LIVRE NEUVIÈME
Mais c'est sagesse assurément) Que jamais petit ou grand vent, Que jamais la grêle et l'orage, Que jamais longueur de voyage, Que jamais écueils ni rochers, Ne fassent tort à ses nochers A ses vaisseaux, à ses cordages, A ses voiles, à ses bagages, Aux soldats qui seront dessus.
Que vous dirai-je enfin de plus ?...
— Parbleu, qu'auriez-vous à me dire?
Lui dit Jupiter, dans son ire :
Vous demandez suffisamment, Pour en avoir contentement; Cette demande m'embarrasse, Me met en peine, et me tracasse.
Y soSigez-vous de bonne foi ?
Quelle estime aura-t-on de moi, Si je vous fais cette corvée Pour votre bon messire Énée ?
Quoi donc, les vaisseaux d'un mortel Jouiront d'un droit d'immortel?
Je mériterois qu'on me berne, Si jamais telle baliverne Échappoit à messer Jupin En faveur de votre sapin.
Cependant, pour ne pas déplaire A ma mère si débonnaire, Je veux bien vous les conserver, Et de danger les préserver :
Quand ils auront fini leur course, Qui sera de l'une à l'autre Ourse, J'en ferai des divinités Pleines de grâces, de beautés, Comme la nymphe Galatée, Et Doto, fille de Nérée.
Faut-il jurer mon grand juron, Par le fleuve du Tibre ? Non, Mais par le Styx je ratifie Ma promesse, et je certifie A votre ami, sire £!neas, Que ses vaisseaux seront là-bas Un jour de fringantes puce lies, Des Naïades, des demoiselles Du Tibre et du pays Latin, En dépit du fier Laurentin.»
Ce discours dit tout d'une traite,
Jupin fut se mettre en retraite Entre deux draps dans un bon lit, Où je ne sais pas ce qu'il fit.
Or voici donc cette journée Tant promise au beau sire Énée.
Quand Cybèle aperçut Turnus, Elle cria du ciel : « Abus; C'est bien à toi, pauvre figure, De faire à mes sapins injure, Toi, général des Myrmidons, Des ltutulois, tous grands coïons !
Tu brûlerois, je t'en assure, La mer, plutôt que ta -brûlure S'attache à ces vaisseaux sacrés, De nos dieux mêmes révérés.
Vous Troyens, n'ayez plus d'alarmes, Courage ! allons, laissez les armes :
Je vais ranger ces fiers-à-bras, D'un seul mot je les mets à bas.
Je vous venge de leur injure, Par une ample déconfiture De leurs chefs et de leurs soldats, De leurs marmitons, leurs goujats.
Çà 1 pas tant de cérémonie; Vaisseaux,changez-vous, je vous prie, En Naïades, dans ce moment, Et m1 obéissez promptement. »
Chaque vaisseau rompit son câble, Quitta son ancre avec le sable, Et parut Nymphe sur le port, Ce qui Turnus étonna fort.
Il en eut mal à la poitrine, Messape en retint son urine, L'aîné Thyrée et son cadet, Vidoient en ce temps le godet; Le godet en tomba par terre, Avec un beau flacon de verre, Lesquels se trouvant fracassés, Ils en eurent un pied de nez.
Le Tibre en arrêta sa course, Et remonta jusqu'à sa source; Bref, tout compté, tout rabattu, Le camp en fut fort abattu.
Le seul Turnus, loin de s'abattre, Excitoit ses gens à se battre A peu près de cette façon :
« Amis, il faut avoir raison
De cette vagabonde troupe.
Et la priver de manger soupe Un jour dans le pays Latin.
Il faut se lever plus matin Que ne fait leur bon père Énée, Qui dort la grasse matinée Chez Évandre, au mont Palatin, Pour attraper le Laurentin.
Armez-vous, troupes Laurentines, Rutuloises et vous Latines, Allons noyer tous ces cafards, Ces Troyens, ces francs Jaquemars.
Ces lâches n'ont plus d'espérance De s'échapper en assurance :
Ils sont privés de leurs vaisseaux, Et renfermés dans leurs travaux.
Allons en faire un cimetière, Leur faire mordre la poussière, Les chasser de leurs boulevards, Les assommer sur leurs remparts.
Point de pitié, mais grand carnage, N'épargnons le sexe, ni l'âge ; Tuons, massacrons, violons, Brûlons, saccageons et pillons.
Soyons donc tous leur rabat- joie, Et montrons-leur, ainsi qu'à Troie, Que, pour les régaler d'un bal, 11 n'est pas besoin de cheval, Ni de s'enfermer dans son ventre :
C'est en plein jour qu'il faut que j'entre Dans le fort de ces fanfarons, De ces bannis, de ces larrons. Qui d'entre vous m'aime me suive ; Des Grecs c'est une récidive, Pour ces scélérats, ces Troyens, Plus que filous, plus que vauriens.
Mais la nuit vient, allez repaître, Et demain, sans aucun peut-être, Je leur donnerai tout de bon Et l'aubade et le carillon.»
Cependant le fameux Hessape Près du mur disposoit la sape; Par ploton il serra le fort,
Et se retrancha vers le port.
Quatorze Kutulois en nombre Observoient les remparts à l'ombre ; Chacun d'eux avoit cent soldats, Aguerris et faits aux combats, Tous habillés à la llomaine, Mais maîtres en fait de fredaine; Ils se relevoient tour à tour, Allant, à la gueule du four, Prendre un petit pâté pour boire, Afin d'étourdir leur mémoire Sur les desseins du lendemain.
Ils se donnoient de main en main Du meilleur vin à tasse pleine.
Ainsi réchauffoient leur bedaine, Dans les ténèbres de la nuit, Les Rutulois faisant grand bruit.
La dolente troupe Troyenne, Près de la région moyenne, De ses remparts de haut en bas, Des ennemis suivoit les pas.
Cependant le sage Mnesthée Disposoit sa troupe hébétée Sur les angles des boulevards, Chacun dessous ses étendards.
D'autre côté, le fier Séreste, N'ayant pour habit qu'une veste, Pour être léger et dispos, Ne se donnoit aucun repos.
Après avoir à la sourdine Sous le donjon fait une mine, Il mit ses soldats près des murs, Dans les endroits les plus obscurs.
Le preux Nisus gardoit la porte.
Peste! il n'avoitpas la main morte :
S'il assaisonnoit un soufflet, C'étoit bien pis qu'un gantelet; Il étoit friand de la lame, Des Troyens gardoit l'oriflamme, Et savoit lancer javelots Bien mieux que tous les Lancelols '.
Ida, la nymphe chasseresse, L'avoit au Troyen, par tendresse,
* Lancelot du Lac, l'un des douze chevaliers de la Table ronde, est le héros de r"un des romans les plus célèbres du moyen âge, écrit primitivement en latin par un anonyme. Son nom est devenu un terme générique.