà céleste, Celui-ci ne doit rien de reste* Si nonobstant ce que je di, Vous êtes assez étourdi Pour faire le Suisse implacable Et le nocher inexorable, Nous a ons un bon passe-port ; Outre qu'il sera le plus fort, Et pourra jouer de la dagUé.
Venez donc, ou je vous incague, Nous prendre dans votre bateau.»
iEneas montra le rameau ; En voyant la branche dorée L'humeur fière fut tempérée, Et rit un peu, qui le croiroit?
Ma»s pour de l'or qui ne riroit?
Au rameau d'or il fit hommage, Fit joindre sa barque au rivage, Fit sortir quantité d'esprits Qui déjà leur place avoient pris.
La troupe du bateau chassée En sortit la tête baissée ; Ce ne fut pas sans se fâcher Et sans dire : «c Foin du uoeher, D'iEneas, de celle qu'il mène, Et leur double fièvre quartainc ! »
Ils avoient fort sali son bac; lien nettoya le tillac, Et puis reçut en sa nacelle Énée et la vieille pucelle.
La frêle nacelle gémit Quand iEneas les pieds y mit, Et reçut l'eau par plusieurs fentes A cause des armes pesantes, Des deux corps vivans, du rameau, Poids insupportable au bateau, Qui n'aime point les âmes lourdes.
Quelqu'un dira : Ce sont des bourdes, Et les âmes n ont point de poids!
Telle âme en pèse plus de trois, 1 1 j'en connois de très-pesantes, Même sans leur poids, malplaisantes,
* Oh était an plus fort de la Fronde, et c'était le temps où Scarron, après avoir ipué, au début de son fyphoA, •
Jule plus grand que l'autre Jule,
écrivait son effroyable Mazarinade si toutefois cette pièce, qu'il a toujours désavouée, est bien de lui. (Malgré l'assertion du Segraisiana et d'un pamphlet obscur du temps, quelques personnes, très-versées dans ces matières, en doutent beaucoup.) Ea tout cas, Scarron était, en 1651, un des plus détermines ennemis de Mazarin, et il n'avait pas encore chanté la palinodie dans son sonnet sur
Jule, autrefois l'objet de l'injuste satire, ei dans sa chanson et çon .triolet sur Ja troupe frondeuse, 9ejgrie4h«uv« et 4emi-morveuse.
* Avec la liberté française. "**
Et Dieu sail si Caron est sourd Quand il rencontre un esprit lourd.
Tel esprit lourd, sur ce rivage, A payé deux fois son passage, Et, quoiqu il ait deux fois payé, N'a laissé d'être rudoyé.
De Caron la rudesse extrême Devint douce comme la crème.
Il offrit le plus bel endroit Au Troyen dans l'esquif étroit.
Le Troyen tenoit la pucelle Civilement dessous l'aisselle, Parce que son corps chancelant Branloit dans le bateau branlant, itëneas, voyant l'onde noire Mouiller ses pieds, eut peur d'en boire; Caron, qui le remarqua bien, Lui dit : « N'ayez peur, ce n'est rien. » Et cependant à l'autre rive, Comme insensiblement, arrive Le bateau, d*où maître ifineas Fit un saut, sans quitter le bras De la sibylle, qui, tirée Devant que d'être préparée, Fit un parterre, et mit au jour Un remède contre l'amour, Une fesse très-décharnée, Dont auroit bien ri maître Énée; Mais par respect il se mordit Les lèvres, et la main tendit A la sibylle, désolée D'avoir sa fesse révélée, Qui pourtant par discrétion N'en fit point démonstration.
Un antre obscur, à l'opposite Du port de l'infernal Cocyte, Loge le chien triple-gosier, Cerbère, de l'Enfer portier.
Ce chien, qui de loin sent son monde Et qui sans cesse ou jappe, ou gronde, Quand iEnens vers lui tira, Ses jappe t nens réitéra.
Déjà les bêtes serpentines, Qui de ses trois têtes canines Sont les barbes et l'ornement, >'c dressoient effroyablement; iMais la vierge, bien avisée,
D'une ample soupe, composée De miel et de fort opion, Lui fit une collation.
La bête la prit de volée, Puis après, comme ensorcelée, Le long de son infâme trou S'endormit comme un homme soûl.
Maître J2neas, prudent et sage, Occupa bientôt le passage, Et dans l'Enfer enfin entra.
Voici ce qu'il y rencontra :
Premièrement, en ce lieu sombre Il entendit les cris sans nombre D'enfans jetés dans les privés, Du jour cruellement privés Par maintes femmes indiscrètes Qui les ont bâtis en cachettes ; Ces pauvres enfans font grand bruit, Et braillent le jour et la nuit, Peut-être faute de nourrice.
Ceux que pend à tort la justice Par la cruauté du Destin, Qui n'est sans doute qu'un lutin, Qui fait tout sans poids ni mesure, Et sert ou nuit à l'aventure, Font mille clameurs sans succès, Pour faire revoir leur procès; Ils parlent tous à tue-têtes.
Minos, qui reçoit leurs requêtes, Président du Parlement noir, Ne fait que placets recevoir, Et ce qui fait crever de rire, Comme il les reçoit les déchire.
Maint avocat porte-bonnet, Qui trahit son client tout net En proies ou bien arbitrage, Reçoit en ce lieu maint outrage :
On le fait ronger par des rats, Ou l'on l'assomme à coups de sacs. Maintes donzelles, fausses prudes, Qui devant les gens font les rudes, Et dans le premier lieu caché Se donnent à fort bon marché, Quoique avares comme chouettes, Mais moins avares que coquettes, Ont là toujours la braise au eu, Qu'attise quelque franc cocu,