DUC ET PAIR DE FRANCE
MONSEIGNEIH,
J'avoue que l'on est si battu de mes Virgiles, que c'est quasi la même chose de vous en dédier un, ou de vous donner un Almanach de Vannée passée. Mais je suis si pressé des obligations que je vous a;y que j'aime mieux vous faire un mauvais présent que ne vous en faire po nt. Je ne dirai pas ici de quelle façon vous m'avez obi gé, pu sque vous ne me l'avez pa* d l à moi-même quand vous m'avez liono, é d'une visLe. Vous m'avez caché l'obligation que je vous avo'S, avec au ant de soin qu'un autre en auroit pris à me la faire savoir, et je vois bien par là que votre âme est au-dessus de l'opinion des hommes, qui, pour la plupart, ne font de bonnes actions qu'afin qu'on les sache, et s'en payent par leurs mains en les publiant eux-mêmes, quand les autres n'en font pas assez de bruit à leur gré. Aussi n'êtes-vous pas un homme ordinaire; et j'ose dire que les puissances de la cour qui veulent des adorations de tous ceux qui les approchent n'en ont reçu de vous que de la bonne sorte, et ont plutôt donné
* Gaston-Jean-Bapliste, marquis, puis duc de Roquelaure (1617-1683), servit avec dislincion dans plusieurs campagnes. C'était un vaillant homme et un homme d'esprit. Saint-Simon, qui lui en voulait, l'a représenté comme un boulfon, et on a écrit sur son compte le Momus français, ou les Aventures divertissantes du duc de Roquelaure (Colog., 1717, in-12) ; de sorte que la renommée de mauvais plaisant et de farceur est restée attachée à son nom. Les Mémoires de la princesse Palatine et VEncyclopediana ont aussi contribué à lui faire cette réputation.
le titre de duc, que vous possédez depuis peu*, à la force de voire mérite qu'à rimportunitè de vos prétentions. Il n'en est pas de même
De tous les ducs qui sont en gerbe, Et de ceux qui ne sont qu'en herbe.
Quelques-uns ont plutôt arraché le manteau fourré, la couronne à fleurons, et les autres marques de la qualité ducale, qu'ils ne les ont reçues; mais tous ceux de cet ordre-là ne sont pas de mêmeprx, et quelques spéculatifs de mauvaise humeur trouvent moins de différence entre un duc et pair et un duc à voler et corneille, qu'entre tel duc qui vaut beaucoup et tel duc qui ne vaut guère. Pour vous, Monseigneur, tous les honnêtes gens ont été ravis d'aise de ce que la cour vous a fa;f jns'ice, et, s'ils n'ont pas encore la saiisfac'ion devons vo>r oit un homme de voire mérite doit aller, ils ont au moins celle de vous en voir prendre le chemin. J'en commence bientôt un si long, qu'il y a apparence que je ne reviendrai jamais en France, soit que je demeure en le faisant, ou que je l'achevé*. On ne me devroit donc pas soupçonner de lâche complaisance, ni de parler contre mes sentimens, quand je dirois à votre avantage tout ce que m'inspire l'entière connoissance que j'ai de ce que vous valez; mais, pour faire grâce à votre modestie, je ne dirai pas tout ce que j'en pense. Je vous répéterai seulement ici, pu sque les vérités connues son bonnes à répéter, que vous êtes de ces excellent originaux qui ne peuvent avoir que de méchantes copies; qu'en même temps que vous vous êtes rendu le plus honnête homme de la cour, vous y avez fait quantité de faux Roquelaures et y avez gâté bien du monde; que chacun admire en vous un air de grandeur qu'on ne peut imiter, et enfin que chacun s étonne qu'à quelque hauteur que votre hardiesse vous porte, elle vous y soutienne. Tout cela est vrai, ou la peste m'étouffe. Je suis,
• Monseigneur,
Votre très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,
SCARRON
4 Son brevet était du mois de juin 1652.
« Scarron veut parler ici d'un voyage qu'il projetait alors en Amérique, dont il espérait que le climat pourrait le guérir. Bruzen de la Martinière, qui a donné l'édition la plus connue des œuvres de notre auteur, rapporte à lort ce projet à l'an 1648 ; ce ne fut qu'en 1651 que se fonda la compagnie pour la colonisation des terres voisines de l'Orénoque, compagnie dans laquelle s'é'ait intéressé Scarron (voir une de ses lettres à Sarrazin), et par les soins de laquelle il devait partir, mats qui fut dissoute par la mort de son directeur. Loref, d'ailleurs, rapporte expressément ce projet de voyage au mois d'octobre 1652 (liv. III, lettre xxxix). On lit
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