‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 120 sur 227 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Mais les princes comme les autres (Je n'entends pas parler des nôtres) Ont, grâces à l'humanité, Quelque défectuosité, Et sont hommes, pour tout potage, Nonobstant leur haut parentage.

Cet envoyé lui dit aussi, Ce qui le mit hors de souci, Que cette ambassade étrangère Avoit des présens à lui faire.

Latin, à ce mot de présent, A toute oreille fort plaisant, Se mit à rire comme un singe :

11 changea vitement de linge, Se composa, se radoucit, Prit une soutane et s'assit ; Je me trompe, il fut droit au temple, Lequel étoit fait par exemple, Comme... attendez;... en bonne foi Je ne sais pas bien comme quoi :

Consultons là-dessus Virgile.

Ce versificateur habile Dit que ce temple des plus beaux Se soutenoit sur cent tréteaux, Et dit aussi que son portique Tenoit un peu trop du Gothique.

Ce temple servoit à Latin, Quand il vouloit faire festin :

Il aimoit fort la bonne chère, Lorsqu'elle ne lui coûtoit guère.

Dans ce temple l'on s'assembloit, On y jouoit, on y balloit, Aux jours de fête et jours de noce.

En plate-peinture, ou bien bosse, De Latin les nobles aïeux, Érigés lors en demi-dieux, Étoient le long de la muraille En habit de donner bataille :

Les sieurs ltalus, Sabinus, Et le porte-faux Saturnus, Et maints autres grands personnages, Fous en guerre, comme en paix sages, Et Picus, l'écuyer expert, Changé par sa femme en pivert, Sa femme, fameuse sorcière,

Comme je vous ai dit naguère.

On avoit dans ce temple mis Force dépouilles d'ennemis, Et l'on y voyoit maints trophées D'armes, bien ou mal étoffées.

Ce fut donc en ce temple-là, Un huissier faisant le holà, Que l'ambassade fut ouïe.

Latin, la face épanouie, Dit aux Troyens ce que voici :

« Messieurs, d'où venez-vous ainsi?

Nous demandez-vous la passade?»

Un des premiers de l'ambassade, A ce discours hors de raison Que leur faisoit ce roi grison, Fut bien fort tenté de répondre De quoi sa Majesté confondre ; Mais le roi, qui l'appréhenda, La chose ainsi raccommoda :

«Qui vous amène en ce rivage Avec votre grand équipage, Et par quel bien de vent portés, Vous êtes-vous ici plantés ?

Nous savons fort bien qui vous êtes, Ft les longs chemins que vous faites, Depuis que la fureur du Grec A réduit votre ville à sec.

Quoique peu savant dans l'histoire, C'est à moi chose fort notoire Que le bon père Dardanus, De qui les Troyens sont venus, Fut né natif de cette terre, Et, par le moyen de la guerre, Dans votre terroir Phrygien Qu.'il amassa beaucoup de bien.

Maintenant le révérend sire, Dans le ciel a ce qu'il désire, Où bien mieux que chez Guénégo f , On a toute chose à gogo, Où la vapeur des sacrifices Sent le boudin et les saucisses, Dont, plus que du vin les Flamands, Les dieux sont endiablés gourmands»

Or donc, mes braves gentilshommes, Par Dardanus parens nous sommes;

* Guénégaud, trésorier de l'épargne, père du secrétaire d'État, renommé pour

Mais, quand parens vous ne seriez, Nous voulons bien que vous sachiez Que notre courtoisie est telle, Que, même sans la parentelle, Ma maison je vous offrirois, Et de mon mieux vous traiterois.»

Ainsi dit-il, Ilionée, D'une face non étonnée, Lui dit ces mots en Florentin : «Race de Faune, roi Latin, Le vent de Brie ou de Galerne, Ou la mer qui les vaisseaux berne, Laquelle, non plus que le vent, Ne sait ce qu'elle fait souvent, Ou le dessein de faire aiguade 1 , Ne nous met point en cette rade ; Ce n'est point contre notre gré, Mais de propos délibéré, Que nos vaisseaux dans votre Tibre Ont arrêté leur course libre.

Tels que vous nous voyez ici, Nous sommes Troyens, dieu merci, Enfans de la superbe Troie, La plus grande ville qu'on voie, Au moins qu'on voyoit autrefois, Devant que l'incivil Grégeois D'une cité pleine de gloire Eût fait une pelouse noire, Et nous eût malement contraints De courir les pays lointains.

Nous tirons des dieux origine, C'est en avoir de la plus fine :

jEneas, notre roi gentil, Vient de Jupiter en droit fil.

Par nous ce bon Seigneur vous mande Que bien fort il se recommande A votre générosité ; Qu'il veut boire à votre santé,

Et joindre ses sujets aux vôtres ; Qu'un seul de nous en vaut quatre autres, Et que vous pouvez essayer, Si prix d'argent nous peut payer ; Que, dans la fortune contraire, C'est plaisir que de nous voir faire, Et pour ce qu'on appelle cœur, Que nous en avons du meilleur :

Exemplutn, la guerre de Troie.

A peine trouvons-nous qui croie Les beaux faits que nous racontons, Et si, ma foi, nous ne mentons Pas la moitié de notre force.

On juge du bois par l'écorce, Et du dedans par le dehors :

Considérez de près nos corps, Et jugez quels nous devons être. »

Cela dit, pour faire paroître Leur très-grande sincérité, Comme s'ils l'eussent consulté, Les Troyens, sur la jambe droite, Firent d'une manière adroite, Une pirouette à deux tours, Durant quoi cessa le discours Du sage ambassadeur d'Énée.

La pirouette étant tournée, 11 reprit son discours ainsi :

«Dans notre flotte en raccourci, Vous voyez la grandeur de Troie, Où le soleil de plomb flamboie; Où ce flambeau, major des cieux, Rarement réjouit les yeux.

11 n'est personne si stupide, Et si peu* d'écouter avide, Qui ne sache les grands combats Par qui le Grec nous mit à bas.

De ce déluge de misères, A raconter encore amères,

le luxe et l'abondance de sa vie. On trouve plusieurs fois son nom, avec la même rime, dans les écrits comiques et satiriques de l'époque.

Même l'on croit que Guénégaud, Qui vivait jadis à gogo, A grand'peine s'en sautera.

(Triolet fait pendant les guerres de Paris, dans le Recueil de chansons manuscrites de la Mazarine, i, 286.)

* Amasser une provision d'eau douce pour des vaisseaux.

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