LIVRE NEUVIÈME
Pour une reprise d'amour Donné pour marque de retour.
Près de lui le jeune Euryale, De qui la belle bouche exhale Odeur qui vaut bien l'ambre gris, Le baume qu'on fait à Paris, Celui qu'on trouve en Allemagne, A Rome, au pays de Cocagne, Je veux dire dans le Pérou, Ou dans la ville de Trévou, Ville à présent de conséquence, L'un des bureaux de la science, Une boutique à beaux écrits, Le réservoir des beaux esprits, Et la célèbre Académie Des sciences rimant en mie ; Enfin, l'Athènes de nos jours1.
Mais retournons à mon' discours.
Près de Nisus en sentinelle, Étoit ce miroir de pucelle, Ce mets délicat en amour, Friand, dodu, mais fait au tour, Et plus blanc qu'une jeune fille, Peut-être héritier de famille.
11 étoit doux comme un mouton, N'avoit point de barbe au menton, Jouoit de la basse de viole Plus vite qu© ne part Éole, Du fifre, du psaltérion, Du luth, du manicordion* ;
Il tiroit bien une arquebuse, Savoit mieux boire à la Méduse, Chanter, danser, fesser son vin 5, Sans faire tort à son prochain.
L'un sous l'autre gardoit la porte, De peur qu'aucun soldat ne sorte.
Cet Euryale et ce Nisus, Tous deux ennemis de Turnus, S'aimoient, dit-on, à la folie, Et s'étoient pour toute la vie Juré cette tendre amitié.
Considérant avec pitié Le sort de leurs compatriotes, Prêts à ne jamais porter bottes, Prêts à ne plus manger de pain, Prêts à mourir le lendemain, A son ami, d'une voix forte, Nisus parla de cette sorte :
« Je sens dans le fond de mon cœur Certains transports, certaine ardeur, Qui, sur ma foi, n'est pas de paille.
Je vois qu'il faut que je chamaille, Et que je fasse aux Rutulois Sentir un peu quel est le bois Dont je me chauffe en ma colère.
Quoi ! ce Turnus nous vitupère!
Et, tout ainsi qu'un marmouset, Nisus gardera le tacet ?
Non, non, je veux chez le Rutule Faire aujourd'hui ferrer ma mule4,
1 Trévoux était le siège d'une célèbre académie de pères jésuites. Louis-Auguste de Bourbon, prince de Doaibes, y avait établi une imprimerie très-importante en 1695, et les révérends pères y publiaient, avec son aide, depuis 1701, un journal littéraire très-répandu, sous le nom de Mémoires de Trévoux, journal qui comptait parmi ses rédacteurs les pères Buflier, Bougeant, Castel, du Cerceau, de Tournemine, etc. On connaît les épigrammes de Boileau contre les journalistes de Trévoux, qui l'avaient attaqué en sous-ordre, à propos de ses nombreuses imitations des poètes anciens. Une autre des principales publications de cette petite académie' fut le Dictionnaire de Trévoux, 1704.
2 Le psaltérion était un instrument de musique à treize rangs de cordes. Le manicordion ou manichordion, instrument de musique à clavier, et à soixante-dix cordes de laiton ou d'archal. Ce mot vient du grec fxovoç, un, parce qu'il n'eut d'abord qu'une corde: le nom est resté, quoiqu'il soit maintenant un contresens.
3 Fesser.-, se dit aussi de ce qu'on a bientôt expédié. {Dict. de Furetière.) Ce terme, tombé en désuétude, signitie donc ici boire à tirelarigot, à bouche que veux-tu.
* Ferfer ma taule» Cette expression, si elle n'est pas prise ici dans le sens pro-
Jouer du bâton à deux bouts4, Et le percer de mille trous.
Son camp regorge de silence; D'ivrognes; ergo, sans défense :
Voici le temps, le lieu, le jour, Que je dois faire un maître tdur.
Nos Troyens demandent Énée :
Que je ferois bonne journée Si je pouvois, par ce ravin, Aller droit au mont Palatin!...
— Meprenez-vous pour un Jean-fesse, Dit Euryale en sa détresse, Pour un chétif cogne-fétu, Pour un gars lie crainte abattu, Moi qui ferois le diable à quatre Si tout seul vous alliez vous battre Contre si maigres paladins Pour la plupart George Dandins?
Non, non, Nisus, mon digne père, Aussi bien que ma belle-mère, Ne m'ont pas donné ces leçons, En me donnant des caleçons !
Ne m'ont-ils pas fait voir la guerre Des Grégeois contre notre terre ?
Ai-je souffert un démenti Depuis que je suis le parti D'ifoeas, notre capitaine (Dont nos dieux gardent la bedaine) ?
Ne craignant la mort, ni les fera, Avec vous j'irois aux enfers.
Mais attendez, que je ne mente, Si, pour visiter Radamanthe, Je me sens assez de valeur !
Parbleu, les diables me font peur !
Je crains surtout ce chien Cerbère, Sa figure me désespère, Et ses trois têtes me font peur !
Ma foi, c'est un porte-malheur Qui me chagrine et qui m'altère :
Je le crains bien plus qu'un panthère, Qu'un crocodile ou qu'un dragon Du régiment de Fimarcon, * Qu'un rhinocéros en colère, Qu'un scorpion ou qu'une vipère, Qu'un chat- huant, qu'un escargot, Enfin que la pâle Margot, Quand, en pleinjourousurla brune, Le croissant ou la pleine lune Vient lui décolorer son teint En faisant fleurir son jardin.
Mais,baste, je veux bien vous suivre, Et partout avec vous poursuivre Ces infâmes Italiens Si fort ennemis des Troyens.
Vous raisonnez fort à votre aise, Et me prenez pour un Nicaise, De me croire tel sentiment Qui vise à votre détriment. — Chez moi vous flairez comme baume*, Lui dit Nisus, tenant son heaume, Et vous y flairerez toujours Jusques à la fin de vos jours.
Mais quel malheur pour votre mère , Et quelle douleur plus amère, Si l'on alloit occir son fils En passant chez nos ennemis !
Si Turnus, de sa hallebarde, En vous prenant pour une outarde, Alloit mettre un si joli corps Loin des vivans, au rang des morts!
Gardez-vous de cette folié, Et conservez si belle vie Pour vous voir un jour le souks * De notre bon père iilneas.
Pour moi, je vais faire curée, ^ Ou tout au moins galimafrée*, Parmi ces poltrons de Latins, ,x Associés aux Laurentins...
pre, signifie faire pillage. On dit encore quelquefois aujourd'hui ferrer làmttie, pour friponner, chercher un profit secret et illicite, faire danser Vante du panier.
* Bâton de trois à quatre pieds de long, ferré par les deux bouts.
* Chez moi vota flairez comme tourne, vous êtes en bonne odeur près de moi; j'ai haute opinion de vous.
' La joie, la consolation.
* Textuellement, un salmigondis, une fricassée de vieux restes de viande.