‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 128 sur 227 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

On m'a dit que dans l'Italie Cette région tant jolie Est un certain vilain vallon Par où passe un torrent félon Qui se perd dans un affreux gouffre D'où s'exhale une odeur de soufre, Et ce grand gouffre est, m'a-t-on dit, De Pluton le séjour maudit, Et c'est par ce trou, dit l'histoire, Que se fourra la vierge noire, L'esprit grandement satisfait De tous les maux qu'elle avoit fait.

Cependant Junon l'implacable Fait autant, voire plus qu'un diable.

Les manans, rudement frottés Par les Troyens exercités Au métier de faire la guerre, En peu de temps perdirent terre, Ensuite gagnèrent au pied, Plus d'un d'entre eux estropie :

Les corps d'Almon et de Galèze Furent par eux mis à leur aise Sur un vénérable brancard, Et puis coururent faire part Au roi de la déconfiture, Chacun en piteuse posture.

Latin, le désordre entendu, Leur répondit lanturelu * (Ce mot, en langage vulgaire, Veut dire allez vous faire faire...

Je ne saurois honnêtement Vous l'expliquer plus clairement).

Turnus aussi vint à la charge, Exagérant la chose au large, Et soutenant que les Troyens N'étoient bons qu'à jeter aux chiens.

Les dames, de fureur éprises, Qui couroient les champs en chemises, Vinrent à l'entour du palais Faire plus de bruit que jamais, Pour plaire à leur madame Aimée, Criant, d'une voix enrhumée, Qu'^Eneas n'étoit qu'un pendait

Digne pour le moins de la hart, Et qu'il falloit à belle guerre Le renvoyer hors de la terre, Et, devant que le renvoyer, De mille coups le rudoyer; Mais à ces discours d'ivrognesses, Le roi dit : « Je m'en bats les fesses ;» Et, pour les argumens cornus Que lui fit le brutal Turnus, 11 se renfrogna le visage, Dont le jouvenceau plein de rage Dit tout bas ne parlant qu'à soi :

« Maugrebieu du fantasque roi ! »

Lors chacun dit tout ce qu'il pen.-r, Et tout s'en va dans la licence, Et n'est le moindre petit fat Qui ne veuille régler l'État; Mais le roi demeure intrépide Comme un roc, quand la mer se ride, Et que ses ilôts audacieux Semblent vouloir mouiller les deux, Le roc n'en change point de place, Quoi qu'autour de lui la mer fasse; Et l'on peut, parlant de ce roc, L'appeler hardi comme un coq.

Enfin ce prince débonnaire, Voyant qu'il n'y savoit que faire, Et, que tout sage qu'il étoit, Le plus fou sur lui l'emporloit, 11 perdit force et patience, Qui, comme on dit, passe science :

« Heu, disoit-il en s'arrachant Son- crin, et maint soupir lâchant Dont il eût pu fendre une pierre, Nous aurons donc enfin la guerre, Et le destin, qui n'est qu'un fou, Nous entraîne je ne sais où, Je crois que c'est à tous les diables. Ah I que nous sommes misérables De nous laisser ainsi mener Par gens qu'il faudroit enchaîner, Par ma femme, une insigne fol le f Par Turnus, qui, sans hyperbole,

* Refrain populaire et expressif, auquel on adaptait fréquemment des chansons nouvelles. On peut voir l'air des Lanturlu^ dans le second volume des Airs notés du recueil de Maurepas, f. 53. *

Est plus fou que folle elle n'est, Quoiqu'à parler sans intérêt, Elle soit, quoique couronnée, Des folles la plus forcenée.

Biais Turnus s'en repentira :

L'imprudent qu'il est en mourra, Et, quant est de moi, si j'en pleure, Je consens aussi que j'en meure. »

Il se retira, cela dit, Dans son cabinet, et se mit Tant à découper des images Qu'à rhabiller des vieilles cages, Et siffler un jeune moineau, Qui parla comme un étourneau.

C'est la coutume en Italie, Quand, par raison ou par folie, On veut avec quelque étranger Ou quelque voisia s'égorger, Devant que former ses cohortes, D'ouvrir certaines grandes portes De l'église du Dieu Jauus, Dieu non pas des nouveaux venus, Mais un Dieu de la vieille roche :

Ce Janus a double caboche, C'est-à-dire tête en Gaulois, Gaulois, c'est-à-dire François (François est un peuple fantasque, Dont les dames portent le masque '?

Masque est commode et fait honneur Aux dames dont le nez fait peur).

Revenons au Dieu double-tê(e.

Le peuple présenta requête

A Latin, afin qu'il ouvrît Ces portes ; mais Latin s'en rit, Et se servit de la requête En un usage peu honnête (Un certain vieil auteur qui ment A conté la chose autrement).

Mais Junon, sans tant de scrupule, Avecque des forces d'Hercule, Ces portes hors de leurs gonds mit :

Toute l'Ausonie en frémit, Kt ne respira plus que guerre ; Chacun arme et ses blés resserre ; Cinq villes, comme Palaiseau, Le Bourg -la-Reine ou Longjumeau, Dont la rime est fort malaisée, Et partant ma muse rusée Tar l'impuissance de rimer S'exemptera de les nommer*; Donc, cinq grandes villes voisines A ce bruit devinrent mutines :

En moins de rien leurs maréchaux Ferrèrent de neuf leurs chevaux; Leurs serruriers firent des brettes, Leurs vachers devinrent trompettes, Kt leurs habitans fiers-à-bras Jurèrent gros comme le bras.

0 doctes gueuses du Parnasse3, Vieilles filles de bonne race, Puisque filles de Jupiter, De grâce venez m'assister :

J'ai besoin de votre mémoire Pour raconter la noble histoire

* Les dames de condition portaient des masques dans la rue. Ces masques étaient d'abord carrés, puis ce furent des loups (toujours en velours noir) qu'elles retenaient avec un bouton dans la bouche.

s Ces cinq villes, à rimes malaisées, sont Atina, Tibur, Ardée>, Crustumérum et Antemnes-

3 Scarron traite les Muses de gueuses, parce qu'elles font vivre dans la gueuserie, c'est-à-dire dans l'indigence et la mendicité, ceux qui les cultivent : il en savait quelque chose par sa propre expérience, et ce n'est pas la seule vengeance de ce genre qu'il se soit permise contre elles- De tout temps, mais surtout alors, es poêles ont aimé à se plaindre des Muses : avant Boileau et Racine, on faisait de a poésie un instrument de quémanderie, qui rapportait souvent moins qu'il ne c oùtait. Inde irœ. Écoutez encore G. Colletet, dans ses Diverlissemens :

Certes, il faut avoir l'esprit fait de travers, Pour suivre maintenant les Muses à la trace : Les gueuses qu'elles sont mettent à la besace Ceux à qui leurs secrets ont été découverts.

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