‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 109 sur 227 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Les Aloïdes, âraesfières, S'entre-donnen^les étrivières, Et Salmonée est pétardé :

Ce brutal, sur un char bardé, Moitié pétard, moitié fusée, Par toute la Grèce abusée, Ayant contrefait les éclairs Et les canonnades des airs, Dépensa tout son fait en poudre ; Le roi du ciel joua du foudre, Et ce fanfaron abusé Aux yeux de tons fut écrasé.

Là, le grand diable de Tytie, Masse de chair fort mal bâtie, Couvre de ses membres pesans Un espace de neuf arpens :

Un furieux oiseau de proie Sans cesse lui ronge le foie ; Mais, quoiqu'incessamment rongé, Il ne sera jamais mangé.

Ixion hurle sur sa roue ; Pyrithoûs perd ce qu'il joue, Ce qui le fait bien enrager.

Tantale enrage de manger :

De mets friands sa table on couvre; Aussitôt que la bouche il ouvre Pour en mangtr son chien de soûl, Crac, ils s'en vont je ne sais où.

Sa faim< rott, les viandes reviennent, Sur leurs gardes elles se tiennent, Et disparoissent de nouveau Quand il pense en prendre un morceau,

Si bien qu'enragé, maigre et blême, 11 fait un éternel carême, Quoiqu'il croie avec tant de plats ftre toujours au mardi gras.

Près de lui sont les paras tes4, Rongés lentement par des mites.

Ceux qui haïssent leurs parens, Les pères et mères tyrans Les enfans qui battent- leurs pères, Rencontrent là des belles-mères :

Belle-mère est un animal Qui plus qu'un diable fait du ma), Et je croirois bien qu'un beau-père Vaudroit bien une belle-mère, Et je n'estime guère plus Des beaux-frères*, gendres et brus :

Qui le sait par expérience A bien besoin de patience.

Maint compatriote de Loth Souffre là pis que le fagot :

On lui lave de feux liquides Ses infâmes hémorroïdes.

Mainte tribade au cul trop chaud N'a là pour siège qu'un réchaud.

Les mangeuses de patenôtres, Toujours en effroi pour les autres, Pour elles en tranquillité, Qui médisent par charité, Disant que c'est blâmer le vice, Endurent là pour tout supplice D'être sans cesse à marmotter, Sans qu'aucun les puiss« noter,

1 C'est de sa propre autorité que Scarron loge, ici les parasites. On était alors au beau milieu de la grande levée de boucliers contre Montmaur, doublement odieux et doublement ridicule (malgré son mérite réel) comme pédant et comme parasite. Scarron avait pris vertement part à la lutte, et, dés 1648, il avait publié, contre celui qu'il appelle Fainmort, trois pièces : une épître sous forme de requête de ce personnage à un président, une épigramme et un sonnet. Le souvenir de Montmaur a probablement inilué sur ce passage du Virgile travesti.

* Scarron avait eu presque autant à souffrir de ses beaux-frères et belles-sœurs du second lit (Charles Robin, sieur de Sigoigne, mari de sa belle-sœur Madeleine; Daniel Boileau, sieur du Plessis, mari de Claude, et Nicolas Scarron) que de sa belle-mère Françoise .de Plaix, surtout dans la question de l'héritage paternel. (Voy. son Factura ou Requête.) il a certainement songé encore à eux un peu plus loin, en écrivant :

Ceux qui d'une succession

Se mettent en possession

Sans en faire part à leurs frères...

Et ce tourment de n'être en vue Mille fois pour une les tue.

Tous ceux qui par ambition Professent la dévotion, Et sont habillés à la prude, Non pas pour la béatitude, Mais pour l'estime ou pour le gain, Ou pour tout prétexte vilain, Sont condamnés, sans qu'on le voie, De faire de leur peau courroie, De plus, à vivre en gens de bien Sans que personne en sache rien.

Le juge qui vend ses parties, Outre qu'il est frotté d'orties, On fait éclater à ses yeux De beaux ducats, qui sont ses dieux.

Comme il pense emplir sa pochette, On lui donne d une baguette Sur les doigts, dont le seing fatal Selon l'argent fait bien ou mal.

Son corrupteur, qui ne vaut guère, Est puni de même manière :

Quand un coup il a desserré, Il en reçoit un bien serré, Et 1' utre reprend tout à l'heure L'argent comptant dont on le leurre; En est-il saisi ? on lui prend.

Donne-t-il un coup ? on lui rend, (pent, Tous deux sont frappés, tous deux frap- Tous deux perdent ce qu'ils attrapent; Ainsi leur tourment, sans cesser, Est toujours à recommencer.

Celles qui commettent les crimes De mêler des illégitimes Avec les justes héritiers Sont, avec les banqueroutiers, Dans un feu jusqu'à la ceinture, Se déchirant à coups d injure.

Ceux qui d'une succession Se mettent en possession Sans en faire part à leurs frères S'entre-donnent là des clystères

Où n'entra point du lénitif, Mais du feu grégeois corrosif.

Les mauvais conseillers des princes, Les désolateurs de provinces, Les méchans minimes d'État, Autant le malin que le fat, Les factieux des grandes villes, Les auteurs des guerres civiles, Les uns sont tout vifs empalés, Et les autres écartelés :

Qui, d'une potence est la branche ; Qui, comme en Turquie, à la guanche * ; Qui, roué de coups de bâton ; Qui, sent le gigot de mouton Sur un gril comme une saucisse.

Enfin chacun a son supplice, Les uns plus, les autres pas tatit, Selon que chacun est méchant. ' Là Thésée est sur une chaise, Ainsi que moi, mal à son aise*, Outre que son malheureux eu Faute de chair est fort pointu, La chaise mal faite et durette De trois de ses pieds a disette ( Pour vous montrer que je puis bien Changer un vers en moins de rien :

La chaise, aussi dure que roche, N'a qu'un pied, et ce pied-là cloche; Le voici d'une autre façon, Tant je suis un joli garçon :

La chaise branlante et très-dure N'a qu'un pied pour toute monture).

Elle trébuche à tout mou ent, 11 la redresse promptement ; A-t-il remis le cul sur elle, Pat ratas, il choit de plus belle.

Phlegyas fait là des sermons, Outre qu'ils sont mauvais, fort longs, Comme ceux qu'on fait au village; Personne n'écoule, il enrage, 11 s'égosille de crier; Chacun a peur de s'ennuyer,

* La guanche ou ganebe est une espèce de potence, particulière à la Turquie On l'appelait aussi ganache.

* Ici, et plus loin encore, Scarron oublie qu'il fait parler la Sibylle, et s'exprime en son propre nom.

LIVHE SIXIEME.

Et s'enfuit e*> faibant la moue.

]1 pousse sa voix, il s'engoue, Prônant à ces malicieux :

Soyez justes, craignez les dieux.

Cette sentence est bonne et belle, Mais en Enfer de quoi sert-elle?

Faire là des sermons si beaux, C'est donner des fleurs aux pourceaux.

Celui-ci vendit sa patrie ; Celui-là (voyez, je vous prie, Le luxurieux animal) Mit une propre fille à mal.

Certes, pour bien conter les choses Qui dans cet Enfer sont encloses, Pour en dire tous les tourmens 11 me faudroit plus de cent ans, Plus de cent langues éloquentes, Comme des clairons éclatantes, La voix comme un bruit de canons, Et l'haleine des Aquilons. »

La vieille, après cette hyperbole, Pour un temps perdit la parole, Et puis, ayant fait un hoquet, Reprit en ces mots son caquet :

« Voilà, mon bon seigneur Enée, Tout ce que de la gent damnée Je vous dirai pour le présent.

Yenez faire votre présent.

Je vois déjà les murs de fonte, Comme un livre ancien raconte, Que les Cyclones ont bâtis, Qui n'étoient pas des apprentis.

J'en discerne les hauts portiques, Et les-deux portes métalliques.

— Pour dire la chose en ami,

Je ne vois ni murs, ni demi, »

Dit jEneas. La péronnelle Lui dit : *Vous me la baillez belle.

En ces lieux mal illuminés, Qui voit la longueur de son nez Se peut vanter de bonne vue ; Puis les mortels ont la brelue.

Allons, allons, doublons le pas. »

Le Troyen ne repartit pas, Et se mit, comme elle, en la voie, Sans que son œil son chemin voie.

Mais la Sibylle le guida, Si bien qu'au mur il aborda, Où le bon seigneur fit en sorte Qu'à tâtons il trouva la porte.

D'eau de puits il s'eau-bénita, Et le rameau d'or présenta ; 11 pensoit le donner lui-même En main propre à la dame blême, Et lui faire son compliment, Mais un gros Suisse, arrogamment, Lui dit qu'elle étoit empêchée.

La Sibylle en fut bien fâchée, Et l'autre en eut bien du chagrin, Car on leur eût donné leur vin.

Enfin ils eurent donc entrée Dans la bienheureuse contrée, Où Maron dit qu'il fait si bon, Que tout le pain est du bonbon, C'est-à-dire est un pain de sucre; Où rien ne se fait pour le lucre, Mais où les habitans gratis Contentent tous leurs appétits.

Tous les faiseurs de mauvais contes, 1 Les faux marquis et les faux comtes1 ,

1 Scarron avait déjà mis un passage analogue à celui-ci dans ses Révélations :

Lors s'acharna la satire Contre les vieux courtisans,...

Les faiseurs de mauvais contes,...

Et tous les marquis ou comtes, »

Depuis Van mil six cent un, etc.

Les faux marquis et les faux comtes fourmillaient alors. « Cette usurpation des titres, disions-nous dans une note de notre édition du Roman comique, était un effet que devait naturellement produire Tinlluence exagtrée de la cour et des grands seigneurs sous Louis XIV, ainsi que la haine professée par les écrivains*

comme par les courtisans contre les bourgeois Aussi les livres de cette

époque sont-ifs pleins de témoignages à l'appui. Je ne parle pas de mademoiselle

Les sots de mauvais entretien, Les hâbleurs, les diseurs de rien, Les grands parleurs et les copistes, Les fats qui contrefont les tristes, Les plus importun» des humains ; Ceux qui montrent leurs belles mains, Ceux qui se disent sans mémoire, S'im tginans qu'ils feront croire Qu'ils en ont plus de jugement, Ce que Ton croît pieusement ; Ceux qui donnent des estocades, Ceux qui disent qu'ils sont malades, Et ne le sont que de l'esprit, Comme on voit par leur appétit; Les femmes qui toujours de mandent.

Les vieillards qui toujours gourmandent, Ceux qui nous aiment malgré nous, Les faux sages, les médians fous, Ceux qui content toujours leurs songes, Qui sont biensouventdes mensonges, Ceux qui ne disent jamais mot,

Finesse ordinaire a to% sot Qui de soi ne peut rien produire, Et qui croit que par un sourire Et par un silence affecté Il couvre sa stupidité1, Ou témoigne sa modestie En ne chantant pas sa partie (Foin de ces chanteurs de tacet, Soit en fauteuil, soit en placet*, Soit en ruelle, soit en rue !

Un bon esprit n'est pas si grue, Qu'il ne soupçonne le revers De ces esprits, clos et couverts ); Ceux de qui 1 haleine est bien forte, Ou bien, pour parler d'autre sorte, Dont l'haleine sent les porreaux; Les hommes qui font trop les beaux, Enfin tous ceux et toutes celles Tant les mâles que les femelles Qui font les vivans enrager, Ne doivent nullement songer

de Gournay, qui remonte aux premières années du siècle ; mais Saint-Amant, par exemple, s'exprime en ces termes (1658) : « Si je ne me suis pu résoudre jusqu'à « présent à me monsieuriser moy-mesme dans les titres de tous mes ouvrages, je « te prie de croire que ce n'est point par une modestie affectée ou injurieuse a

ceux qui en ont uso de la sorte dans les leurs, et que, quand on m'aura bien « prouve que j'ay mal fait, je ne me monsieuriseray pas seulement, mais, pour re- « parer ma faute, je me messiriseray et me chevalieriseray à tour de bras, pour le « moins avec mitant de raison que la pluspart de nos galands d'aujourd'huy en ont « à prendre la qualité ou de comte ou de marquis. » (Avis au lecteur précédant la Généreuse, édit. Jannet, IIe vol., p. 555.) Le Pays raille également ces marquis sans marquisats dans la préface de ses Amitiez, Amours, Amourettes (1664). Et Molière, dans V École des Femmes (1662), acte I, se i :

De la plupart des gens c'est la démangeaison, etc. Il a encore ridiculisé la même manie dans le Bourgeois gentilhomme et dans George Dandin. Ne peut-on dire aussi que la Fontaine, qui pourtant n'était pas lui-même tout à fait irréprochable, pensait à la même chose en écrivant ses fables de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un bœuf, et du Geai paré des plumes du paon? fiussy-Rabutin fit également i ne chanson contre les faux nobles, etClaveret une comédie : YÉcuyertou tes faux nobles mis au billon (1665), dont il faut lire la dédicace aux vrais nobles. Mais les épigrammes ne suffirent pas : on fut obligé de sévir contre les faux nobles. »

' Ce passage rappelle tout à fait l'anecdote bien connue de ce frère mendiant, qui assistait, sur un bateau, à une discussion philosophique entre Molière et Chapelle, et ne donnait son avis que par des hom, hem, qui semblaient en dire beau- . coup. fToye* Grimarert, fie ft Mûri.)

*' Les placées êratenl des sRges sans dossier fit sans bm, «m vçn4 «a usage «tors par enempje à Ta cour, à PhCtel de fctahfluiflel, et dans les gf anUj# wai^ons ou ftm* ras vfeltews n'étalent pas adhtft â F honneur de s'asseoir dans des fauteuils.

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