LIVRE NEUVIÈME
—Je crois que Nisus se brimbale * Du pauvre petit Euryale, Dit ce jeune homme ; sur-le-champ Avec vous j'irai dans le camp Malgré le fer, les pétarades, Les horions, les mousquetades, Malgré mère, malgré parens, Malgré vous et malgré vos dents.»
Ils appellent du corps de garde :
D'abord parut un hallebarde, Un sergent faisant l'important, Pour les relever à l'instant.
Alors, dans la machine ronde, Ou bien dans l'un et l'autre monde, Chacun ne songeoit qu'au sommeil, Attendant monsieur le soleil.
Là, Mnesthée et le lier Séreste, Avec des généraux le reste, S'étoient assemblés au réveil Pour teniri#ntre eux le conseil.
Nos deux compagnons de fortune, Brûlant d'une ardeur non commune D'exercer leurs mains et leurs bras, Se présentèrent chapeaux bas, Introduits par le prince lùle, Ennemi juré du Rutule.
Le fils d'Hyrtace ainsi parla.
Hyrlace, dira celui-là, Ce nom n'est pas sur ma tablette.
Étoit-il enfant de la brette, Adroit dans l'art de s'escrimer?
Savoit-il comme il faut gourmer Un ennemi dans l'occurrence ?
Jouoit~il du dard, de la lance?
D'honneur, .je ne le connois pas, Virgile erre donc dans ce cas...
Peste soit de cet homme ignare !
Importun n'est pas meuble rare, Je le connois dans celui-là.
Le fils d'Hyrtace ainsi parla :
« Tout le camp a fait la débauche, L'un dort à droite etl'autre à gauche, ïows empiffrés de leur bon vin; On a beau sonner le tocsin, Et beau crier : « Aux armes1, tu»! »
Diable l'un qui paroit en rue, Tant ils sont tous ensommeillés! Pour nous, qui sommes éveillés, J'ai remarqué par où les prendre, Et j' en veux tout au moins pourfendre Un demi -cent avant soleil, S'il plaît à messer le conseil.
Ne voyez-vous pas la fumée Qui sert d'embuscade à l'armée ?
Laissez-nous prendre le devant; Tous deux vous répondons d'un cent, Et du par-dessus, je vous jure, Sans qu'on nous fasse aucune injure :
Ce n'est pas par témérité, Messieurs, mais c'est la vérité.
Nous irons dedans Palan tée, Chargés de butin, près d'Énée, Notre resplendissant Seigneur, En qui gît lionne âme et bon coeur,.
Après avoir fiait grand carnage De ces gens faits au brigandage, De ces infâmes Laurentins , De ces paltoquets de Latins.
— 0 dieux ! dit le bonhomme Aulète„ En son temps vigoureux athlète, Dieux tutélaires des Troyens, Bons soldats et bons citoyens, Vous en voulez garder la race, Pour qu'elle mette à la besace Le roi Tnrne et ses Rutulois, Plus grands sorciers que l'Albigeois, Plus maudits, plus acariâtres, Plus mutins, plus opiniâtres Que ne furent jamais les Grecs, Qui nous ont tant fait voir d'échecs.
Puisque gens si pleins de courage Ne veulent pas rester en cage Et demandent la clef des champs Pour massacrer nombre de gens, Braves enfans, notre défense, Je vous promets pour récompense A chacun un habit tout neuf De drap d'Espagne ou bien d'Elbeuf,.
A chacun deux pipes d'Hollande Avec une belle houppelande,
Se moque, se soucie peu.
Un chapeau garni de rubans, Une paire de très-beaux gants, Une magnifique cocarde Avec deux barils de moutarde, Mais de moutarde de Dijon, Bonne à servir sous le pigeon, Le bœuf et les autres volailles, Si vous assommez ces canailles ; Puis Ascagne point n'oubliera, Quand une fois il se verra Grand comme son père et sa mère, De vous donner votre salaire. »
Cela ne fut pas plutôt dit, Que le prince lui répondit :
« Amenez-nous mon père Énée, 0 jeunesse trop fortunée D'avoir la bride sur le cou Et de courir tout votre soûl !
Ramenez donc la révérence De ce papa dont la présence Fera miracle dans ces lieux, Sera salutaire à nos yeux, Nous empêchera de nous pendre ; Nous sommes constipés d'attendre.
Deux godets d'argent vous sont h oc * , Et mon sabre gisant au croc; Deux trépieds, une tasse antique, Deux talens de bonne fabrique, Dont me fit présent autrefois ^ La reine des Carthaginois; Un bougeoir et des allumettes, Des cure-dents, des castagnettes, Un fusil qui tire deux coups, Et d'un bon onguent pour les poux.
Si je possède l'Italie, Vous aurez un plat d'ambroisie Avec six bouteilles de vin Du meilleur du pays Latin ;
De Tu mus vous aurez la pie, Plus une bonne baronie ; Enfin, vous serez dans ma cour Mon écuyer cavalcadour *.
Pour vous, généreux Euryale, Permettez que je vous régale Pour lors d'un aimable tendron Pour occuper votre brandon; Plus, d'un jeu complet de neuf quilles Fait par autant de jeunes filles ; Enfin, vous saurez mes secrets, Mes aventures, leurs progrès, Et vous aurez ma confidence, Ou que je crève à la potence. »
Ce prince, pétri de bonté, Prit son sabre de son côté, Et de sa main tant libérale Le mit au côté d'Euryale.
L'exemple valut à Nisus Un éloge des plus diffu|»
Avec de magnifiques armes Qu'Aulète, qui fondoit en larmes, Lui troqua, pour un cas pareil.
Tout au beau milieu du conseil.
Il eut encor deux baïonnettes, , Et pour sa barbe des pincettes, Avec deux beaux et grands couteaux Achetés dans Chatelleraux 3.
Après, il le prit par la tête, Et d'un baiser lui fit la fête ; Mais, pour le vin de l'étrier, Au diable le moindre estaficr Qui vint leur présenter à boire Avant de courir à la gloire !
Munis chacun d'un havre-sac, D'une pipe et de bon tabac, D'une gourde de Malvoisie, D'une autre de fine eau-de-vie,
t Vous sont assurés. On trouve cette expression en ce sens même dans- k Fontain« :
Eh ! que n'es-tu mouton, car tu me serais hoc, dit le loup en parlant du eheval dans la huitième fable du livre V. Cette lootioi pouvait venir, soit du mot latin, soit, plus directement, d'un jeu alors très- répandu où Ton disait hoc en jetant sur la table les cartes gagnantes. ,
* L 'écuyer cavalcadour, chez les rois et les princes, est celui qui command l'écurie des chevaux servant à leur personne. {Dict. de Furelière.)
5 Châtellerault, ville renommée, alors comme aujourd'hui, pour sa coutellerie.