LIVRE SIXIÈME
Qui les brûle par les parties Dont elles se sont diverties.
Ce cocu si mal employé D'autres cocus est relayé ; Ces femmes leur chantent goguettes, Si bien que cocus par coquettes Sont punis avec équité Du crime qu'ils ont fomenté.
Tandis qu'un des cocus s'emploie A flamber ces filles de joie, Les autres, de cornes armés, Et l'un contre l'autre animés, A coups de cornes meurtrières S'entre-rompent dans les visières.
Ceux qui se sont donné la mort Qui, ne leur déplaise, ont eu tort, Regrettent en vain la lumière D'une épouvantable manière, Bien fâchés d'avoir évité Le froid, la faim, la pauvreté, Et d'autres accidens semblables, Qui rendent les gens misérables, Aux dépens du plus précieux Des biens que nous donnent les dieux, Du riche trésor de la vie, Qu'ils se sont eux-mêmes ravie.
Dans l'enceinte de neuf canaux Que le Slyx forme avec ses eaux, Ces pauvres assassins d'eux-mêmes Endurent des tourmens extrêmes Pour avoir avancé leur mort.
Là l'un sur l'autre ils font effort De se donner des coups d'epées ; Ces âmes n'en sont point frappées, Et néanmoins ne laissent pas D'endurer pis que te trépas :
A chaque coup qu'elles se donnent, De frayeur froid» elles frissonnent, Et cette frayeur en i nfer Fait bien plus de mal que le frr.
Tout auprès, de pauvres poètes, Qui rarement ont des manchettes, Y récitent de pauvres vers ; On les regarde de travers, Et personne ne les écoute, '
Ce qui les fâche fort sans doute.
En la noire habitation 11 en est plus d'un million.
Comme à Paris, chose certaine, Chaque rue en a la centaine De ceux qu'on appelle plaisans, Rimeurs burlesques soi-disans, Du nombre desquels on me compte, Dont j ai souvent un peu de honte, tt pour en avoir tant gâté, Peur d'être en. Enfer arrêté.
Reprenons nos âmes damnées.
Celles qu'amour a forcenées En des champs de myrtes couverts, Qui là sont noirs, et non pas verts, Ressentent les rigueurs encore Du feu d'amour qui les dévore :
La Phèdre y traîne son licou, Procris s'y cache, et fait le loup Pour découvrir à quoi éphale S'amuse avec l'Aurore pâle ; Et mille autres comme Evadné, Eriphyle et Pasiphaé, Laodamie, item Cœnée Jadis fille, et puis guerdonnée Par l'humide dieu du poisson D'être jusqu'à sa mort garçon, Mais après sa mort la pauvrette De garçon redevint fillette.
Parmi ces bonne» dames-là, iEneas vit, et se troubla, Didon, la pauvre Tyrienne, Pour lui chaude comme une chienne; M ai ir l'honneur ti son caveçon * Le rendit pour elle un glaçon.
Il eût évité sa rencontre, Nais pourtant, se trouvant tout contre Et ne -pouvant plus reculer, Il jugea qu'il falloit parler :
« 0 belle, en qui souvent je pense, Cria-t-il perdant contenance, On dit donc vrai, quand on me dit Que Yotre Altesse, de dépit De ce que je J'avois laissée, S'éloit la poitrine percée?
* Littéralement : et son licol, son frein.
Sur ma foi, vous eûtes grand tort, Car un vivant vaut bien un mort :
Pour moi, je ne voudrais pas faire Un acte à l'homme si contraire.
Vous auriez fait plus sage<nent Si vous aviez fait autrement.
Ce qui me choque en cette chose, C'est qu'on m'a dit que j'en suis cause. Pourquoi m'aimiez-vou* tant aussi?
Pour moi, je ne fais pas ainsi, Je n'aime qu'autant que l'on m'aime; Me laisse-t-on ? je fais de même.
Quand les dieux me firent savoir Par Mercure qui me vint voir Qu'il me falloit fuir de vitesse, J'en pensai mourir de tristesse, Car vous aviez un cuisinier Que je ne saur ois oublier.
Avec vous je faisois gogaille, Et j'étois comme un rat en paille; J'étois bien chaussé, bien vêtu, Mangeois a bouche que veux-tu, Je battois tous vos domestiques, Et de présens fort magnifiques Votre main au bras potelé M'a souvente foi* régalé; Au lieu que. depuis, les tempêtes, Qui sont de dangereuses bêtes.
M'ont fait souvent dans mes vaisseaux Vomir et tripes et boyaux.
Mille fois au fort de l'orage J'ai regretté votre Carthage ; Autant en emportoit le vent !
Si vous saviez combien souvent, Regrettant vos aimables charmes, J'ai mouillé ma barbe de larmes, Combien de fois j'ai composé Maint anagramme * mal-aisé Sur Didon la ! hénicienne, Mis votre devise et la mienne Sur des arbres quand j abordois En quelque port voisin d'un bois, Vous diriez, ô belle irritée :
Je me suis un peu trop hâtée ; ht vous ne condamneriez pas, Sans l'ouïr, messire /Entas, Qui parle avec tant de franchise. »
Mais elle, d'une mine grise, Paya ce joli compliment, Sans s'ébranler aucunement Des beaux endroits de sa harangue, Et, lui tirant un pied de langue, Rendant son visage vilain, Faisant les cornes d'une main, Et de l'autre une pétarade, Et sur le tout une gambade, Le laissa pleurer tout son soûl.
Quelque auteurtil faut q ''il soit fou) Écrit que cette âme damnée Dit au révérend maître Knée :
« Allez vous faire tout à droit 2 :... » Ce seroit un vilain endroit En mon livre, et cette parole D'une ombre, tant soit-elle folle, Est indjgne à mon jugement ; Je ne la crois donc nullement,
« L'anagramme est la combinaison entre elles des lettres d'un nom ou d'une phrase, de telle aorte qu'elle forme un nouveau sens. Ce futile amusement était en grande vogue au moment où Scarron écrivait, et le Chevrxam nous apprend que certaines gens s'en étaient fait une profession dans toute la force du terme, — profession parfois lucrative, puisqu'un avocat, nommé BiUon, ayant présenté k Louis. XIII cinq cents anagrammes qu'il avait composées sur son nom, y gagna une pension considérable. L'hôtel de Rambouillet, sous la direction de l'incomparable Arthénice (anagramme de Catherine), cultivait aussi ce genre. Le Père Pierre de Saint «Louis, l'auteur de la Uadtleine, passa toute sa vie à en composer, croyant, par ce moyen, trouver la destinée des hommes dans leur nom. Vers le milieu du siècle, un certain Jean Doue! fit des volumes entiers d'anagrammes, et, vers le début, un Allemand. G. Proben, avait publié la théorie de cet art intéressant, sous le titre d'Anagrammalopstia (Voyez Curiot. litt., de L. Lalanne, chez Dekhays, p. 8.)
* « Tout à droit, terme qui sert à couvrir une parole qu'on ne veut pas prononcer. » (Dict. de Fnretiêre.)