LIVRE SEPTIEME
Je suis Alecton l'infernale, Et non pas cette, martingale Dont j'avois la forme et l'habit.
Je t'apporte ici dans ton lit Gale, famine, guerre et peste, Et la mort, que chacun déteste. »
Et puis, ce qui passoit le jeu, Lui fit au nez un rot de feu, Ensuite une laide grimace, Lui mettant face contre face.
Auprès dé ce rot infernal, Coups de canon de l'Arsenal Sont coups d'arquebuse rouillée, Dontla poudre est moite ou mouillée.
Pour ce long discours d'ennemi, Turnus n'avoit pas dédormi ; Bien est-il vrai que le pauvre homme N'avoit pas dormi de bon somme, Mais ce rot d'enfer , rude et chaud, Le fit réveiller en sursaut, Et l'effraya dans chaque membre.
Devant que sortir de sa chambre, Alecton lui vint faire pouf :
Fermant les yeux et criant ouf, L'adolescent se mit à braire ; Et voilà comme alla l'affaire Entre Turnus, le faux glouton, Et la damoiselle Alecton.
Après la vision fâcheuse, Il eut l'âme très-querelleuse, Et n'eut plus guère de raison, } Ses cris troublèrent la maison ; Il crioit : « Çà, ma hallebarde, Mon branc * d'acier et ma bombarde *.
Son gros valet Pierre ou Lucas S'en vint, épouvanté du cas, Auprès de Turnus, sans remise, Couvert de sa seule chemise.
Turnus, sitôt qu'il l'approcha, Un grand coup de poing lui lâcha, Dont ce valet, Lucas ou Pierre, Ne branlajnon plus qu'une pierre.
La rage qu'il a dans le cœur I
Est semblable à quelque liqueur Dans une chaudière brûlante, Quand, impétueuse et bouillante, Et qui passe les bords du pot, Elle exhale, en faisant maint flot, Au lieu d'une épaisse fumée, Une vapeur presque allumée.
Aussitôt qu'il fut habillé, Malheur à qui l'auroit raillé.
11 assembla la gent Kutule, Et leur fit ce beau préambule :
« J'enrage si je ne me bats, l*'t ne respire que combats ; Je querellerois mon bon ange, Tant je suis d'une humeur étrange, Et, pour le moindre mot douteux, J'étranglerois un homme ou deux.
Les Troyens sont dans cette terre Pour nous venir faire la guerre :
Ils mangeront tous nos poulets Et de nous feront des valets.
Sans nous l'Italie est perdue.
Latinus, que la peste tue, Les a reçus dans sa maison; Ma foi, c'est une trahison !
Si vous m'aimez un peu, beaux sires, Excitez comme moi vos ires, Et, ma foi, nous verrons beau jeu.
Messieurs, considérez un peu, Si ce roi qu'on croyoit si sage, N'est pas un plaisant personnage D'avoir entrepris de loger Dans nos entrailles l'étranger.
Mais si nous souffrons qu'on nous tonde Nous donnerons à rire au monde.
M6i seul, tel que vous me voyez, Suis suffisant, et m'en croyez, De leur faire mordre les pouces. »
Il dit quelques paroles douces Pour assaisonner son discours, Et puis, furieux comme un ours, Se mit à dire : « Alarme, alarme ! » A son cri chacun se gendarme,
t Ce vieux mot, qui n'est pas dans Furetière, désignait une épée. On l'écrivait *ussi brance et bruns. (Borkl, Trésor de recherch.) * Gros canon, ou machine de guerre pour lancer des pierres.
Chacun cherche en son râtelier Qui les harnois d'un cavalier^ Qui sa lance, qui sa rondelle, Et qui sa tranchante allumelle ' .
On députa gens vers Latin Pour l'appeler fils de putain.
La face aussi belle que fière De Turnus rend sa gent guerrière, Et donne au plus petit goujart* La hardiesse d'un soudard.
Tandis qu'ainsi l'on bat la caisse, Et que le fanfaron se presse De susciter des assassins Aux volailles de ses voisins, La séditieuse Furie S'en va, changeant de batterie, Où chassent les Dardaniens, Fascinant le nez de leurs chiens Alin qu'ils s'efforcent de mordre Un cerf qui fit bien du désordre.
Ce cerf, beau si jamais en fut, Depuis que cerfs entrent en rut, Grand de tête et grand de cor»age, Avoit été, dès son bas âge, De Thyrrus, qui l'avoit trouvé, Très-soigneusement élevé.
Thyrrus étoit du roi le pâtre, Sec de corps, de teint olivâtre, Violent comme feu Grégeois Et malin comme un villageois.
Sa sœur, que l'on nommoit Sylvie, Aimoit ce cerf plus que sa vie, Et de sa main noire souvent Le grattoit derrière et devant, Dont ce grand cerf étoit bien aise; Cette Sylvie étoit mauvaise, Hommasse, fort gourmande d'aux, Et qui pansoit bien les chevaux.
Comme elle, les fils de son frère A ce cerf faisoient bonne chère, Et l'aimoieut autant qu'un neveu, Ce qui n'étoit pas l'aimer peu.
Ce cerf couroit par les montagnes, Par les vallons, par les campagnes.
Puis, comme si de rien n'étoit, Devers le soir, soûl qu'il étoit, Revenoit au logis de Thyrre Pour y chercher encore à frire.
Le jeune Iùlus, bien monté, De ses Phrygiens escorté, Alloit par les champs à la quête De quelque noire ou fauve bête, Quand cet innocent animal, Qui lors ne songeoit à nul mal, Et qui, sans présager sa perte, Paissoit doucement l'herbe verte, Fut vu d'Iùlus et des siens, Ensuite senti par ses chiens, Qui, s'étant mis dessus sa piste, Iùlus devint leur copiste Et se mit sur sa piste aussi.
D'un étui de peau de roussi Il dégaina son arc d'ivoire, De Brésil ou d'ébène noire (Tant y a qu'il étoit fort beau), Et puis après, le jouvenceau Devança de si loin sa troupe, Que du cerf il gagna la croupe, Et d'une flèche qu'il tira Tout l'intestin lui déchira. Le bon cerf quitta la partie Avec beaucoup de modestie, Voyant bien que ces inconnus Respectoient peu les cerfs cornus, Et s'enfuit avec sa blessure Sans leur dire la moindre injure, Tant il étoit respectueux.
Son assassin impétueux.
Étant tombé dans une ornière, Fut par le cerf laissé derrière, Et le pauvre blessé, bramant, De sang et de sueur fumant, Vint montrer sa plaie à Sylvie, Qui s'écria : «Mort de ma vie, Et qui diable a mon eerf blessé?
Le méchant s'en fût bien passé. »
Elle dit tout ce que la raye Fait dire au rustique courage,
* Epée; toule arme piquante ou tranchante.
2 Valet d'armée. Le mot est devenu goujat, en modifiant son sens.