‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 11 sur 227 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Mais elle rompit tant lu tête A Jupiter, qu'à sa requête Il en fit un présidial J (Je ne sais s'il fit bien ou mal), Y fonda deux ou trois collèges Avec de fort beaux privilèges.

Elle eût fait de cette cité Ce que Rome a depuis été; Mais, par malheur, en cette affaire, Le destin fut d'avis contraire, Le destin qui fait bien pester Même le grand dieu Jupiter.

Or, comme souvent trop l'on eause, Elle avoit ouï quelque chose, Qu'un jour viendroit que les Troyens Perdroient les pauvres Tyrieus; Ce que craignant la bonne dame, Et gardant encor en son ame Le beau jugement de Paris, Et l'insupportable mépris Qu'en faveur de Vénus la belle Il eut pour Pallas et pour elle, Outre qu'il avoit révélé (Heureux s'il n'eût jamais parlé!) Qu'elle avoit trop longue mamelle, Et trop long poil dessous l'aisselle, Et, pour dame de qualité, Le genouil un peu trop crotté ; Puis un autre mal sans remède, Le rapt du jeune Ganymède, Dont son débauché de mari Avoit fait un cher favori ;

Ces choses -là, mises ensemble, Étoient suffisantes, me semble, Pour lui faire faire aux Troyens Ce que les laquais font aux chiens, C'est-à-dire guerre terrible :

Elle faisoit donc son possible Que ces pauvres dépaysés, Pour la plupart dévalisés, Ne pussent comme peuple libre Planter leur piquet sur le Tibre, Y semer blé, cueillir raisins, S'allier avec leurs voisins, Comme ils faisoient dans laPhrygie, Devant que les troupes d'Argie Fissent des biens de Priamus, Après dix ans, gaiideamus, Tant l'entreprise étoit hautaine, D'élever cette gent romaine, Malgré ses ennemis divers, A l'empire de l'univers !

Cette pauvre race troyenne, Dessus la mer sicilienne, Comme après bon vin bon cheval 2, Voguoit sans songer à nul mal ; Us avoient tous le vent en poupe, Et n'étoit pas un de la troupe Qui ne chantât des Leridas, Des lampons, et des oitidas 3, Et mille autres telles denrées, Quand, sur les plaines azurées, Junon, par la trappe des cieux.

Par malheur vint jeter les yeux.

* Le présidial, tribunal supérieur au bailliage, prononçait en dernier ressort sur les appellations des juges inférieurs dans les limites de leur juridiction. Ce terme rifrs'entendait pas seulement du tribunal, mais du lieu qui le possédait.

2 Suivant le Dictionnaire comique de Leroux : « Après bon vin bon cheval, signiiie qu'un homme crui a bien bu fait bien trouver des jambes à son cheval. » Furetière donne aussi la même explication. On voit suffisamment par Jà le sens du passage.

3 C'est-à-dire des refrains plaisants et joyeux. La ville de Lérida, en Espagne, déjà célèbre par l'exploit de la Mothe-Houdancourt, qui l'avait prise en 1644, venait d'être assiégée vainement deux fois de suite: en 1646 par le comte d'IIarcourt, et en 1647 par Condé. Ce dernier siège surtout excita des vaudevilles à n'en plus finir : « Nous ne faisions que goguenarder pendant le voyage, dit Hamilton dans le chapitre vin des Mémoires de Grammont- M. le Prince était le premier à nous mettre en train sur son siège. Nous fîmes quelques couplets sur ces Lérida, qui ont tant couru, afin qu'on n'en fît pas de plus mauvais. Nous n'y gagnâmes rien ; nous eûmes beau nous traiter cavalièrement dans nos chansons, on en fit à Paris où l'on nous traitait encore plus mal. » — Lampons (buvons) était le refrain de beau-

Quand elle les vit ainsi rire, Elle en accrut si fort son ire, Que, si son lacet n'eût rompu, Outre qu'elle a voit bien repu, Je crois, Dieu veuille avoir son amc ! Qu'elle eût crevé, la bonne dame.

L'esprit donc quasi perverti :

« J'en aurai donc le démenti, Cria-t-elle, et cette gueusaille A ma barbe fera gogaille? Quoi î Pallas, qui n'est que Pallas, A pu ce que je ne puis pas !

Contre les Grégeois animée, Du foudre de son père armée Pour un seul, elle a fait sur tous Pleuvoir une grêle de coups; Elle a bien pu réduire en poudre Le pauvre Ajax d'un coup de foudre, Jeter les Grecs, qui çà, qui là, Et je ne pourrois pas cela?

Et malgré moi la destinée Gardera ce faquin d'Énée?

Et moi qui suis, sans me vanter,

Sœur et femme de Jupiter,

Je ne pourrai, quoi que je fa^e,

Perdre cette maudite race,

Et chacun me méprisera,

Et pas un ne m'adorera?

Car qui diable seroit si bête

De vouloir célébrer ma fête?

Qui voudroit me sacrifier

Bœuf, vache, mouton ou bélier,

Oui, bœuf, mouton, bélier ou vache ?

Il n'est personne que je sache

Qui veuille m'offrir seulement

Un rat, qui n'est qu'un excrément1. »

Cela dit avec violence, La déesse, à beau pied sans lance2, S'en alla trouver Éolus, Roi non pas des plus absolus, Car les Vents, dont il est le maître, Lui font souvent bien du bissêtre5, Étant inconstans et légers; Mais pour éviter les dangers, Il les tient dans une caverne, Où l'on ne va point sans lanterne :

coup de chansons plus ou moins populaires, de celle-ci, par exemple, que l'on trouve, avec quelques variantes, dans le Dictionnaire de Furetière et dans le Recueil de Maure pas :

Jacque, en partant de Dublin,

Dit a Lauzun sans chagrin :

Prenez soin de ma couronne ;

J'aurai soin de ma personne.

Lampons, (Bis.)

Camarades, lampons.

Tallemant bous apprend que le maréchal de Grammont avait été surnommé le maréchal Lampon, parce qu'on avait fait sur lui, après qu'il eut perdu la bataille d'Honnecourt, un grand nombre de ces vaudevilles qu'on appelait les Lampons, de leur refrain. — Oui-da revient à chaque page, en forme de réponse ou de réflexion ironique, chez tous les écrivains plaisants d'alors, chansonniers ou autres : Oui-da, j'y consens, bonne bête.

{Virgile travesti, h X.)

«.Minerve dit : « Oui-da, oui-da, je l'estime. » (Voiture.) Etc., etc.

* C'est le terme de la Fontaine :

Va-t'en, chétif insecte, excrément delà terre.

(Le Lion et le Moucheron, II, ix.)

* C'est-à-dire démontée et désarmée, ou sans équipage. 3 Accident, dégât, malheur :

Eh bien, ne voilà pas mon enragé de maître! Il nous va faire encor quelque nouveau hissêtre.

(Molière, VÉtourdi, act. V, se. vu.)

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