LIVRE PREMIER
Autrement, ces séditieux Bouleverseroient terre et cieux.
C'est pourquoi, craignant leur folie, 11 les emprisonne, il les lie; Mais le vent coulis seulement Sort, quand il veut, impunément.
Les autres vents souvent s'échappent; Lors, malheur à ceux qu'ils attrapent, Malheur aux arbres, aux clochers, Walheuraux vaisseaux, aux nochers, Malheur à toutes cheminées, Qui deviennent lors enfumées.
Etant ainsi capricieux, Jupiter, le grand roi des cieux, Dessous de grandes roches dures, En de grandes caves obscures, Les lient enfermés sous la clef, Imposant dessus eux un chef Qui leur lâche à propos la bonde Quand il faut balayer le monde.
C'est donc là que la dame vint.
Voici le discours qu'elle tint, Quasi parole pour parole, Au roi des quatre vents, Éole :
« 0 toi qui fais ce qui te plaît Du Sud, du Nord, de l'Ouest, de l'Est, Et qui, de mon époux et frère, Roi des hommes, des dieux le père, As eu le don de rendre l'air, Comme tu veux, obscur ou clair; Une caravane troyenne Vogue dessus la mer Tyrenne :
Ce sont gens qui ne valent rien, Auxquels je ne veux pas grand bien.
Ils espèrent en Italie
Leur retraite bien établie, Chargés de hardes et d'écus, Et de leurs pénates vaincus; Ils y voguent le vent en poupe, Et n'est pas un en cette troupe Qui me rende ce qu'il me doit.
Enfin on en abuseroit, Si je les laissois bragues nettes i ; Ilsdiroient de moi cent sornettes.
Si tu me veux bien obliger, Fais vitement le temps changer, Donne-leur d'un vent de galerne 2 Qui jusques au ciel me les berne, Ou bien plutôt des quatre vents
Qui jour et nuit les .poursui vans,
Brisent leurs vaisseaux contre terre,
Comme s'ils n'étoient que de verre ;
Aiin qu'ils craignent tout de bon
La divinité de Junon.
J'ai pour damoiselles suivantes
Quatorze nymphes très-galantes;
Celle que j'estime le plus
Sera la femme d'Eolus :
C'est la parfaite Deiopée,
Un vrai visage de poupée.
Au reste on ne le peut nier,
Klle est nette comme un denier 3;
Sa bouche sent la violette,
Et point du tout la ciboulette.
Elle entend et parle fort bien
L'espagnol et l'italien ;
Le Cid du poëte Corneille,
Elle le récite à merveille,
Coud en linge en perfection,
Et sonne du psaltérion. »
1 Expression du style bouffon qui signiiie sans préjudice, sans blessure.
2 Vent froid qui souflle entre le nord et l'ouest.
3 «Non pas pour dire que le denier soit fort net, car, au contraire, comme il passe par les mains du peuple, il est sale d'ordinaire. Mais cela s'entend d'un compte qui est clair, liquide et exact. Rendu comme un denier. » (Dict. corn, de Leroux.) Voilà un exemple curieux de la forme singulièrement elliptique que revêtent souvent les proverbes et de l'interprétation libérale qu'ils peuvent exiger. La lettre tue el l'esprit vivifie. Ce dicton nous en rappelle un autre : Résolu comme Barthole (ou, par corruption, comme Berthaud), qui, d'abord, voulait dire : Cela est résolu, comme pourrait le résoudre le jurisconsulte Barthole; puis qui, peu à peu, à mesure qu'il s'éloignait de son origine, a vu sa signification dénaturée, à cause du mot résolu, pris pour synonyme de déterminé-, intrépide.
A cela que dit maître Éole?
« J'aurois la cervelle bien folle Si je ne vous disais oui, Répondit-il tout réjoui, Et découvrant sa tête chauve, Qui fut jadis de couleur fauve ; C'est à vous, dame, à commander, Et je n'ai rien qu'à seconder Les volontés de ma princesse, Sans m'enquérir pourquoi ni qu'est-ce.
Par vous j'ai dans le firmament Un assez bel appartement ; Par vous Jupiter favorable M'admet à la divine table, Où j'avale tant de nectar, Que je m'en trouve gras à lard, Où d'ambroisie, et de la bonne, Jusqu'au cou souvent je me donne, Et toutes ces félicités Sont les effets de vos bontés. »
Cela dit, à la hâte il darde Contre le roc une hallebarde :
Elle y fit un petit pertuis; Il ne fallut point un autre huis Aux vents pour faire une sortie, Dont la mer, toute pervertie \ Aux hommes sur elle flottans Fit bientôt mal passer le temps.
Les vagues que les vents enflèrent Jusqu'au cielles vaisseaux portèrent, Mais ils en furent rapportés Plus vite qu'ils n etoient montés.
Le choc des vagues forcenées, Le fracas des nefs ruinées, Les cris et les gémissemens, Les vents et leurs mugissemens, La grosse pluie avec la grêle, Tombantes du ciel pêle-mêle, Tout cela faisoit un beau bruit.
Le jour étoit devenu nuit ; Des éclairs seuls luisoient sur l'onde; Car pour le beau flambeau du monde, Voyant tous les vents déchaînés, Mettant son manteau sur son nez, 11 avoit regagné bien vite,
De peur d'être mouillé, son gîte.
Alors ;Eneas le pieux, Regardant tristement les cieux, Lâcha ces pieuses paroles :
« Je serai donc mangé des soles ! Cria-t-il, pleurant comme un veau, Et je finirai dedans l'eau !
0 quatre ou cinq cents fois heureuses, Ames nobles et valeureuses, De qui les corps maintenant secs, Découpés par les glaives grecs, Ont été de la mort la proie Devant la muraille de Troie !
0 le plus vaillant des Grégeois, Diomède le Rabajois, Pourquoi ne m'as-tu de ta lance Percé l'estomac ou la panse?
J'en aurois le bon Dieu loué, Et t'en aurois bien avoué.
Au moins aurois-je l'avantage D'avoir témoigné mon courage, D'être mort avec Sarpédon, Ce maître joueur d'espadon, Auprès d'Hector cet invincible, A tous les Grégeois si terrible, Qui si souvent couvroit les bords Du fleuve Xante de corps morts, Du fleuve Xante de qui l'onde A tant enseveli de monde; Au lieu que mourir dans la mer, Où tout ce qu'on boit est amer, Mangé des harengs et morues, Des soles, turbots et barbues, Est un malheur qui me feroit Rendre grâce à qui me pendroit! »
Un vilain vent, sans dire gare (Il falloit qu'il fût bien barbare D'attaquer un homme si bon), Lui fit bien changer de jargon!
Il s'embarrassa dans les voiles, Rompit les cordes et les toiles, Et fit entrer dans le vaisseau Je ne sais combien de muids d'eau.
La troupe, d'espoir dénuée, Fit une piteuse huée;
i Retournée, dans le sens de letymologie latine.
Un Ilot jusqu'au ciel l'éleva, Puis aussitôt le flot creva, Laissant en mer une ouverture Où chacun vit sa sépulture.
Trois vaisseaux, des vents maltraités, Dans les rochers furent portés ; Trois dans les écueils s'ensablèrent, Dont les plus résolus tremblèrent.
Des soldats lyciens la nef, Dont le brave Oronte étoit chef, Des vents et des flots combattue, Fut à la fin par eux vaincue; Un gouffre à la fin l'absorba, Ou, pour mieux dire, la goba.
Jamais on ne vit tel orage, Ni si triste remu-ménage.
Les pauvres malheureux Troyens, Las et recrus * comme des chiens, Vidèrent lors toutes leurs tripes.
Lors, on vit force bonnes nipes Flotter parmi des ais brisés, Et les corps de force épuisés.
Quelques-uns vainement nagèrent, Mais les bras bientôt leur manquèrent, Car les malheureux n'avoient pas Des calebasses sous les bras.
La nef du fort Ilionée Des grands coups de vent ruinée, Celle du fidèle Achatès, D'Abas et du vieil Aletès, Tournoient comme des girouettes, Faisoient en mer cent pirouettes, Qui, pis est, la cane2 souvent; Mais ainsi le vouloit le Vent.
Ces maîtres balayeurs du monde Faisoient ainsi rage sur l'onde; Mais Neptune au poil bleu-môurant. Qui n'a pas l'esprit endurant, Se douta bientôt de l'affaire, Encor qu'on tâchât de lui taire, De peur qu'en étant irrité 11 n'en altérât sa santé ; Mais, voyant l'obscurité telle,
Qu'il avoit besoin de chandelle, Encor qu'il ne fût que midi, Lt que le poisson étourdi S'alloit cachant dans les rocailles-, Le roi du peuple porte-éeailles Poussa son char fait en bateau Devers la surface de l'eau.
Lorsqu'il mit hors de l'eau la tête, Les flots, nonobstant la tempête, S'abaissèrent de la moitié.
Les Troyens lui firent pitié, Lt les auteurs de leur misère Le mirent bien fort en colère.
Connaissant la mauvaise humeur Lt le chien d'esprit de sa sœur, Il ne douta point que l'orage Ne fût un effet de sa rage.
Aussitôt qu'en paume il siffla, Au diable le vent qui souffla, Et qui lors eut le mot pour rire* 11 appela le vent Zéphyre, Et le vent Eure : tout honteux, Ils vinrent devant lui tous deux, La joue à demi désenflée, Et jusqu'au menton avalée.
Alors qu'il les eut devant lui :
« Ce n'est pas, dit-il, d'aujourd'hu Que, sans regarder qui vous êtesfc Sans songer à ce que vous faites, Et si je le trouverai bon, Vous exercez votre poumon A troubler le repos du monde, Faire des vacarmes sur l'onde, Et jeter de la poudre aux yeux Au premier chapitre des cieux.
J'ai bien peur, si mon avis passe, Que le roi du ciel ne vous casse Et la brouée3 et les frimas; Par la mort... » 11 n'acheva pas, Car il avoit l'âme trop bonne :
« Allez, dit-il, je vous pardonne; Tirez-vous vitement d'ici, Et ne pensez plus faire ainsi
* Même sens que las, avec plus de force.
2 Faire, la, cane, c'est faire le plongeon. L'expression se prenait souvent au figuré.
5 Pluie de courte durée.
Sur mes flots votre soufflerie; Je n'entendrai pas raillerie, Et que votre beau roi de vent Porte respect à mon trident :
La mer n'est pas de son domaine.
Qu'en sa demeure souterraine 11 vous donne, s'il veut, la loi, Sans rien entreprendre sur moi. »
Le vent Eure et le vent Zéphire A cela n'eurent rien à dire.
Un vaisseau troyen échoué Par Triton et Cimothoé Fut dégagé d'un banc de sable, N'ayant plus ni voile ni cable ; Trois autres tout déharnachés, Par les vents sur les rocs juchés, Par les mêmes à grande peine Regagnèrent l'humide plaine, lie bon Neptune cependant Rendit, d'un seul coup de trident, La mer, auparavant si fière, Paisible comme eau de rivière ; Et puis, devenu tout gaillard, Fit faire avecque beaucoup d'art A son char mille caracoles, Sur le lac où l'on prend les soles.
Lors aussi poli qu'un miroir, Lors vraiment il le fit beau voir, Et les dieux marins qui le virent Là-dessus compliment lui firent ; Et le soleil pareillement, Revenu depuis un moment, Quand il vit que vent et nuage, Et tout ce qui faisoit l'orage, S'étoit enfui vers l'horizon :
Tout ainsi, par comparaison, Qu'en une populace émue, Où l'on oit crier : Tue 1 tue l Et que les bâtons et caillous
Volent, faisant bosses et trous ; Si quelqu'un à la grande barbe, Et de majestueuse garbe *, Sans craindre pierre ni bâton, Vient haranguer comme un Caton, Il impose aussitôt silence.
Fait cesser toute violence, Et chacun retourne chez soi, Disant: «C'est lui, ce n'est pas moi,»
De peur d'être mis en séquestre; Tant l'honorable bourguemestre, Grondant ici, caressant là, Dans la ville met le holà, Avec une conduite telle, Qu'on diroit que ce n'est plus elle.
Le roi des flots, ni plus ni moins, Par sa diligence et ses soins, Après avoir lavé la tête Aux vents, auteurs de la tempête, Rendit la mer, malgré le vent, Aussi paisible que devant.
Cependant les soldats d'Énée, Malgré Junon la forcenée, S'efforçaient, à force de bras, Encore qu'ils fussent bien las, De gagner la terre voisine, Mal satisfaits de la marine ; Enfin, ils ramèrent si bien, Qu'ils virent le bord libyen.
Là, mademoiselle Nature Fait un port sans architecture, D'une petite île couvert, Où personne n'est pris sans vert4, Car en tous temps d'herbe nouvelle (Mais entre autres de pimprenelle) Elle est pleine jusqu'en ses bords, Au grand bien de ceux de dehors, Qui viennent chaque jour de terre En prendre pour mettre en leur verre.
' Mine, apparence, physionomie. C'était un vieux mot réservé au style burlesque.
* Au dépourvu. Ce dicton, alors fort usité, était emprunté à un jeu où l'on devait toujours avoir sur soi une feuille verte, cueillie du jour même, sous peine d'amende, et où chacun tâchait d'aborder un de ses compagnons à l'improviste pour le prendre sans vert. On sait que la Fontaine a fait, sous le nom de Champraeslé, une comédie intitulée ; Je vous prends smt vert-
Ce port, peu* connu des nochers, Tout environné de rochers, Représente une scène antique ; Deux éceuils font comme un portique, A l'abri desquels les vaisseaux N'ont peur de la fureur des eaux, Ni des vents qui leur font la guerre, Non plus que s'ils étoient sur terre : On prendroit ces écueils hideux, Dont les arbres sont les cheveux, Pour des géants qui sont en garde, S'ils étoient armés d'hallebarde.
Les rochers de l'autre côté Sont très-commodes en été, Chacun d'eux ayant dans son ventre Une caverne, ou bien un antre, Où logent (maudit soit qui ment) Les nymphes ordinairement.
Là, de belles sources d'eau douce, Dont les bords sont couverts de mousse, Disent à celui qui les voit :
« Ne voulez- vous point boire un doigt? » Tout auprès, une forêt sombre Où l'on est en tout temps à l'ombre, Et dont les arbres toujours verts Sont de l'âge de l'univers, N'a jamais senti, que je sache, Coup de serpe, cognée ou hache, Et jamais en ce port caché D'ancre ne s'étoit accroché:
Énée en eut le pucelage, Et premier foula ce rivage, De sept vaisseaux accompagné ; Tout le reste étoit éloigné De cette flotte dissipée.
Ayant donc la terre attrapée, Dieu sait s'ils furent diligens A descendre, les bonnes gens.
Lors Achates un fer empoigne, Et contre un caillou si bien cogne Qu'il en fit, non pas pour un peu, Sortir étincelles de feu ; Ce feu pris à matière sèche (Je ne sais pas si ce fut mèche,