‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 117 sur 227 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Cela veut dire que le jour Aprôs la nuit vint à son tour1.

Que, si j'avois cru mon courage, J'en aurois bien dit davantage, Et, pour dire que le jour vint, J'aurois fait des vers plus de vingt.

Lors, par toute l'humide plaine Chaque vent retint son haleine, Si bien que le moindre zéphir Ne fit pas le moindre soupir, Et sur ce grand miroir liquide Qu'on ne vit pas la moindre ride, Si ce n'est autour du vaisseau Quand l'aviron ontamoit l'eau.

Maître j£neas, toujours alerte, Toujours l'œil et l'oreille ouverte, Attentivement regardoit Vers la terre qu'il abordoit, Parcourant des yeux le rivage Propre à faire un beau paysage :

11 vit un bois, et tout auprès Le Tibre comme fait exprès, Tant ce bon fleuve à son Altesse Fut un grand sujet d'allégresse.

Ce fleuve, quoique tant vanté, N'étoit pas à la vérité Remarquable pour son arène * :

La sienne étoit un peu vilaine, Ou plutôt c'étoit du bourbier, Par honneur qu'on nommoit gravier.

Quantité d'oiseaux aquatiques Sur ces rivages pacifiques Voloient, nageoient joyeusement, Et chantoient aquatiquement.

Maître ^Eneas se mit a rire, Et s'évapora le beau sire.

La joie est un pas bien glissant, Si sur soi l'on n'est bien puissant :

Quand la moindre chose succède, Nous devenons fous sans remède.

Qu'ainsi ne soit, ce bon seigneur,

Dans les malheurs si plein de cœur, De joie eut la tête assez folle Pour lors faire une cabriole :

Il n'y réussit pas trop bien, Mais on ne fit semblant de rien, Car toujours les princes on flatte.

Un prince, eût-il la face plate, Et le nez au niveau du front, Un courtisan, un gobe-affront, Aura l'âme assez mercenaire Pour lui dire, afin de lui plaire, Qu'il a le nez comme Cyrus, Dont le nez fut des plus membrus.

Pour revenir à mal ire Enée, Par la rencontre inopinée De ce fleuve tant souhaité, S'étant ainsi fort emp rté (Mais de bon cœur je lui pardonne), 11 rama lui-même en personne, Pour donner courage à ses gens, Lesquels, à ramer diligens, Firent entrer la flotte entière Dans le canal de la rivière, Où joyeux nous les laisserons, Et d'autre chose parlerons.

Dame Érato, ma chère Musev Inspire à mon esprit de buse Quantité de termes plaisans, Sans pourtant être médisans, Pour bien passer par l'étamine L'état de la terre Latine, Quand iEneas et tout son train En vint envahir le terrain.

Inspire-moi bien, je te prie, De/ la fine plaisanterie :

Ce n'est pas ici jeu d'enfant, C'est le fardeau d'un éléphant Que ce que je veux entreprendre, fct j'aurai grand'peine à me rendre Jusqu'où j'ai fait dessein d'aller, Si tu ne m'aides à voler.

« Ce passage rappelle le début du Roman comique : « Le soleil avoit achevé plus de la moitié de sa course, et son char, ayant attrapé le penchant du monde, rouloit plus vite qu'il ne vouloit... Pour parler plus humainement et plus intelligiblement, il étoit entre cinq et six. »

* Sable ou gravier. -

Ma plume est beaucoup fatiguée,

Et je n'ai plus cette âme gaie

Qui m'a fait, malgré tous mes maux,

Le moin» chagrin des animaux.

Ici le sujet héroïque

Aux vers burlesques fait, la nique:

Ce n'est plus ici que combats,

Que séditions, que débats,

Un roi très-foible par la tête,

Une reine qui fait la bête,

De plus folle à courir les champs ;

Deux rivaux qui font les médians,

Et qui se font tirer à quatre

Auparavant que de se battre

Pour une infante à l'œil mourant

Que l'on donnoit au plus offrant;

Mais madame la Destinée

La gardoit pour messire Énée.

Mettons lin à l'avant-propos.

Latinus régnoit en repos Sur les Latins. Sous ce bon maître, Chacun, heureux comme un bon prêtre, Sans craindre impôt ni maltôtier, Vivoit fort bien de son métier :

Les seigneurs vivoient de leurs rentes, Payoient mal valets et servantes, Et, comme Ton fait maintenant, Batloient quelquefois le manant.

Le roi > atin, doux comme sucre, - Aimant l'honneur plus que le lucre, Eut pour sa mère Marica :

Faunus pour elle se piqua; Elle fit peu de résistance, Sitôt qu'il eut conté sa chance '.

Picus engendra ce Faunus, Et ce Picus de Saturnus Fut engendré : quant à sa mère, Son nom ici n'importe guère.

Latin d'héritier n'avoit point Qui portât chausses et pourpoint, Mais il avoit une héritière, Fille sans tache et fort entière,

Qui tenoit un peu du garçon, D'ailleurs de fort bonne façon.

Parmi ceux qui la convoitèrent, Et de sa beauté se coiffèrent, Turnus très-remarquable étoit, Et sur ses rivaux l'emportoit Par son illustre parentelle, Qu'aucun sans doute n'a voit telle, Car i 1s comptoit pour ses aïeux Plusieurs grands seigneurs demi-dieux Ou du moins qui le pensoientêtre, Tellement qu'il faisoit le maître Parmi les autres prétendans Qui n'osoient lui montrer les dents, Car ils savoient que dame Aimée, Comme si Turnus l'eût charmée, Tous les jours hautement juroit Que Turnus son gendre seroit, Ou que sa fille seroit nonne, Malgré Latin et sa couronne ; Mais le ciel n'étoit pas d'avis Que les desseins fussent suivis, En matière de mariage.

De cette reine fort peu sage.

Maints présages à tous connus Faisoient bien juger que Turnus, Comme époux, en toute sa vie, ÎSe tâteroit de Lavinie ; Comme galant, je ne dis pas Qu'en vertu de beaucoup d'appas 11 ne pût la rendre amoureuse, Mais la chose étoit bien douteuse.

j£neas, quoique déjà veuf, Étoit aussi bon que tout neuf, Eu la paix un vrai Ba*sompierrc2, Un vrai Machabée en la guerre, Et, pour gouverner un État, Nullement mol, ministre, ou fat.

De tous ce» présages célestes, Aux peuples Latins manifestes, Et non >as forgés à plaisir Par quelque drôle de loisir,

* Chance se disait, dans le style familier, pour entreprise, dessein.

« Le maréchal de Bassompierre (1579-1646;, beau, spirituel, de grande mine, prodigue, brève jusqu'à la folie, le vrai type du gentilhomme , du galant homme et du vert-galant.

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