LIVRE NEUVIÈME
Sur ces murs faisons les soudrilles, Et laissons là ces pauvres filles A qui nous ramageons l'amour :
Elles auront bientôt leur tour.»
Les uns, d'une mâle assurance* Prirent, pour faire résistance, Des broches, pelles et fourgons, Pinces, chenets, fourches, fourchons.
D'autres, au lieu de pot en tête, D'un poêlon faisoient une crête.
Ceux-ci, d'une arquebuse à croc, Qu'autrefois ils eurent en troc De quelque habitant de Carthage, S'étoient armés pour faire rage.
On voyoit jusqu'aux margajats * Prendre des faux, des coutelas; Tous marchèrent sur les murailles, Et tracèrent les funérailles Des Itales suivant Turnus, Gens estimés moins que bibus *.
Baste, les Troyens se postèrent, Sur leurs remparts se retranchèrent, Même pour garder leurs vaisseaux, Firent des ouvrages nouveaux.
Turnus avec ses chefs s'avance; Vingt cavaliers, porteurs de lance, Marchoient après les commandans, Faisant les braves, les fendans.
Or ce Turnus, ne vous déplaise, Étoit monté, fort à son aise, Sur un cheval marqué de blanc, A petite tête, à gros flanc, Vulgairement appelé pie, Qu'il fit venir d'Ethiopie, Et qu'un fripier à bon marché Avoit de tout point harnaché.
Ce n'étoit pourtant qu'une rosse Qui longtemps traîna le carrosse De feu son oncle ou son cousin, Tant y a qu'il étoit roussin.
Avec sa petite cohorte,
Que l'ardeur de voler emporte, Il va jusqu'aux murs des Troyens Pour essayer par quels moyens I! pourroit entrer dans la ville ; Mai3 le commandant, homme habile, En avoit bouché tous les trous, De peur d'y voir ces loups-garous.
Lors Turnus, dans cette équipée, Resta, dans la main son épée, Au pied du mur, aussi piteux Qu'une poule qui perd ses œufs.
Imaginez-vous, je vous prie, Un loup près d'une bergerie, Mourant de faim près d'un gibier Restaurateur de son gosier Et de son estomac avide; Là, comme la faim est son guide.
Et qu'il ne peut la contenter, On le voit hurler et gratter Pour, s'il se peut, rompre le plâtre; Il s'escamote aux yeux du pâtre, Cherchant l'endroit le plus obscur Pour se faire un jour dans le mur; Mais, sa tentative étant vaine, En hurlant il reprend la plaine.
Ainsi le prince Rutulois, De colère étant aux abois, Pissa dans ses larges culottes, En remplit une de ses bottes, Puis l'ôta pour en renverser Ce que d'eau s'y put amasser.
Il eut beau frapper à la porte Et jurer « Le diable m'emporte, Si je ne vous fais tous périr ! »
Au diable qui voulut ouvrir.
Ce Turnus, de honte et de rage, Piqua des deux vers le rivage, Pour mettre voiles en lambeaux Et pour brûler tous les vaisseaux.
Aussitôt la cavalerie.
Se joignant à l'infanterie,
« Margajats, ici petits garçons. Ce mot désignait aussi un ancien peuple du Brésil, et l'on disait : parler margajat, pour parler un langage barbare et inconnu.
* C'est-à-dire moins que rien. Cette locution était très-usitée, surtout au dixseptième siècle, parmi les écrivains comiques et familiers. On disait des raison* de bibvs, pour de peu de valeur, sottes, ridicules, etc.
LE VIRGILE TRAYESTI.
La torche en main ou le tison, Alloit tout réduire en charbon.
C'est ici, babillarde muse, Que l'on va me croire une buse, Si je ne fais bien le récit De la cause qui suspendit Dans ce temps si proche incendie, Laquelle auroit privé de vie Les Troyens et leur général, De la ruse l'original, Aimé de Dieu, craignant le diable, Homme d'honneur et raisonnable :
C'est le dévot père JSneas, Le roi des pieux, des béats, Connu partout pour un cœmr tendre, Qui pour lors étoit chez Evandre, Au-dessus du mont Palatin, Ignorant que le Laurentin Lui tailloit terrible croupière.
Muse, dis-moi donc la manière D'entrer dans ce récitatif D'un air contrit, d'un ton plaintif.
N'ai-je pas lu, petite belle, Qu'autrefois madame Cybèle, Mère des dieux, du grand Jupin, Et protectrice du sapin, Lui fit un jour cette harangue; SauroiVje dire en quelle langue ?
Non, car je ne le sais pas bien, Ma foi, je n'en dirai donc rieu :
« Mon fils, des cieux le roi, le maître, Vous me voyez ici paroître Au pied de votre tribunal.
Ce n'est pas pour vous faire mal; Le mal que je vous veux m' arrive, M'étant arrivé qu'il s'en suive Que je sois accablé de maux, D'ennuis, de soucis, de travaux!
Or sus, sans tant de préambule, J'ai fait bâter eiprès ma mule, Pour venir dans votre palais Implorer une grâce... Mais Vous avez tout l'air d'un Jocrisse, D'un homme outré dé la jaunisse,
Vous êtes pâle et tout défait; Mon fils, qu'est-ce qu'on vous a fait ? Vous avez la mine effarée.
Junon, de quelque échauffourée Vous auroit-elle régalé, D'un coup de son bec affilé ?
Auroit-elle, en femme jalouse, Disputé les droits de l'épouse, - Ou bien contrôlé votre front Au coin d'un insouffrable affront?
Quand la femme a la carte blanche, Souvent elle prend sa revanche ; Si l'époux porte ailleui s ses vœux, Elle sait éteindre ses feux, Et l'on voit que, pour l'ordinaire, Le premier venu fait l'affaire.
Reprenez donc un air plus doux, 11 est assez de fous sans vous ; En faveur d'une bonne mère, Laissez donc là votre colère, Et, favorable à mon discours, Écoutez-en bien tout le cours.
J'avois jadis sur émineuce Une forêt de conséquence, De sapins, que j'aimai longtemps.
Par charité depuis un temps, C'est-à-dire de cette année, J'en fis un don au brave Énée, Prince Troyen, grand amateur De lauriers, de gloire et d'honneur.
De ces sapins (fors la calotte), Il en fit bâtir une flotte^ De plus de cinquante vaisseaux, Pour se promener sur les eaux, Et pour, de contrée en contrée, Mener sa troupe délabrée Chercher asile en quelque port, Contre l'injustice du sort, Et votre quinteuse d'épouse, v Qui voudroit dans une belouse * Amasser Troyens sur Troyens, Ou les mettre dans les liens.
Or donc, mon fils, je vous supplie (En ce cas, ce n'est pas folie,
' * Belouse, Mme. Proverbialement, on dit qu'on a mis quelqu'un dans la blouse, quand on l'a mis en prison. [Dict* de Furetière.)