‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 13 sur 227 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Si ce fut bois vieil ou bien neuf)

Devint grand à rôtir un bœuf.

Lors fut des vaisseaux descendue Toute la Cérès corrompue ; En langage un peu plus humain, C'est ce de quoi l'on fait du pain.* Quelques-uns au feu la séchèrent, Etant sèche, la concassèrent, Puis en tirent des échaudés Qui ne furent guère gardés ; Et puis Énéas sans échelle, Suivi d'Achates le fidèle, Monta sur le haut d'un écueil.

Là, tant que put aller son œil, Il chercha sa flotte écartée, La nef de Capis et d'Antée, Le grand vaisseau de Caïcus, Et les autres vaisseaux vaincus, Grâce à Junon, la malebête, Par les efforts de la tempête ; Vainement ses yeux il frotta, Les ouvrit et les clignota, Il ne vit vaisseau, ni galère, Dont le bon seigneur désespère, Mais bien vit-il trois cerfs gaillards Suivis de biches et brocards * ; Cela le fit un peu sourire :

« Bon ! dit-il, voici de quoi frire. » Il banda son arc, cela dit, Prit son carquois et descendit.

Achates prit son arbalète, Voulant tuer aussi sa bête.

Lors le bon prince de tirer, Et les cerfs de se retirer Pour gagner la forêt voisine ; Mais Enéas les assassine Avec tant d'adresse et si bien, Qu'il en mit sept en moins de rien Morts, étendus dessus la terre :

11 ne fit pas plus longue guerre, Voyant autant de cerfs à mort Qu'il avoit de vaisseaux au port.

Cette belle occision faite, N'ayant ni trompe, ni trompette,

1 Terme peu répandu, pour désigner de jeunes cerfs d'un an. On ne le trouve pas, en ce sens, dans tous les dictionnaires de l'époque.

Ni de voix assez pour crier, Un sifflet de chauderonnier i Achates tire de sa poche 5 A son siffler chacun approche; Puis sur des avirons croisés Tous ces corps morts furent posés Et portés à grands cris de joie Vers les sept navires de Troie.

iEneas fit désembarquer Force bon vin de quoi trinquer, Qui n'étoit pas de deux oreilles 2, Non pas pour quatre ou cinq bouteilles. Acestes de plusieurs tonneaux Avoit fourni plusieurs vaisseaux Lorsqu'ils partirent de Sicile, Que le bon seigneur très-habile, Après quelques petits refus, Avoit pourtant fort bien reçus.

Puis, pour leur donner bon courage, Il leur tint à tous ce langage :

« Nous en avons eu dans le eu.

Les vents à ce coup ont vaincu, Mais nous devons bien nous attendre Que nous affliger et nous rendre Toutes sortes de déplaisirs Est le plus grand de leurs désirs.

Peu de maux sont pareils aux nôtres, Mais nous en avons bien eu d'autres, Et peut-être qu'ils finiront Quand les dieux se raviseront.

Nous sommes, sortant de Sicile, De Carybde tombés en Scylle :

C'est tomber de fièvre en chaud mal.

Polyphème, étrange animal, Nous iit à tous avoir la fièvre:

Il me fit courir comme un lièvre, Et bien souvent de pur effroi lime semble que je le voi.

Mais l'homme de cœur tout surmonte.

Un jour que nous ferons le éonte De tant de beaux combats rendus, Nous rirons comme des perdus.

Le sort promet qu'en Italie, Terre, à ce qu'on dit, fort jolie, Nous aurons un jour du repos. Il ne sauroit plus à propos Ce signalé plaisir nous faire :

La mer commence à nous déplaire, Nous avons trop fait les plongeons; Il vaut mieux bâtir des donjons, Et faire une nouvelle Troie Qui sur mer enfin ne se noie.

A moins que d'être un cormoran.

Je gage que le Juif errant N'a pas fait un plus long v ;yage ; Mais il faut avoir bon courage.

Çà, buvons donc, et nous gardons Pour les biens que nous attendons.»

Il leur fit ce discours de bouche, Mais, comme on dit, le cœur n'y touche; Il ne rit que du bout des dents Et tout de bon pleure au dedans.

Lors chacun se met en besogne, Chacun quelque instrument empoigne Pour travailler pour le festin.

Tous réjouis de leur butin, Les uns de leur peau les dépouillent, Et les autres dans leurs corps fouillent, En tirent tripes et boyaux, Les lavent en deux ou trois eaux, Puis en font de grosses saucisses :

S'ils avoient jusqu'à des épices, Puisque Virgile n'en dit mot, Qui, comme on sait, n'est pas un sot, Noble et discret lecteur, vous plaise, Permettre aussi que je m'en taise.

Retournons à nos cuisiniers.

Après avoir mis par quartiers,

* Les chaudronniers se servaient, au dix-septième siècle, pour annoncer leur marchandise dans les rues, d'un sifflet composé de petits tuyaux de fer-blanc.

* « On appelle vin d'une oreille, le bon vin, et vin de deux oreilles, le mauvais. » (Leroux, Dict. corn-) D'après Furetière et la plupart des parémiographes, dont l'explication semblera peut-être alambiquée, le premier se nommait ainsi parce qu'il fait pencher une oreille en signe d'approbation, et le second parce qu'il fait secouer les oreilles de mécontentement.

Par aloyaux et charbonnées, Ces sept bêtes assassinées, Ils mirent la viande au feu, Puis l'un trop cuit, l'autre trop pou.

Couchés sur la gaie verdure Us en firent déconfiture, Et se remplirent à foison De vin vieil et de venaison.

Si bien burent, si bien mangèrent, Que la plupart s'en dévoyèrent; Enfin, après avoir dîné Jusqu'à ventre déboutonné, Ils se mirent à tue-tête A discourir de la tempête :

L'un pleure Cloanthe et Lycus, L'autre Gyas, l'autre Amicus, L'autre à son compagnon raconte Comme quoi se perdit Oronte.

— Ils auront gagné quelques ports, Ils ne sont pas encore morts, Disent quelques-uns ; quelques autres Disent pour eux leurs patenôtres.

On n'eût pas ouï Dieu tonner, A répondre et questionner, Tant ils faisoient de bruit ensemble.

Cependant le Dieu sous qui tremble La voûte du haut firmament, Comme il agit incessamment, Au travers d'un châssis de verre, Jetoit ses yeux dessus la terre, Regardant si tout alloit bien En son royaume terrien.

Comme il visitoit la Lybie, La mère d'^Eneas le pie, Ou pour mieux dire le pieux, Le cœur triste et la larme aux yeux, Lui tint à peu près ce langage, Après avoir, comme très-sage, Avec grande crainte et respect, Dit par trois fois salamalec1 :

« Grand roi qui faites sur la terre Tant de si beaux coups de tonnerre, Et qui tenez dedans vos mains Le bien et le mal des humains, Qu'a fait à votre seigneurie Le pauvre iEneas, je vous prie?

Qu'ont fait les pauvres Phrygiens Que vous traitez comme des chiens?

Errer de contrée en contrée, N'avoir en nulle part entrée, Souffrir partout mille travaux, Être poursuivis des prévôts Comme s'ils étoient des Bohèmes, Sont-ce là ces bonheurs extrêmes, Et les biens qu'on leur a promis?

Est-ce là les traiter d'amis?

D'/Eneas, de ce galant homme, Devoit tant venir cette Rome, Dont le destin a fait partout Cent contes à dormir debout.

A ces pauvres bannis de Troie (Dieu que j'en ai pleuré de joie t Mais maintenant pour un petit J'en pleurerois bien de dépit*) Vous aviez promis un asile Si sûr, que leur superbe ville, Qu'a mise en feu le Grec vainqueur, Ne leur devoit tenir au cœur.

Des descendans du jeune Iule Devoit venir ce grand Romule, Tous ces benoîts pères conscrits, A la barbe longue, au poil gris, La nation porte-soutane, Inventrice du veau Mongane5, Qui devoit établir ses lois, Sur l'Indien et sur l'Anglois, Et se rendre enfin par la guerre Maîtresse de toute la terre.

Mais c'est autant pour le brodeur 4 :

Le destin n'est qu'un vrai menteur,

i Salut à la turque qui signifie : Dieu vous garde !

2 Peu s'en faut que je ne pleure...

3 Toutes nos recherches n'ont pu nous faire découvrir ni même conjecturer ce que Scarron entend par le veau Mongane, auquel il revient encore plus loin. Nous sommes obligé d'abandonner ce sujet de recherche à de plus heureux ou de plus savants que nous.

* « On dit proverbialement : Autant pour le brodeur, pour se moquer d'un

Et vous, mon trôs-révérend père, En qui mon fils en vain espère, Je vois bien que le plus souvent Vous ne promettez que du vent.

Qui n'eût cru sur votre parole, A moins que de passer pour folle, Que, suivant l'arrêt du destin, Il auroit le pays latin!

Mais cette région promise, Après reniise sur remise, A la fin du compte sera Le diable qui l'emportera.

Au lietr de ces belles conquêtes, Sur mer, il aura des tempêtes, Sur terre, il n'aura que des coups.

A tout cela que ferions- nous Sinon le prendre en patience, Qui, comme on dit, passe science, Puisque gens à mal faire nés Vous mènent ainsi par le nez!

Vous devriez les faire pendre, Si vous saviez aussi bien rendre La justice que vous savez Pardonner aux gens dépravés.

Anténor, sans tirer l'épée, Après l'avoir belle échappée, Aussi bien que mon pauvre fils, Suivi de ses gens déconfits, A traversé l'Esclavonie, Et son heureuse colonie, Près du pays où l'Éridan Rend son tribut à l'Océan, A bien et beau fondé Padoue, A tous ses voisins fait la moue, Et leur montre fort bien les dents Alors qu'ils font trop les fendans.

11 est là qui rogne et qui taille, Qui chasse, qui boit et qui raille, Enfin qui fait ce qu'il lui plaît ; On sait pourtant bien ce qu'il est, On saitbien que ce n'est qu'un traître. Et mon fils, ayant l'honneur d'être Parent de la plupart des dieux, Mon fils, qu'on nomme le pieux,

A perdu vaisseaux et bagage, A mis tous ses habits en gage, Se voit des uns vilipendé, Des autres grondé, gourmande, Tout cela par je ne sais quelle, Qui, parce qu'on me trouve belle, Dit partout que je ne vaux rien ; Grâce à Dieu, l'on me connoît bien.

Si ce n'est qu'il y va du vôtre, Et qui toque l'un, toque l'autre, Je dirois tout ce que je sais; Mais pour mieux faire je me tais. »

Elle en eut bien dit davantage; Mais la bonne dame de rage Se mit tellement à pleurer, A sangloter, à soupirer, Enfin lit tant de l'enragée, Qu'il eut peur, la voyant changée, Qu'elle n'eût quelque diable a u corps. Tout autre que lui l'eût cru lors ; Mais il se connoît trop en diable.

Or, comme il est très-pitoyable, Et quand il voit souffrir autrui Qu'il souffre presque autant que lui, Ce grand dieu se mit à sourire :

11 me semble avoir ouï dire, Que, quand il rit, tout en va mieux Sur mer, sur terre et dans les cieux.

Ce dieu donc des dieux le plus sage, Se radoucissant le visage, Et la prenant sous le menton, Lui dit : « Bon dieu, quediroit-on, Si l'on vous voyoit ainsi faire?

N'avez-vous point honte de braire Ainsi que la femme d'un veau?

Ah ! vraiment, cela n'est pas beau.

Ne pleurez plus, la Cythérée, Et tenez pour chose assurée Tout ce qu'a prédit le destin D'Énée et du pays latin.

Vous le verrez bâtir muraille De brique et de pierre de taille, Et faire une Lavinium Qui vaudra bien son Uium,

homme qui hûble, comme si on disait : Pour le bourdeur, qui nous donne des bourdes, des menteries, gui brode des contes. » (Dictionn, de Furetière,)

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