‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 123 sur 227 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

C'est-à-dire franche tigresse, Est une très-propre diablesse A faire au beau-fils d'Anchises Un tour plus fâcheux qu'un procès.»

Ainsi dit Junon courroucée, Et puis, ayant sa voix haussée En fausset que l'on entendit Jusqu'en Enfer qu'elle étourdit, Alecton fut par elle huchée, Qui lors, se trouvant empêchée, Répondit en voix d'éléphant :

« On y va, ne criez pas tant; »

Car elle craint fort, la mâtine, De voir dame Junon mutine, Qui, toute déesse qu'elle est, Est diablesse quand il lui plaît.

Cette Alecton est enragée Autant qu'une bigotte âgée; Ses sœurs même lui veulent mal, Et ce dangereux animal Déplaît si fort au tyran blême, Qu'il auroit un plaisir extrême Si la mort d'Enfer l'enlevoit, Cela s'entend s'il se pouvoit.

Elle a pour toute chevelure De serpens une garniture; Elle en a même dans le sein, Exhalant tous un air malsain Plus puant qu'une haleine forte, Oui, ou le grand diable m'emporte !

Après avoir juré si fort, Qui ne me croit pas a grand tort.

J'ai dû vous dire, ce me semble, Que Junon mit ses paons à l'amble Et descendit de ce lieu haut, Parce que, jusqu'au manoir chaud De cette vilaine Furie, Où chacun hurle, où chacun crie, Alecton difficilement Eût ouï son commandement.

Voici, parole pour parole, Ce que dit la déesse folle, Rouge en face et d'un aigre ton, A la malplaisante Alecton :

«Alecton, ma chère mignonne, Que j'estime plus que personne, Tu peux me faire un grand plaisir,

Et tu ne peux jamais choisir De plus grande malice à faire Que celle par qui tu peux plaire A moi, femme de Jupiter.

Toi seule me peux contenter, Toi qui peux désunir les frères Et rends les amis adversaires.

Ce que je veux est plus aisé :

Je veux qu'un vieil roi méprisé Par sa femme, une franche folle, Ne puisse tenir sa parole, Et qu'un fugitif de Troyen Soit ici battu comme un chien; Que deux rivaux se veuillent battre, Qu'un d'eux fasse le diable à quatre, Et que la reine que je di Ait l'esprit assez étourdi Pour troubler royaume et famille, Plutôt que souffrir que sa fille Soit mariée à ce grand fat Qui doit régner dans son Etat, Et que je hais comme la peste.

Toi seule es tout ce qui me reste. Mon esprit franc, esprit malin, Comme le tien à nuire enclin, N'a plus rien de quoi mettre en œuvre. Va, ma belle au crin de couleuvre, Prends toute ma mauvaise humeur, Et me va faire une rumeur D'où naisse une guerre civile. »

Alecton, comme très-civile, Radoucit ses gros yeux ardens, Et sourit, découvrant des dents En pointe, comme dents de scie; De son teton fait en. vessie, Qui lui servoit à se moucher, Elle se mit à se torcher, Puis, sétant ainsi composée, En ton de voix de roue usée Qui, durant le chaud, a besoin D'une livre ou deux de vieil oing, Parlant à la Laconienne, Répondit : « Qu'à cela ne tienne. »

La déesse s'en retourna, Et la vilaine s'attourna Comme une vieille aux jours de fêle, Tressa les serpens de sa tête,

Et d'un de ceux de son gousset Se servit comme d'un lacet; Et puis la pucelle terrible, Se rendant aux yeux invisible, Se coula chez le roi Latin, Où, par un chemin clandestin, Elle alla chez la reine Aimée, Qui lors, dans sa chambre enfermée, Pestoit fort contre son époux, Qu'elle appeloit le roi des fous, D'avoir l'alliance jurée Au fils de dame Cythérée, Et préféré le Phrygien A Turnus, prince Italien, Maudissant cent fois la journée Qu'on parla de cet hyménée, Et jurant gros comme le bras Qu'aux noces elle n'iroit pas.

Elle étoit dans cette pensée Terriblement embarrassée, Alors qu'Alecton lui lâcha Un gros serpent, qui se cacha Sous une jupe de ratine Qui couvroit sa peau de la Chine.

Il se promena, le larron, Sur son sein et sur son giron, Et, par je ne sais quelle voie, La pénétra jusques au foie, Inspirant une âme d'aspic A son corps malade du tic.

Ce serpent, aussi noir qu'un merle, Tantôt étoit collier de perle, Et tantôt la guirlande étoit De la dame qu'il empestoit, Tantôt vu, tantôt invisible :

Sans doute l'animal terrible Étoit quelque serpent sorcier, Et des meilleurs de son métier.

Ayant hien la reine gâtée Et duement enserpentée Par tous les eadroits de son corps, Tant du dedans que du dehors, Je ne sais par quelle manière Il retourna dans la crinière D'Alecton, ni ce qu'il devint, Ni si chez la reine il se tint :

Virgile ne dit pas la chose,

Et je n'en sais pas bien la cause ; Bien sais-je qu'au commencement La reine alla tout doucement, La rage en son corps enfermée, N'étant guère encore allumée, Comme une sotte mère fait Quand l'époux de sa fille est laid, Ou qu'il lui manque quelque chose.

Elle n'eut pas la bouche close Sur sa fille et sur le Troyen Qui la devoit avoir pour rien.

Quand elle trouvoit quelque amie, Elle faisoit la Jérémie Et larmoyoit de ses deux yeux Qu'elle avoit un peu chassieux :

<r 0 mon bon mari, disoit-elle, Je t'ai vu beaucoup de cervelle, Mais maintenant, en bonne foi, Tu n'en as guère plus que moi, Qui n'en ai pas notable somme.

Dis-moi, n'es-tu pas un pauvre homme, D'avoir gardé pour un passant Ma fille, un ange ravissant ?

Et cette malheureuse fille Sera la femme d'un soudrille, D'un fanfaron, jureur de Dieu, D'un gueux qui n'a ni feu ni lieu?

Et Turnus, qui l'a tant servie Et qui l'aime plus que sa vie, De parens sans reproche issu, Qui n'est ni boiteux ni bossu, Se la verra prendre, à sa barbe, Par un larron, par un Alarbe, Un Turc, qui, dès le lendemain Du jour qu'il aura mis sa main Dans celle de ma Lavinie, Avecque sa troupe bannie S'enfuira, nous laissant tous deux S'arrachant et barbe et cheveux.

Ainsi fit de la garce Hélène Le pâtre au courage de laine, Paris, le miroir à putain; Ainsi fera pour le certain Ce corsaire de maître Énée, Qui, de notre fille emmenée, Étant lassé de s'ébaudir, La plantera pour reverdir.

Page 1