LIVRE SEPTIEME
Si le dieu Faune et maint présage T'ont fait savoir qu'en mariage Tu ne dois ta fille loger Qu'avec quelque prince étranger, Faut-il que ta Majesté craigne, Turnus n'étant pas sous ton règne, Mais notre voisin seulement, De l'a donner, et promptement, A ce Turnus dont le bien monte A dix mille écus à bon compte, Le tout en droits seigneuriaux Qu'on m'a dit être les plus beaux?
Turnus, à qui l'on l'a promise, Doit l'avoir de nous sans remise, Ou, si tu la lui veux ôter, Le diable te puisse emporter ! »
Ainsi parloit la reine Aimée, Qui fut diablement enflammée, Quand, tenant tels discours souvent, Autant en emporta le vent.
Cependant, après cent batailles, L'esprit d'Enfer, dans ses entrailles Étant devenu le plus fort, Fit prendre à son bon sens l'essor; Et voilà madame la reine, De l'esprit d'Enfer toute pleine, Qui court aux Petites-Maisons, Eut-elle cent mille raisons :
Mais la pauvre reine, peu sage, N'en avoit rien qu'une en partage ; Mais, quand elle en eût eu beaucoup, Elle les perdoit pour ce coup, Tant elle fut endommagée De la bête en son corps logée.
Elle court la ville et les champs, Les sages Latins se cachans, Soitdans les champs, soit dans la rue, Tant fort elle mord, frappe et rue.
Virgile, qui n'est pas un sot, Ici la compare au sabot, Quand d'enfans la troupe morveuse, Et quelquefois aussi galeuse, A coups de lanières de cuir, Par-ci, par-là, le font fuir : Le pauvre sabot, pour leur plaire,
Fait mainte course circulaire, Et les marmousets, à grands coups, Le chassent, riant comme fous.
De même la reine, étourdie Plus que sabot ni que toupie, Court en fureur par-ci par-là, Chacun, tremblant, dit : La voilà î Au diable qui voudroit l'attendre, Ni pour d'elle son plaisir prendre, Ni pour tâcher de l'arrêter ; Quelque sot iroit s'y frotter.
Elle fit bien pis que de courre, Jouant des bras comme à la mourre, Elle entreprit un attentat Qui sentoit le crime d'État :
Elle contrefit l'imbriaque ', Cette Altesse démoniaque, Et, s'enfuyant dans les forêts Avec sa fille, tout exprès Pour reculer la paix promise Au bon fils de messire Anchisc, Elle se cacha quelques jours Dans les obscurs antres des ours ; Puis, à la première boutade, Elle courut battre l'estrade, Faisant ravage en mille lieux, Si bien qu'il ne se pouvoit mieux.
La dame étoit tantôt follette, Elle est maintenant ivrognette.
(Ces deux termes diminutifs, Qui devroient être augmentatifs, Sont ici mis par ironie, Lecteur, souviens-t'en, je te prie, Car, ma foi, si tu prétendois Me donner ici sur les doigts Et, faire le mauvais critique, Je te dirois chose qui pique ; Et foin de la digression Par qui notre narration Est, peu s'en faut, embarrassée!) Reprenons la reine insensée.
D'un Iach, Iach, Evohé, Sortant d'un gosier enroué, Elle étourdissoit les campagnes ; L'écho s'en oit dans les montagnes.
« La femme ivre.
Quand sa fille ne la suit pas, Ou bien qu'elle hurle trop bas Ces épouvantables paroles, Cette impératrice des folles D'un thyrse lui rosse les lianes, Dont ils deviennent noirs de blancs:
« Le seul dieu Bacchus, disoit-elle, Est digne de notre pucelle; Par la mordondienne ! il l'aura, Le trouve mauvais qui voudra !
Il n'y a promesse qui tienne, Il l'aura par la mordondienne !
Oui, par la mordondienne, oui ! »
Par ce bruit de plusieurs oui, Répandu parmi la province, On sut que la femme du prince Étoit depuis peu loup-garou, Mordant les gens comme un chien fou, Roulant les deux yeux de sa tête, Et bruyant comme la tempête, Trop pleine moitié de bon vin, Et moitié de l'esprit divin, Et que Bacchus, aussi fou qu'elle, t Je ne dis pas de la pucelle, Mais de vin, comme elle, trop bu, De plusieurs avoit été vu, D'un thyrse faisant plaie et bosse, Et paré d'un habit de noce, Barbe rase, et les crins épars, Comme on voit quelque jeune gars , Durant la pénible journée Qu'il se charge d'un hyménée.
Ainsi partout l'on racontoit, Et partout ainsi l'on mentoit, Car ni vin brouilloit sa cervelle, Ni Bacchus étoit avec elle ; Mais seulement l'esprit d'Enfer Qui la puisse bien étouffer, Dans le sien excitoit la rage, Pour rompre un pauvre mariage.
Les dames du pays Latin, Susceptibles d'un avertin4, A ces bruits prennent la campagne, Vîtes comme chevaux d'Espagne, Et formant un gros escadron,
Au son cassé de maint chaudron Courent comme des insensées, De la laide Alecton poussées.
De leurs bouches criant lach, Sort une vapeur de tabac, Leurs crinières échevelées, De feuilles de lierre mêlées, Rendant leurs visages affreux ; Chacun voit leurs endroits honteux.
Leurs piques sont entortillées De peaux de bêtes dépouillées, Jurant Dieu si fort, m'a-t-on dit, Que Jupin en garda le lit.
Au milieu d'elles dame Aimée, D'une grande torche allumée Se sert ainsi que d'un guidon ; Sesyeux, ardens comme un brandon , Et tristes comme tragédies, Épouvantent les plus hardies.
1:11e chante ou hurle plutôt, Tant elle chante ou hurle haut En posture de forcenée, De Turnus le noir hyménée ; Son chaud poumon, par son tuyau, Entonne io, io, io !
* Io, io, s'écrioit-elle, Assistez-moi, troupe lidèle; Par saint Bacchus, assistez-moi, A la barbe même du roi l Vous êtes mère, je suis mère; Une mère vaut bien un père.
! Faisons en sorte que Turnus, | Et non le bâtard de Vénusi, Épouse votre noble infante, Et je suis votre humble servante.»
Sur elle ainsi faisoit effet D' Alecton le serpent infect.
Chaque dame dans sa cervelle Avoit de la rage autant qu'elle, Qui certes en avoit alors Tout ce qu'en peut porter un corps.
Les cartes étant si brouillées Parmi ces dames barbouillées, Et par elles le roi Latin Étant au bout de son latin,
Maladie de l'esprit qui rend furieux.