LIVRE SIXIEME
Ce que madame Destinée A la race de maitre Énée Veut faire de mal et de bien.
Ce bon prince, qui n'en sait rien, .
Avec quelque raison espère Qu'il saura le tout de son père, Et d'être aidé de son conseil.
— Je crois qu'il se gratte au soleil, C'est son exercice ordinaire.
Comme il est d'humeur solitaire, Si voua l'agréez, volontiers, Je m'offre de faire le tiers Et de vous mener où je pense Qu'est à présent Sa Révérence »
Voilà ce que Musaeus dit.
Maître ^Bneas au mot le prit, . Et fit compliment au poëte.
Ils parlèrent de la Gazette1, Car grand nouvelliste il étoit, Et comme un diable contestait, Quoique, dans les champs Élysces, Les âmes bien civilisées Ne contestent que rarement ; Mais &neas, adroitement, S'étant aperçu de son vice, Pensa lui rendre un bon office, A ce qu'il voulut se rangea, Dont quasi Musée enragea, Car tout animal qui conteste Contre qui lui cède tout, peste ; Et c'est bien le pousser à bout Que se taire et lui céder tout.
Marchant et faisant conférence, Ils trouvèrent une éminence D'où l'œil pouvoit aller bien loin.
iEneas, n'ayant plus besoin De ce bel esprit qui le mène, Ou pour lui donner moins de peine, Ou se sentant importuner, Le fit sur ses pas retourner.
L'auteur retranché de leur troupe, Ils grimpèrent sur une croupe, Non sans avoir bien haleté :
La vieille en eut mal au côté.
Sur cette bosse de la terre, Dieu sait comme ils firent la guerre, S'entend à l'œil, car autrement Je parleroi* peu nettement, Et j'attirerois la critique Qui daube sur qui mal s'explique.
Leurs yeux ayant leurs coups visés Sur tous les objets opposés, Us découvrirent maitre Anchise Aux longs crins de sa tête grise; Il étoit dans un plaisant val, Qui des âmes est l'arsenal :
Ce ne sont pas des âmes neuves, Mais des âmes d'autres corps veuves, Qui sur terre retourneront Et d'autres corps habiteront.
Parmi ces personnes en herbe Qui ne sont pas encore en gerbe, Le bon seigneur considéroit Celles dont grand bruit on feroit.
Aussitôt qu'il vit maître Énée, Il dit d'une voix étonnée :
« Je t'ai bien longtemps attendu, Mon fils, en ce pays perdu.
J'aurois douté de ta venue Sans ta piété si bien connue ; Mais j'en étois aussi certain Que si je t'eusse eu dans la main.
J'eus peur de te voir dans Carthage Enchevêtré d'un mariage, Car, si le Destin n'a menti, On te garde un meilleur parti.
Pour te parler en conscience, Mille fois par impatience J'ai, crié d'un esprit mutin :
« Maudit soit le fils de putain ! »
Il est vrai que le ternie est rude, Mais pardonne à ma promptitude :
C'est le vice de ma maison.
Quand on aime on est sans raison.
Viens donc, mon fils, que je t'embrasse, Viens me baiser droit à la face; Viens, dis-je, sans plus différer.»
Autant qu'une âme peut pleurer,
« Probablement la Gazette de France, fondée par Théophraste Renaudot, en 1631; peut-être la Gazette burlesque publiée par Scarron lui-même pendant la Frondç.
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Du père de mess ire Énée La barbe de pleurs fut baignée, Et d'Anchises l'enfant gâté Versa des pleur» en quantité, Disant telle ou semblable chose :
« 0 de mes pleurs l'aimable cause, Mon cher et bien-aimé papa, Qui m'avez depuis pe à pa, Jusqu'à la plus haute science (Par exemple la chiromance1) Montré, non pas comme un pédant, Toujours fâcheux, toujours grondant, Et ne respirant que le lucre, Mais enm'élant doux comme sucre, Et sans m'a voir jamais battu, Quoique je lusse un peu têtu ; Je n'ai pas fait grande prouesse En venant chercher Votre Altesse Jusqu'au fond du royaume noir; Je n'ai rien fait que mon devoir, Et j'aurois baissé d'un étage S'il en eût fallu davantage.
Mais dépêchez-moi vitement :
Ma flotte peste assurément; Les plus retenus en colère, Sans porter respect à ma mère, M'appellent bâiard, vous, vieux fou.
La peste leur casse le cou !
Ou je les donne à mille diables !
Et mille autres pointes semblables, Dont le sujet ou le suivant Régale son maître souvent. »
Après ces mots pleins de franchise 11 voulut embrasser Anchise, Mais rien da tout il n'embrassa.
Par iroia fois il recommença, Et par trois fois à l'embrassade L'ombre lui fit la pétarade,»
Lui disant : « Tu ne me tiens pas, Tu te lasses en vain les bras, Je suis une ombre à ion service, Et non par un corps qu'on saisisse. »
Maître iËneas en fut confus Comme quand on souffre un refus;
Mais, après un moment de honte, Le seigneur n'en fit pas grand conte.
Dans le fond du vallon éloit Un bois que le vent agitoit.
Le fleuve, ennemi de mémoire, Passoit auprès, donnant à boire A plusieurs esprits altérés; Ils étoient ensemble serrés, Car la multitude éloit grande.
On peut comparer cette bande Aux abeilles, quand, dans un pré De cent mille fleurs diapré, Leur soûl de fleurs elles se donnent, Et, picotant les fleurs, bourdonnent; Ainsi les âmes, dans Leihé, Sans se faire civilité, S'entrefaisoient choir dans le fleuve :
Tandis que quelqu'une s'abreuve, L'autre, par le cul la choquant, Prenoit sa place en se moquant.
Énée, à cette multitude, Ne fut pas sans inquiétude >*> (Maron dit qu'il en eut horreur, Mais je crois que c'est une erreur); 11 est vrai que, voyant la chose, Volontiers il eût su la cause De leur grande altération, Et pourtant, par discrétion, 11 dissimula son envie; Anchises, qui fut en sa vie Fin et rusé comme un Normand, Le vit à ses yeux aisément.
11 lui dit : «Ceux que tu vois boire Tâchent de perdre la mémoire Dans la rivière de Lelhé D'avoir en d'autres corps été, Afin qu'au monde retournées | Après un grand nombre d'années, ! Des corps jadis abandonnés, \ Comme de péchés pardonnes, : Elles perdent la souvenance.
— N'en déplaise à Votre Éminence, Ces esprits-là, dont vous parlez, Sont du jour bien ensorcelés,
«L'art d'interpréter la destinée d'une personne d'après l'inspection des lignes de sa main.