‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 121 sur 227 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Nous nous sommes sauvés par mer, Tant il fait bon savoir ramer.

Je le jure par maître Énée, Par sa main de manchette ornée, Cette main qui, le poing fermé, A souvent maint homme gourmé, Et qui, quoiqu'un peu large et plate, A pourtant la peau délicate ; Je jure donc que gens puissans, Et reines et rois florissans, Nous ont offert leur alliance, Et leur pays et leur puissance :

Nous les en avons refusés, Dont ils se sont scandalises.

Mais les dieux, qui ne sont point bêtes, Nous rompoient si souvent les tètes Du pays d'où vient Dardanus, Qu'enfin nous y sommes venus.

Nous avons besoin d'un asile :

Avec nous chemine une ville, Si bien que qui nous recevra Son État en augmentera.

C'est à vous, Monseigneur, à dire Si j'obtiens ce que je désire.

Au reste, pour vous donner, j'ai Ce que les rats n'ont pas mangé, Un bonnet qui, fut d'écarlate, Le verre d'Anchise sans patte, Mais qu'il chérissoit, le Seigneur, Plus que s'il eût été meilleur, Car ce verre, à bon mesurage, Tenoit chopine et davantage ; De Priam le sceptre et le dais De fine serge de Beauvais (Pour sa couronne elle est perdue); Une camisole pelue, ■Dont il se servoit en hiver ; Un sien pourpoint de damas vert, Et deux paires de bas d'étame, De la main d'Hécuba sa femme. »

Ilionée ainsi parla, Et ses beaux présens étala.

Le roi Latin, pensif et morne, Comme à qui survient une corne, Demeura décontenancé, Tête basse et sourcil froncé, Roulant son faible luminaire,

Comme une guenuche en colère, Sans remuer non plus qu'un pieu* Un auteur dit qu'il jura Dteu, Cela s'entend en sa pensée, Car il eût l'oreille offensée De quiconque l'auroit ouï ; Je n'en dis non, non plus qu'oui, Car du prochain, même pour rire.

Il n'est pas permis de médire.

Le roi donc fut assez longtemps A grommeler entre ses dents, Et sans dire mot à personne. :

Les riches présens qu'on lui donne Ne lui donnent point dans les yeux.

Il se souvient bien que les dieux, Qui savent bien plus que nous autres , Quand il disoit ses patenôtres, L'avoient averti mainte fois, Par songes et de vive voix, De ne faire, en nulle manière, Présent de sa riche héritière A quelque fat d'italien, Desquels le meilleur ne vaut rien, Mais de choisir quelque bon drôle D'Espagne, de Grèce ou de Gaule, Champagne, Brie, et cœtera, .

Ou de tel lieu qu'il vous plaira; Et que c'étoit chose certaine Que maint renommé capitaine Qui devoit, à fotee de coups, Donner aux humains du dessous, Et qui, par traités et pat guerre.

Se rendroit maître de la terre* Sortiroit du noble étranger Qui devoit de son pain manger, fit coucher en cérémonie Avec Tlnfante Lavinie.

A cet oracle de Faunus Rêve le bon roi Latinùs, " ■ Si fort, que toute l'assistance Ne dit pas tout ce qu'elle en pense; Mais si longtemps il rêvassa^ Que plus d'un Troyen s'en lassa.

Il le vit bien, dont il eut honte, Comme s'il eût fait un sot conle.

Enfin son esprit se calma, Et voici comme il déclama :

« Mes beaux Messieurs de l'ambassade, Vous n'avez qu'à faire gambade; Ce que vous avez demandé Vous sera par nous accordé :

Nous embrasserons avec joie Le révérend prince de Troie, Et voulons bientôt lui donner A souper ou bien à dîner, Lequel des deux n'importe guère, Pourvu qu'il fasse bonne chère.

Mon vin vieux, depuis peu percé, Lui sera largement versé; J'y veux tout mettre par écuelles,

Y dire des chansons nouvelles,

Y boire en trou, manger en loup, Et, sceptre à part, faire le fou.

Allez donc dire à votre maître Que je lui veux faire paroi tre Que je l'aime avec passion,

Et que, de mon affection

Pour lui donner un riche gage,

Je lui destine en mariage

Un enfant que Dieu m'a donné,

Un esprit bien morigéné,

Ma fille, que la Destinée

Me défend d'être en hyménée

Donnée à quelqu'un de ces lieux :

Ainsi me l'ont appris les dieux,

Qui n'entendent pas raillerie.

J'aurois de la forcenerie

Assez pour me faire enchaîner,

Si je m'allois embéguiner

D'un gendre de cette contrée,

La volonté m'étant montrée

Des dieux, à qui de tout mon cœur

Je suis très-humble serviteur. »

Audience ainsi fut donnée A l'éloquent llionée, Puis après il fut question, En symbole d'affection, De donner au bon fils d'Anchise En présent quelque chose exquise.

Le roi choisit dans son haras Cent chevaux, tant maigres que gras, Tous dressés à porter des malles;

Sur le tout deux fines cavales

Que Latin avoit fait dresser

A bien adroitement verser

Dans le plus beau chemin du monde :

J'entends ici quelqu'un qui gronde,

Et qui dit que verser un char,

Ou par dessein ou par hasard,

A tout quadrupède est un vice ;

Mais il saura que par caprice,

Autant que pour la rareté,

Ces cavales avoient été

Par le roi des Latins dressées

Et soigneusement exercées

A verser char ou chariot

Sans ornière, pente ou cahot.

De plus, ce très-noble attelage

Étoit du noble parentage

Des coursiers du blondin Phœbus.

Ce qui fut un très-grand abus :

Circé, la méchante sorcière,

Aux chevaux du porte-lumière

Supposa maquerellement

La cousine d'une jument

Depuis peu morte à son service ;

Elle eut ainsi par artifice

Un attelage sans pareil

Parent de celui du s^oleil.

Or donc, la piétonne ambassade De chez Latin en cavalcade Revint, chacun des mieux monté Et tenant bien sa gravité.

Cependant Junon l'Argienne, Selon sa coutume ancienne, D'Argos seule s'en revenoit Dans un joli char que tiaînoit Une paire de paons superbes :

Si j'étois un de nos Malherbes, J'en ferois la description; Mais j'ai ouï parler d'Ixion, Et sais bien que trop entreprendre Est le moyen de se méprendre.

Junon donc revenoit d'Argos, Dame toujours sur ses ergots ', Toujours colère et glorieuse, Enfin toujours capricieuse.

Orgueilleuse, susceplible.

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