LIVRE HUITIEME
Tu ne puisses prendre racine, Ni mettre en repos ton échine.
C'est mon époux, le dieu Vulcain, Qui forgea de sa propre main Ce brillant attirail de guerre Qui n'a pas son pair sur la terre.
Suis donc le conseil de Vénus, Et va, mon fils, trouver Turnus ; Avec lui combats et ferraille Tète à tête, ou bien en bataille, Sans craindre que ce gros vilain Puisse jamais percer ton sein Avec sa tranchante alumelle :
Va lui ravir cette pucelle, Celte fille du roi Latin, Malgré l'effort du Laurentin. »
Après ces mots, d'une accolade, Pour dire mieux, d'une embrassade, Elle honora son digne fils ; Puis, sous un chêne, vis-à-vis, Elle attacha ces belles armes, La cuirasse, la cotte d'armes, Le casque avec le baudrier, Le sabre et le grand bouclier, Dont JSneas, par parenthèse, En fut si fort transporté d'aise, Que, sans savoir ce qu'il faisoit, Il rioit, chantoit et dansoit l'ne espèce de sarabande, Qui, pour lors, fut de contrebande, Tant et si mal il la dansa.
Dame Vénus, voyant cela, Lui laissa passer sa folie, Pour un général peu jolie.
Après qu'dEneas eut dansé A peu près comme un insensé, 11 prit ce casque si terrible, Qui devoit être si nuisible A ses ennemis le» Latins, Les Rutulois, les Laurentins :
Il porto it une grosse aigrette Plus reluisante que sa brette, D'un beau rouge imitant le feu, Finissant par un ruban bleu; Je ne sais pas s'il fut céleste,
S'il fut turquin * : point de conteste En ce que je ne sais pas bien, Car mon Yirgile n'en dit rien.
Il prit, après, la grande épée Que Vulcain avoit bien trempée Dans de bon vinaigre rosat, Pour qu'elle eût couleur d'incarnat ; Ensuite il vint à la cuirasse :
La peste l c'étoit une masse D'un airain tout des plus pesans, Des mieux granés, des plus luisans, Presque de couleur de nuage, Dans lequel Phébus fait voyage, Quand il veut priver les humains De ses rayons doux et bénins.
Il la prit avec sa bretelle, Et la mit sur son escarcelle; Il examina les cuissards, Les gantelets et les brassards, Qu'il trouva de mode nouvelle, Tirant sur couleur isabelle, Fabriqués d'un riche métail Et rehaussé partout d'émail.
Un peu trop lourde étoit la lance, Quoiqu'elle eût fort belleapparence; Splendide étoit le baudrier; Mais l'ouvrage du bouclier Étoit la huitième merveille, D'une beauté, mais sans pareille, Difficile à mettre en écrit, A moins d'un transcendant esprit, Vulcain de deviner se pique :
Aussi, dans sa vaste boutique, Avoit-il sur ce bouclier, Pour faire valoir son métier, Mis l'arbre généalogique, En ouvrage à la mosaïque, De tous descendans d'iulus, A commencer par Romulus, Ce bon et brave gentilhomme, Qui fut le vrai parrain de Home, De Rome qu'on chôme aujourd'hui Comme la nourrice et l'étui De tant de braves capitaines, De tant et tant de têtes pleines
* Voir notre première note du VIII» livre de Scarron.
LE YIRGILE TRAVESTI.
De grand savoir, en bien, en mal ; De Rome, cet original De bonnes, de mauvaises choses, Où des montagnes sont encloses, Dont le grand et vaste circuit Demande un jour, même une nuit Des plus grandes qui soient au monde, Pour en faire au juste la ronde.
Mais revenons au bouclier, Qu'il faut ici versifier, Pourvu pourtant que je le puisse, Sans que mon esprit s'étourdisse, Sans que j'en perde la raison, Et que rime vienne à foison.
D'abord paroissoit une louve, Qui deux petits marmousets couve ; Cette louve faisoit le tronc De cet arbre si gros, si long, Qui fait la généalogie D'Ascagne, qui s'est élargie D'une toise, voire de deux, En hommes vaillans, généreux.
Ces deux marmousets, quoique frères, Furent cependant deux faux frères, Différens d'esprit et d'humeur, Et n'avoient pas le même cœur.
Le cadet fut nommé Romule; Il tenoit un peu de la mule, Ce que l'on connut quand Rémus, Son aîné, portant nez camus, Fut par lui mis tout en javelle, Au sujet de mince querelle Entre eux deux pour les fondemens D'une enceinte de bâtimens; Un docteur, qui feroit l'habile, Diroit une enceinte de ville ; Mais pour moi, qui ne le fais pas, De bâtimens je fais grand cas, Car sans eux il n'est point de ville, Sans ville, l'homme est inutile, Sans esprit, sans âme et sans voix, Et ce n'est plus qu'un villageois,
Comme l'est et sera le maire Noirot, cet homme atrabilaire, Qu'après Châlons, en un seul mot, Je définis du nom de sot.
Attenant, il avoit mis Rome A peu près et quasi tout comme Rome nous paroît aujourd'hui.
Là, l'enlèvement inouï De jeunes filles ses voisines, *
Que pour lors on nommott Sabines, Se faisoit voir en grand relief, Dont leur roi montra grand grief, Si grand, que, quoique débonnaire, Il voulut venger cette affaire, Qui, pour le Romain, sonnoit mal, Car il y parut animal, Mais animal à toute outrance, Dont il fut fort blâmé, je pense.
Et même en tous temps le sera De qui cette histoire lira.
One ne fut telle effronterie Ni si grande piraterie Contre le sexe féminin, Qui, pour le coup, ne fut pas fin; Car j'ai lu cette espièglerie, Où j'ai vu que l'une s'écrie :
« Maman, on ravit mon honneur, Arrêtez donc cet effleureur Ou maraudeur de jeunes filles, Qui déshonore nos familles.»
D'autres se servoient de leurs dents, Des poings, des pieds, de juremens, Donnoient tous les Romains au diable, Traitoient leur roi d'abominable, D'infâme, de poison d'honneur, D'autoriser le suborneur.
La coquette en étoit bien aise, Et crioit : « Fadaise ! fadaise ! Compagnes, faites comme moi, Vous n'en mourrez pas, sur ma foi, Puisque vos mères sont en vie1.
Humanisez-vous, je vous prie,
1 Cette pitoyable et inconvenante plaisanterie paraît imitée d'une chanson bien connue de Gaultier-Garguille :
Si Ma mère n'en est pas morte, Je n'en mourrai pas aussi.