LIVRE SIXIÈME
De le venir chercher sur terre, Où tant de maux leur font la guerre : C'est folie ou stupidité, Ou ce n'est pas la vérité. »
A cette réponse incivile, Anchises, sans croire à sa bile, Lui dit d'un ton plus sérieux :
« Ne parte point* ou parle mieux.
Entre, vous gens de Vautré monde, Toujours on sou sens on abonde; Ceci vous soit dit en passant; »
Maître /Eneas, en rougissant, Rentra bientôt en sa coquille; Et voici, de fil en aiguille, Ce qu'ajouta son géniteur, < Gesticulant en orateur :
« Dame Nature est une mère Qui produit, sans l'aide d'un père, Ce grand nombre d'enfans divers Qui peuplent le vaste univers, Comme le ciel clair comme un verre, Le soleil, la lune, la terre, La mer, les bois, et extera, hl est tout ce qui vous plaira.
Or cette Madame Mature, Qui sert à tout de nourriture, Qui fait tout agir, tout mouvoir, Sans qu'on le puisse apercevoir, Est infuse par tout le monde; Selon qu'aux choses elle abonde, Elle en accroît les qualités, Les mesures, les quantités.
Lorsque de sa lumière interne Un corps humain est la lanterne, Cette lumière en ce corps fait Plus grand ou plus petit effet :
Quand cette lumière est plus forte, Lors l'esprit sur le corps l'emporte, Et, quand le corps est le plus fort, L'esprit y manque, et le corps dort.
L'esprit du corps fait une crasse Qui facilement ne s'efface, Et, quoiqu'il ait son corps laissé, 11 n'est pourtant pas décrassé De cette crasse qui le mine, Qu'il n'ait passé par l'étamine, C'est-à-dire par les tourmens .
Qui durent un grand nombre d'ans.
Les esprits nets de leurs onjures, Ayant souffert mille tortures, .
Ayant été fort bien pendus, Brûlés, sur 1 roue étendus, La tête ou les côtes brisées, Sont admis aux champs Élysées, Où, par l'espace de mille ans, A Une force de bon temps, A force de vivre à leur aise, Ainsi que l'or dans la fournaise, On les met d'assez haut carat, En tel agréable climat, Tour être au monde renvoyées, Outre qu'elles sont nettoyées Dans la rivière de Lethé ; D'avoir autre part habité, Elles y perdent la mémoire :
Pour cela l'on les y fait boire.
— Ma foi, je ne vous entends pas, Dit à cela maître ^Eneas ;
Et, dès la quatrième ligne, Soit que je n'en sois pas trop digne, Je n'ai rien du tout entendu, Et c'est autant de bien perdu Que vos rébus de Picardie '.
Trouvez bon que je vous le die : Ou^mon père est beaucoup obscur, Ou son fils a l'esprit bien dur.
— Tant pis, tu devois donc te taire.
Je pensois quelque honneur te faire Devant la dame que voilà :
Je ne sa vois que trop cela. »
* Qn sait ce qu'il faut entendre par un rébus. Pour l'explication des mots rébus de Picardie : « Il n'y a pas longtemps, lit-on dans le Dictionnaire de Furetière, que les clercs de Picardie faisoient tous les ans, au carnaval, certains libelles qu'ils appeloient de relm qux gerunlur, c'est-à-dire des railleries de ce qui se passoit dans la ville, — où ils fa.soient de ces équivoques : ce qui a été défendu à cause du scandale... Le sieur des Accords a fait un recueil des plus fameux rébus de Picardie. »,
Voilà ce que lai dit Anchise, Faisant une mine assez grise.
Tandis qu'il tenoit ces discours, Eui et lui s'approchoient toujours Des bords de l'admirable fleure Où la troupe d'esprits s'abreuve.
Là, le vieillard reprit ainsi :
« Parmi la troupe que voici, le t'apprendrai, mesure Enée, De ton étrange destinée En peu de moto le tu autem *, Les noms de tes neveux Item Je te dirai cent mille choses Qui ne sont pas encore écloses, Qu'autre ne te diroit jamais.
Je te conterai les beaux faits De gens au poil comme à la plume *, Dont on fera plus d'un volume. »
Cela dit, sur maître /Eneas, A cause qu'il étoit bien las, Il se mit à la chèvre morte, A peu près de la même sorte Qu'il lit au sortir d'ilion, Mon pas se sauvant en lion, Mais en âne, ne vous déplaise.
Étant là comme en une chaise, Ayant toussé, mouché, craché, Ayant bien fait de l'empêché, Enfin il dénoua sa langue, Et fit cette belle harangue :
« Vois-tu ce jeune jouvenceau Vêtu d'un rouge drap d'Usseau*, Et qui tient en maiu une pique, Bâton dont bien fort il se pique?
C'est ton fils après ta mort né, Lequel vaudra bien son aîné.
Cette vénérable personne Portera d'Albe U couronne ; 11 sera nommé Sylvius, Très-digne d'un nom en ius; Il mourra d'une ardeur d'urine, Regretté de la gent Latine.
Vois Capis, homme de valeur»
Mais il jouera de malheur, Il fera la fausse monnoie \ Et jeune encore mourra de joie.
Auprès (de lui, voilà Procès, De qui L'on fera fort grand cas; Il mourra bien avant dans l'âge, Empoisonné dans du fromage.
Voilà le brave Numitor, Lequel vaudra sou pesant d'or.
L'autre est Sylvius, dit Énée; Son âme royale et bien née Ton beau nom renouvellera, Tant homme d'honneur il sera.
Tous ceux-là, couronnés de chêne, Qui se tiennent comme une chaîne, Sont tes illustres descendant, Lesquels feront bien les fendans :
En paix ils seront fort habiles.
Ils fonderont de belles villes Pleines de force gens de bien. De leurs noms je ne dirai rien; Ce n'est pas que je les ignore, Mais sur pied n'étant pas encore, Je ne se roi s pas bien sensé, Ni toi pas beaucoup avancé.
« L'issue, le dernier mot. Cette locution vient de ce que beaucoup de leçons chantées à l'église unissaient ainsi : 21k autm, Domine, miserere nostri.
« Bons à plus d'une chose.
s Drap assez commun, ainsi nommé du village d'Usseau, dans le Languedoc, où on le fabriquait.
* Si je ne craignais de ressembler mal à propos à ces graves commentateurs qui découvrent des mondes de théories, d'allusions et d'allégories de la plus haute portée, dans des facéties sans but, je dirais que ce vers inattendu a pu être inspiré à Scarron, sans qu'il y réfléchit, par la fréquence de ce crime à l'époque ou il écrivait Les gentilshommes même s'en rendaient coupables, et Talisman! des Jtéaux reproduit à chaque instant cette accusation. Citons, parmi lea plue haut* personnages qui en furent accusés ou convaincus, M. d'Angouléme, le marquis de Pomenars, la MontarbauH, Saint-Aunais, de la Tieuviile, turint enfant du finances*