‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 129 sur 227 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

De tous les braves rapitans, En qualité de combattans, Qui lors, en la Latine terre, Aux Troyens firent rude guerre, Et vinrent exercer les mains Du meilleur de tous les humains, Qui jamais n'assomma personne, Tant son âme étoit belle et bonne, Qu'auparavant il ne lui fît Un compliment grand ou petit; C'est d'iEneas de qui je parle, Vaillant comme l'empereur Charle, Charlemagne ou Charles le Grand, Qui fut un si grand conquérant.

Le premier qui vint fut un homme, A ce qu'on dit, bâli tout comme Arioste peint lïodomont4, Quasi de la taille d'un mont, Robuste au lit comme à la table, Qui ne craignoit ni Dieu ni diable, Ne se confessoit nullement, Et blasphémoit horriblement.

Il s'appeloit sire Mézence, Ne payant point, faisant dépense, Et qui ses sujets maltraitoit Comme un franc tyran qu'il étoit.

Avec lui marchoit son fils Lauze, Jouvenceau frais comme une rose, Et lequel, Turnus excepté, N'avoit point d'égal en beauté ; Grand dompteur de chevaux non rosses, Assassin de bêtes féroces, Rude danseur de tricotets, Musicien d'airs et de motets, Adroit joueur de quinquenauve *, Mais d'un poil tirant sur le fauve; D'ailleurs le meilleur jouvenceau Qui jamais ait été rousseau, D'âme toute loyale et bonne, Et plus digne de la couronne De son père, que d'être né

D'un homme pire qu'un damné :

Mais pour un fils qui dégénère, Maint autre vaut mieux que son père.

Deux à deux, en bâtons ferrés, Après lui marchoient bien serrés Mille drôles de bonne mine, Natifs de la ville Agiline; Ils étoient joueurs d'espadons, Et grands destructeurs de dindons.

Aventinus, le fils d'Hercule, Lequel chevauchoit une mule Qu'on avoit dressée aux combats, Y vint armé de haut en bas, Depuis les pieds jusqu'à la ttlc, De la peau d'une grande bête, D'une lionne ou d'un lion, Dont la têtière en morion Étoit ajustée à la sienne, Faite en bourguignotte ancienne.

Il portoit peint en son écu L'hydre par son père vaincu, Et des vilains serpens sans nombre.

Sire Hercule, dans un lieu sombre Du mont qu'on appelle Aven tin, Par accouplage clandestin, Le fit à la prêtresse Rhée ; Elle faisoit bien la sucrée, Mais enfin il la corrompit Par un beau présent qu'il lui fit De quelques vaches mal acquises, D'un collet et de six chemises.

Je ne me souviens plus comment Étoit armé son régiment.

Coras et son frère Cratille, Grecs de je ne sais quelle ville, Frères du baron de Tibur, Quittèrent le débile mur De Tibur que fonda leur frère, Et vinrent en démarche fière Présenter à Turnus sans pair Leur service en l'art de frapper :

• Le roi d'Alger, qui joue un grand rôle dans le Roland furieux, et dont le nom est resté comme synonyme de fanfaron, bravache. Les aventures de Rodomont ont fourni matière à beaucoup de pièces de notre vieux théâtre, qui puisa souvent dans le poëme de l'Arioste.

2 Jeu de dés à cinq et neuf points.

Le fort Turnus en fut fort aise, Et leur fit offrir une chaise, Mais eux, qui savoient leur devoir, Ne voulurent jamais s'asseoir.

Ils faisoient d'estoc et de taille Merveilles en une bataille, Et l'on les tenoit entendus A mener les enfans perdus.

Notre auteur, esprit fin et rare, A propos ou non les compare A deux Centaures mi-chevaux, Alors qUe par monts et par vaux Leur corps humain, où gît leur tête, Fait galoper leur corps de bête :

Ainsi ces deux frères hardis Donnoient comme des Amadis Dans les troupes contre eux rangées.

Leurs personnes étoient chargées D'armes et de longs braquemarts Comme on en donne aux Jaquemarts.

L'un d'eux avoit pour sa devise Une jouvencelle en chemise ; L'autre avoit peint sur son pavois Deux camisoles de chamois, Avec une devise aiguë Qu'on n'a jamais bien entendue.

Cécule, bâtard de Vulcan, Y vint, faisant un grand cancan De sa nation de Preneste.

Je ne me souviens pas du reste Des gredins qui, sous son drapeau, Accoururent en gros troupeau, Nobles et vilains tous ensemble, Partie au trot, partie à l'amble, S'offrir en faveur de Turnus Contre le bâtard de Vénus.

Leurs villes, chez Maron nommées, En Latin sont fort estimées; Ce n'est pas de môme en François.

Item y vint en beau harnois, Et non en soldat de fortune, Messape, le fils de Neptune :

11 faisoit entre deux arçons Ce que les plus hardis garçons N'eussent pas entrepris de faire.

Ses soldats ne sont pas à taire :

Les Falisques et Fescennins, Voisins ou non des Apennins (Pourvu que je rime, il n'importe), Des peuples nommés d'autre sorte, Dont les noms ne se riment pas,

Y vinrent sous lui pas à pas, Chantant sa louange en musique.

Maître Virgile, qui se pique D'être riche en comparaisons, Les compare non aux oisons, Mais aux cygnes, que je ne mente, Qu'il fait d'une voix excellente :

Je crois savoir de bonne part Qu'un cygne non plus qu'un canard N'a pas la voix fort agréable,

Et que son chant n'est qu'une fable.

Claude ou Claudius le Sabin

Y vint sur un beau guilledin 4 ; De lui vient la race ancienne Que l'on appelle Claudienne,

Et de lui, dit-on, sont éçlos Ceux qui se font nommer Du Clos.

Les peuples natifs d'Amiterne, Dont l'enseigne est une lanterne, Et ceux qu'on nomme Mutusquois, Auteurs du langage narquois, Dont l'enseigne est une épousée ; Ceux qui, dans les champs de rosée, Cultivent les verts oliviers, Et sont très-mauvais cavaliers, Et piétons encore pires, Mais paillards comme des satyres ; Bref cent autres peuples divers, Difficiles à mettre en vers, Vinrent aussi drus qu'arondelles, Quelques-uns ayant des rondelles, Quelques autres n'en ayant point, Quelques-uns n'ayant qu'un pourpoint, Et quelques autres que des chausses, Quelques-uns chevauchant des rosses, Quelques autres de bons chevaux, Quelques-uns de francs piédescaux, Quelques autres ayant des bottes, Quelques-uns de franches pagnottes,

* Cheval d'Angleterre, très-bon coureur.

Page 1