LIVRE NEUVIÈME
Ces reclus sont sur leurs remparts, Armés de pierres et de dards, De chaudières d'huile bouillante, Et chacun d'une torche ardente, Pour griller ceux des plus hardis Qui voudroient forcer leur taudis, Ou bien monter sur leurs murailles, Pour pénétrer dans leurs tripailles.
C'est bien dommage que pour lors . Le canon n'étoit pas dehors Encor du chaos de ce monde; Mais en place on avoit la fronde, Qui semoit de bons gros cailloux Sans respect au travers des choux :
Cela valoit canons et bombes, Et faisoit mille catacombes.
Sur des tours, près de leurs fossés, Les uns paroissoient empressés De venger ces têtes sanglantes De leur désastre encor fumantes; D'autres, plus froids que des glaçons, Se préparoient aux actions Que leur annonçoit cette armée.
Dans ce temps-là, la Renommée, Cette fière bouche aux cent voix, De ses cornemuses de bois Ou de matière moins fragile, Cornoit partout dans cette ville, Et vint jusques au coin du feu De la veuve, mère de feu Le vaillant héros Euryale.
Elle étoît pour lors sans sa cale1, A sa toilette se peignant, Se décrassant, se minaudant.
A éette fatale nouvelle, Qui ses déplaisirs renouvelle, Elle sentit un grand frisson.
Apostrophant son nourrisson, En hurlant jette sa quenouille, Le baquet qui son filet mouille, Et lé fuseau sur le plâtras.
Que ne dit point, que ne fit pas
Cette mère tant forcenée!
Elle maudit cent fois Énée,
Le qualifia de cornu,
De fesse-mathieu saugrenu,
De fiacre * et de poule mouillée.
Elle couroit, échevelée,
Par la ville et sur les remparts,
Faisant trembler les boulevards
Par ses hurlemens effroyables,
Et par ses sanglots pitoyables.
« Ah! c'est donc là, mon cher enfant,
Dit-elle, sa tête voyant
De son corps ainsi séparée,
Dont elle étoit toute effarée,
C'est donc là le soutien tardif
Que ton bon père putatif
M'avoit laissé pour ma vieillesse,
Moi qui trépassois de tristesse
Quand ce joli papa mignon
Te relevoit ton cotillon
Pour te fesser dans ton bas âge ,
Ce qui t'a fait si doux, si sage.
Tu me laisse à la gueule au loup,
Sans pitié, n'ayant pas un sou.
Et qui fera tes funérailles?
Seroient-ce ces lâches canailles
Qui donnent ta tête aux corbeaux,
Et ton corps aux autres oiseaux ?
Moi qui m'étois donné la peine
De te vêtir de tiretaine
Et d'étamine d'Amiens,
Où sont donc, hélas ! mes soutiens?
Non, non, il faut que je te suive
Jusque sur l'infernale rive ,
Et que je demande à Pluton
De te faire son marmiton,
S'il ne te veut chef de cuisine.
Hélas ! mon désespoir me mine,
Mes yeux se troublent, mon cerveau
Et mon esprit sont à vau-l'eau.
0 toi, des dieux le vrai monarque,
Fais que je voie cette barque
< Sans son bonnet.
• Fiacre se disait alors pour cocher de fiacre, et il conserva longtemps cette si gnitlcation Appliqué à la voiture, le mot s'étendait, par mépris, à tout carrosse, malpropre et mal fait.
Où doivent passer les humains !
S'il ne faut que graisser les mains De Caron pour voir l'autre vie, Il me reste un sou d'Italie Pour tout vaillant, pour tout mon bien; Disons qu'il ne nous reste rien, Le pré n'en vaut pas la fauchure, Pour en étourdir, la figure Plus longtemps du maître des cieux, Fais donc que je meure en ces lieux, Et que, sur la rive infernale, Je puisse embrasser Euryale.
Que faire parmi cesTroyens, Puisque j'ai perdu mes soutiens ?
Ce que ces chiens de trouble-fêtes M'annoncent, exposant leurs têtes, Ce qui me pénètre le cœur D'ennui, de chagrin et d'horreur.
Encore un coup, lance-tonnerre, Détache-moi de cette terre ; Et vous, citoyens malheureux, Puissé-je mourir à vos yeux, Vous qui me trouvez mère folle.,.»
Le prince A&cagne la console Et lui fait présent d'un biscuit Sortant du four de cette nuit; Puis il dit au menin Idée, Au jeune Actor, pis qu'Asmodée, De la mener dans son taudis.
Là, se trouvant sur son pouillis, Elle fit fort la délabrée, La folle et la désespérée, Maudissant, comme auparavant, Les Troyens, le sort et le camp, Donnant au diable sire Énée, Priam, Paris, Ilionée.
Alors le cornet à bouquin, La trompette et le tambourin, Annonçoient par leurs sons terribles Des décadences infaillibles .
L'air retentissoit de grands cris, Auxquels les Troyens ébahis Firent répondre la cohue.
Les Volsques, faisant la tortue, Marcboient pour ébaucher l'assaut :
C'est là, morbleu, qu'il faisoit chaud!
Ils s'attachent aux palissades, Aux murs à force d'escalades, Cherchent à combler le fossé Et mettre Troyens in pace.
Mais il en fallut bien rabattre, Chaque Troyen en valut quatre; Ils repoussoient à coups de crocs, De dards, d'espontons * et d'estocs, En docteurs passés à la guerre, Tous ceux qui labouroient leur terre.
On ne voyoit que javelots , Que flèches et qu'ardens brûlots Chez les Rutulois les surprendre ; On leur jetoit aux yeux la cendre, Et sur le dos de gros cailloux, Ce qui les fit débander tous.
On lâche, bref, une machine Qui culbuta plus d'une échine Et mit bas nombre de soldats, De têtes, de jambes, de bras.
Les Latins quittèrent la sape, Aux cris du champion Messape, Qui clabaudoit à pleine voix :
« A moi, mes amis Rutulois, Çà, que l'on me donne une échelle.
Soit de corde ou bien de ficelle, Afin d'escalader le mur, Tandis que Mézence le dur Lancera des torches ardentes Bien moins à craindre qu'effrayantes. »
Mais, morbleu! quel estdonece train?
Toujours même chant au lutrin ?
Toujours une Muse en campagne ?
Que Belzébut vous accompagne, Sire Virgile, et votre esprit !
Pour le moindre petit écrit Il me faudra, comme une buse, Quêter le secours d'une Muse, La prier de guider mes vers Pour qu'ils n'aillent pas de travers?
Laissons, laissons cette salope, Cette péteuse Calliope, '■'
Ce grenier à vesse complet, Sentant moins bon que serpolet.
* Esponton, sorte de demi-pique.