LIVRE SIXIÈME
A venir là ttlQubler la fête.
Tout est civil, tout est honnête En ce séjour des. bienheureux :
S'il s'y rencontroit 'des fâcheux Qui troublassent leur bande gaie, On les paraferoit de craie, Ou comme des pestiférés Seroientdes autres séparés, Et tôt après mis à la porte, Où le portier feroit en sorte, Les renvoyant bien bâtonnés, Qu'ils n'y metlroient jamais leurs nez.
C'est un vrai pays de Cocagne :
Dans du vin muscat on s'y baigne, Et tout le monde y sait nager Sur le dos, le ventre, et plonger.
On y contente son envie Selon ce qu'on fut en sa vie; Le jeu seul est là défendu, Car qui voudroit avoir perdu ?
Qui se plut à lutter y lutte, Qui fut contestant y dispute ; Un mangeur y mange son soûl, Un buveur y boit comme un trou, Un chasseur chasse, et rien ne manque, Y tire qui veut à la blanque *, Et rencontre dans son billet Quelque bijou qui n'est pas laid.
Enfin on danse, on rit, on raille, On se repose, on fait gogaille, On s'exerce à la course, au saut, On lit des nouvelles d'en haut; Qui veut y ballotte à la paume*, Et même en ce plaisant royaume Ils ont une lune, un soleil, Ou quelque chose de pareil.
Le révérend signor Orphée, La tète de laurier coiffée,
Y chante sur son guitaron
Des airs du renommé Guedron 3.
Les nobles fondateurs de Troie, Marchant gravement à pas d'oie, Barbe en pointe et chapeau pointu,
Y discourent de la vertu.
Ilus, Dardanus, Assarace,
Et cent autres de même race, Les uns font leurs chevaux trotter, Les plus hardis les font sauter; D'autres font leurs chariots courre, Et d'autres jouent à la mourre *.
Les plus vieux et les plus sensés
Y parlent des siècles passés,
Ou bien font des contes pour rire.
Ceux qui font rage de la lyre, J'entends les poètes divins, Alors qu'ils sont entre deux vins5,
1 Loterie du temps, qui (irait son nom de ce que le billet hlanc y perdait. Les autres billets portaient la désignation de leurs gains. La blanque était très-répandue, et on y fit plus d*une fois des bénéfices, et surtout des pertes, dignes des maisons de jeu de Hombourg ou de Bade.
* Le jeu de paume était le divertissement favori du temps de Scarron. On peut en voir la description dans le Jeu royal de la paume. (Maison académ., 1659, in-12.) Il y avait des tripots, c'est-à-dire des locaux disposés pour ce passe-temps, dans toutes les vHles tant soit peu importantes, et ces tripots servaient ordinairement de salles de spectacle, lors du passage de quelque troupe nomade.
3 Vieux chansonnier qui jouissait encore de quelque renommée. Pierre Guedron était maître de oiusique et compositeur de la chambre de Louis XIII. Dassoucy, dans ses Aventures (chap. vu), et Brosselte, dans une note sur la satire IX de Boileau, nous apprennent que le père du Savoyard, chantre du pont Neuf, comme son iils, mettait surtout à contribution les œu\res de Guedron et de BoesseU
* Jeu qui consiste à lever, sans le moindre retard, autant de doigts que le partenaire l'indique.
& On connaît l'épitre d'Horace à Mécène (XIX) :
Piisco si credisy Meeceoas docte, Gratmo, Nulla placera diu née vivere earmina pttssunt Quae scribuntur aqua potoribus...
Vina ferê : dulces obierunt manè Camœnaî
Par déu se chantent des carmes, Qui font rire ou verser des larmes, Selon que ce qu'on a chanté Rend triste ou met en gaieté.
Celui qui pour le peuple endure, Que l'on relègue ou claquemure, Les Gâtons, qui font toujours bien, Comme fait Deslandes-Payen *, Les prélats, à droit comme à gauche, Nets de toute sale débauche, Et qui n'ont point eu de Lais; Ceux qui sont morts pour leur pays, Les pauvres de vie inconnue, De vertu rare, quoique nue; Les beaux esprits point médisans, Les peintres, nobles artisans, Qui sont de leurs jours la merveille *, Y sont le laurier sur l'oreille, Faisant bonne chère à leurs sens Par mille plaisirs innocens.
Enfin les hommes de mérite, Dont la troupe est là fort petite Aussi bien qu'en ce monde ici, Sont là, sans peine et sans souci,
Et se réjouissent ensemble De la façon que bon leur semble.
Aucuns dansent des tricotets 5 :
Ce sont ceux qui furent coquets ; Et quelques donzelles savantes De ces galans sont les galantes.
Le plus souvent ils vont au cours (Car on le tient là tous les jours *), Ou bien sur de molles herbettes Font l'un contre l'autre à fleurettes, Ou se donnent les violons, Qui sont là rares, mais fort bons.
D'entr'eux tous, le rimeur Musée Ayant la Sibylle avisée (Peut-être qu'il la connoissoil), Lui demanda ce que cherchoit En ces bas lieux messire Énée.
La vieille, comme étant bien née, La chose ne lui cela pas, Et dit, le saluant bien bas :
« Nous cherchons en ce pays sombre D'Anchises la vénérable ombre, Non pas seulement pour le voir, Mais pour essayer de savoir
Laudibus arguitur vini vinosus Homerus : Ennius ipse pater numquàm, nisi potus, ad arma Prosiluit dicenda...
Voilà donc, d'après cette épître, quatre poëtes, qui se présentent pour justifier le vers irrévérencieux de Scarron, et quels poètes ! Cratinus, Homère, Horace, Ennius ! Combien d'autres n'y pourrait-on pas joindre, surtout au dix septième siècle, en fouillant les cabarets où les poëtes rouges-trongnes, Théophile, Saint-Amand, Colletet, Chapelle, Beys, etc., etc., rimaient tout le jour en faisant la débauche ! Scarron lui-même avait pu voir chez lui, dans ses repas de pièces rapportées, lu verve de plus d'un poète s'allumer entre deux vins.
* Voir la dédicace du Va livre.
« Scarron était grand partisan de peinture. Le Poussin, qu'il avait connu à Rome, vers 1654, nous apprend dans sa correspondance (7 février 1649 et 29 mai 1650) que deux tableaux lui avaient été commandés par noire poëte.
» Le tricotet, qui rentrait dans les danses par haut, comme disaient nos pères, se dansait gaiement et en rond. On en peut voir la description plus détaillée dans les traités spéciaux sur la matière. C'était un des divertissements favoris de Henri IV, qui y ajouta, dit-on, un trépignement de pied à la (in du dernier couplet. En 1755, on donna le Ballet des Tricotets au théâtre de la Foire.
* Cours, dans son sens le plus large, dés gnait tout lieu de promenade, surtout pour le beau monde. On appelait particulièrement le Cours, ou le Cours-la-heine, la promenade ouverte en (628, sous ia régence de Marie de Médicis, au lieu où elle se trouve encore aujourd'hui. Il y avait des jours marqués où les parfaits galants devaient, sous peine de forfaire et de déchoir, se rencontrer à tel ou tel Cours. (Voir Loti de la galant-, édit. Aubry, p. 20.)