LIVRE NEUVIÈME
Tous deux, portant le nez au vent, S'acheminèrent vers le camp A la faveur d'une nuit sombre.
S'ils appréhendèrent leur ombre, C'est ce que ne dit pas Maron, Cependant il eût été bon De savoir cette minutie A fond comme en superficie, Car la peur ne dénote pas Un homme fait pour les combats.
Mais passons cette bagatelle, Et suivons notre kyrielle.
Arrivés qu'ils furent au camp, Dieu sait s'ils prirent le montant.
Rhamnès, dormant fort à son aise Sur deux coussins dans une chaise, Fut d'abord estramaçonné Et tous ses gens espadonnés Par le valeureux Euryale, Qui de rang en rang se signale.
Un écuyer du grand Rhémus Lui-même, Lamyre et Lamus, Furent aussi, de compagnie, Dans le pays de l'autre vie.
Hébèse, Abarys et Fcedus, Suivis de Sarron et Rhétus, Furent conduits dans la nacelle De Caron, dont aucun n'appelle, Et rendirent, avant mourir, Le vin qui sut les étourdir.
Ce n'étoit que des dégueulades, Des coups fourrés, des enfilades, Des bras rompus, des haricots, Autrement des brisemens d'os; Le tout se faisoit en cachette, Tandis que Nisus, en vedette, Examinoit si tout ce bruit Troubloit le repos de la nuit Que goûtoit la gent Rutuloise Aux bons Troyens si discourtoise,
On ne vit jamais tel fracas De jambes, de têtes, de bras.
Nos deux amis se faisoient route En mettant le camp en déroute.
Messape n'en fut pas exempt, Dont il ne fut pas trop content, Car il y perdit une aigrette Qu'il eut de la reine Gilette, Son casque et ses deux brodequins, Sans compter deux cent six sequins, Comptés, rangés sur sa toilette ; Plus, une belle cassolette.
Euryale avoit pris encor Un baudrier enrichi d'or, Qu'autrefois le riche Cédiquc Avoit donné pour une antique Au grand Rémule de Tibur.
Pour avoir bu son vin tout pur, Ce Rémule, dans sa vieillesse, Avoit pour signal de tendresse, A son petit-fils fait un don De ce baudrier de renom ; 11 fut après pris en bataille Par la Rutuloise canaille.
Nisus, voyant pointer le jour, Et sachant bien que le retour Vaut quelquefois mieux que mâtine, Fit cette courte sabbatine4 A son fidèle compagnon :
« N'attendons pas notre guignon ; Nous avons assez fait des nôtres, Laissons le reste à faire aux autres, Et cherchons le plus court chemin, Afin d'aller prêter la main A notre bon messire Énée, Dont l'âme sera malmenée Quand il saura le Laurentiu Prêt à lui ravir son fortin. »
Là-dessus se met en campagne, Traversant ravin et montagne,
* SabHtine, terme de collège, thèse qu'on ne soutenait autrefois que le samedi mais depuis on a donné ce nom, par extension, à toutes les petites thèses que' le» écoliers soutiennent sans solennité, la première année de leur cours, en forme de tentative pour s'exercer. (Dict. de Furetière.) C'est à une origine analogue que se rapportent les mots de mercuriale et de dominicale. Ici sabbatine signifie tout simplement harangue*
Notre couple de bons amis, Dans leur dessein trop affermis.
Or trois cents chevaux de Laureute, Troupe magnifique et fringante, Venant au secours de Turnus, De fort loin aperçut Nisus, Et son camarade Euryale, Qui faisoient les Jacques détale, Tant ils se sauvoient promptement, Pour tâcher de gagner le vent, Afin d'escamoter leurs pistes A ces diables de Latinistes.
Mais le mestre de camp Volcent, Qui lui seul en vaut plus d'un cent, Leur dit d'une voix de tonnerre :
« Qui vive ! en bons termes de guerre, Où donc allez-vous si matin, Picoreurs du camp Laurentin ? »
Comme un chien de Jean de Nivelle, Qui se sauve quand on l'appelle, Nos deux jeunes braves Troycns Se suivoient comme des ruf liens , Poursuivis de Dame Justice Pour quelque apparent maléfice ; Ils se jetèrent dans les bois Pour se dérober des grivois Qui venoient leur donner la chasse, Et se nantir de leur besace.
Nisus, son paquet sur son coû, Couroit plus vite que le loup Parmi les bois et la bruyère, Si bien qu'il se trouva derrière Les ennemis, sur le terrain D'Albe, où le piteux roi Latin Tenoit plus d'une bête à corne.
Il s'assit là sur une borne Pour voir si son vaillant guerrier, Son compagnbn mâche-laurier, Ne se trouveroit pas en plaine.
Mais il avoit bien autre peine :
Cet Euryale, ce mignon, Dans le bois grattant son tignon, Flairoit de son ami la trace, Portant, outre sa calebasse, l'n sac rempli de bon butin Fait sur l'endormi Laurentin.
Mais, par lui la trace perdue,
Il ne vit aucune avenue Pour éviter ces fiers matois Qui le galopoient dans le bois ; Ne voyant plus son Euryale, Nisus de son côté détale Par la broussaille et le buisson, Et tomba presque en pâmoison Lorsqu'il vit cet autre lui-même, Tout morne et d'une couleur blême, Prêt de tomber sous le tranchant De ce mestre de camp Volcent, Ou bien de quelqu'un de sa troupe, Qui lui serroit de près la croupe. Ce pauvre diable étoit tombé, Et sur-le-champ par eux gobé, Oui, par cette maudite engeance Dont il fit grande pénitence.
Diane Nisus invoqua, Et dans ces termes s'expliqua :
« 0 toi, Déesse si commune, Astre brillant, brillante Lune !
Qui des filles conduis les mois, Et les déranges quelquefois, Guide mon trait, ma javeline, Contre cette troupe Latine Qui remplit de meurtre ce bois, Où souvent l'on entend la voix De tes chiens, quand tu te délasse Dans les doux combats delà chasse, Ou près de ton Eudymion, Suivant ta tendre affection, Tu viens tenter, charmante Lune, Quelque reprise sur ia brune, D'un certain jeu qui fait plaisir, Calme souvent ardent désir, Charme les sens, et donne en proie L'âme et l'esprit tout à la joie. »
Aussitôt l'itale Sulmon Rendit l'âme par le poumon, D'un trait lancé dans sa furie, Ce qui fit grande fâcherie, Quand de plus on vit que Nisus Fit même régal à Tagus.
* Une telle déconfiture Du jeu passe trop la mesure, Dit Volcent, entrant en fureur.
Qu'on me darde ce suborneur,
LlVKE NEUVIÈME.
Ce maraudeur dé Feuillantines, Cet effleureur de Laurentines, Ce traître, ce lâche espion, Cet ennuque, ce morpion. »
Il parloit du brave Euryale Alors triste, pensif et pâle, Ayant fait dans son culotin, Ce que Ton fait de grand matin, Quand on a le ventre trop libre.
Ce brutal habitant du Tibre Alloit l'ouvrir de part en part, Quand Nisus, toujours à l'écart, Tout éperdu se mit à braire :
« Halte-là, dit-il, téméraire, C'est moi qui mérite la mort, Si tu crois que je t'ai fait tort, En envoyant dans l'autre vie Ces deux Latins de compagnie.
Épargne ce pauvre garçon.
S'il te reste de la raison, Et sache que, s'il est des vôtres, C'est pour avoir été des nôtres. »
Cet orgueilleux chef de Volcent Traversa cet adolescent D'un coup de sabre par l'échiné, Dont il fit pitoyable mine.
Sa chute réveilla Nisus, Qui de crainte étoit tout perclus.
Aussitôt ce Troyen s'élance Sur cet escadron porte-lance, Et, s'attachant à ce brutal, A cet ennemi capital, La main encore ensanglantée Du sang de cet ami d'Enée, Il le prit et le culbuta, Lé perfora, le souffleta, Puis lu? tira l'âme par force, De dessous l'armet, foible écorce, Que ce pourfendeur champion Portoit de crainte d'horion.
Nisus, ayant pris sa revanche, Se sentit frapper à la hanche D'un grand coup qui le déhancha, Et de ses jours le fil trancha.
Il se jeta sur Euryale, Mais déjà son âme s'exhale, Articulant, quittant son corps,
Le langage de tous les morts, Dans l'instant qu'ils quittent la vie, La plupart parlant en furie.
C'est ici que ton nourrisson Muse, a besoin d'une leçon, Voire de deux et davantage, Pour chanter l'ardeur, le courage, De ces deux glorieux héros, Que vient de gober Atropos.
Heureux amis, vos destinées En tout temps seront entourées De plus de cent mille façons Par tous les chanteurs de chansons, Même dans le plus beau collège % DeLouvain, Malines, Liège, Vienne, Madrid, Londres, Paris, 1-e séjour des Jeux et des Ris; On vous chantera dans Bruxelle, Dans Orléans et dans Nivelle, Dans Bourges, Narbonne et Rouen, Dans Montpellier, Toulouse et Caen; Dans la ville et dans le village, Chez le Maure et chez le sauvage, Chez les princes et chez les rois Et chez les habitans des bois.
Cette leste cavalerie, Faite pour la piraterie, Craignant le fer de l'ennemi, Se débandoit presqu'à demi; Mais, ne Voyant venir personne, Elle se range, elle s'arçonne, Et tremblante arrive aux travaux, Où le sang couloit à ruisseaux Du remu-ménage nocturne Qu'avoiént, pour faire enrager Turne, Fait nos Troyéns chez l'ennemi, Pendant qu'il étoit endormi.
One né fut si grande épouvante :
La plaie étoit encor saignante, Et partout le sang bouillonnent ; Dans une tente on t,répanoit, Dans l'autre on coupoit une cuisse, Ici l'on égorgeoit un Suisse Pour lui reculer le trépas ; Là-bas on reeousôit un bras, Ou l'on en mettoit un postiche.
D'onguent, Turnush'étoit pas chiche»
On donnoit du supuratif A corbeille, et du lénitif, La confection de jacinthe, La thériac, le vin, l'absinthe, Le vrai baume, l'onguent divin, Les sirops et le brandevin, Même l'onguent miton-mitaine ', Tout se délivrent là sans peine.
Les uns prenoient des vomitifs, Les autres des eonfortatifs, Bref, les apoticuli-flaires Fai soient de terribles affaires :
Jamais tant de décoctions, Et jamais tant d'émotions.
Messape, ayant mis ses lorgnettes, Reconnut et prit ses aigrettes, Qu'il trouva parmi le butin Qu'avbit l'affamé Laurentin Fait sur ses deux. compatriotes, Dont ils avoient eu lourdes bottes.
De Rhamnès l'avide héritier S'appropria son baudrier; Enfin chacun eut de la joie De retrouver ainsi sa proie, Et de reprendre ses bijoux, Sans risquer de gagner des coups.
Au retour de la belle Aurore, Belle ! la seroit-elle encore, Depuis qu'on chante sa beauté, Ses traits, sa gracieuseté?
Je la croyois garde-boutique, Ou du moins une belle antique; A son retour, sire Apollon Darda son plus friand rayon Sur la surface de la terre.
Pour lors on vit effets de guerre, Dont Turnus se fâcha si fort, Qu'en public il fit un effort;
Par bonheur, il devint femelle, Et ne (it point le philomèle, Ou le rossignol, c'est tout un, Dont l'air garde puant parfum.
Turnus et ses chefs s'assemblèrent, S'étant assemblés, s'avisèrent D'un spectacle digne d'effroi, Qui surprit bien d'autres que moi.
Je veux brouter comme une chèvre, Si je ne sens encor la fièvre, En lisant le trait déloyal De ce tyran, franc animal, Ce qui le rendit méprisable, Et des temps à venir la fable :
Cet étrange spectacle étoit Du Rutulois le plus adroit Une invention endiablée, Pour emporter le fort d'emblée, En intimidant les Troyens Tous bons sujets, bons citoyens.
Sur deux piques on leur étale, Et de Nisus et d'Euryale, Les deux têtes, dont les tronçons Étoient restés dans les buissons, Où ces deux généreux gendarmes Avoient subi le sort des armes.
Eu bataille on vit les soldats, Au poing portant de fins damas, Tous pris dans une débandade De l'une ou de l'autre croisade :
Ils marchoient tous si fièrement, Si gravement, si lentement, Qu'on eût dit, voyant celte marche, Qu'ils alloient tous entrer <jans Tarent, J'entends dans l'arche dés Troyens.
Pour entrer, il faut les moyens.
Ou du moins la clef de la porte; Pour la forcer, elle est trop forte.
« La confection de jacinthe ou d'hyacinthe était faite, suivant Furetière, de saphirs, hyacinthes, émeraudes, topazes, perles, corail rouge, feuilles d'or, avec du cœur d* cerf et des simples, le tout mêlé de sirop d'œillet ou de limon. Je laisse au célèbre lexicographe la responsabilité de cette recette fantastique. lé vrai baume ou baume blanc, c'était le nom qu'on donnait à la liqueur découlant, en été, du tronc de l'arbre du même nom, à l'aide d'une incision. La thériaque était un remède contre les poisons, fort décrié par l'abus qu'en faisaient les charlatans et opérateurs. On appelait proverbialement onguent miton el mitaine celui qui ne pouvait faire ni bien ni mal.