LIVRE NEUVIÈME
A chacune un petit gâteau, Et de tourte un petit morceau ; Puis il vint reprendre sa place , Portant sur son front mâle audace.
Or il arriva qu'Apollon, Quittant Pégase et son vallon, Sur un pied tout comme une grue Parut perché Bur une nue, Regardant d'un air de pitié, Et l'assiégeant et l'assiégé, Harangua le petit Iule, Qui venoit d'assommer Rémule :
« Avorton fait du sang des dieux, Qui doit un jour peupler les cieux, Que ta valeur toujours s'augmente Dans le calme et dans la tourmente ; Et que ton trait porte-terreur Soit toujours suivi de bonheur.
C'est la postérité, la race, De notre confrère Assarace, Qui par les ordres du Destin, Doit faire la barbe au Latin.
Troie est pour toi franche bicoque, Je te garde une autre breloque, Où quelque jour tu régneras, Et tu te dédommageras Des rudes travaux de la guerre, Que tu souffres sur cette terre, Où, si je n'y tenois là main, On te verroit quêter ton pain. »
Cela dit, et le tout pour cause, Apollon se métamorphose, Prenant la forme de Butes, Écuyer du vieil Anchises, Et que le vénérable Énée Avoit mis près de sa lignée, Pour en modérer les transports, Les passions et les efforts.
Ce Dieu, sous cette ressemblance, Approcha de la remembra nce D'Ascagne assis sur le rempart ; Il le prit, le tire à l'écart,
Et lui dit ces mots à l'oreille :
cTon premier coup a fait merveille, C'est Apollon qui te le dit.
Va te reposer sur ton lit, De peur que quelque taciturne, Soit en plein jour, soit sur la brune', Aujourd'hui, peut-être demain, Ne te prive de manger pain.
Tou ballot n'est pas de te battre, De te faire tirer à quatre :
Encore une fois, sur ton lit Va dormir, c'est moi qui l'ai dit.»
Après ce conseil salutaire, On vit partir le luminaire De la terre, même des cieux, En se manifestant aux yeux Des chefs de la race Troyen ne .
D'une vapeur aérienne.
Par l'autorité d'Apollon, On enleva comme un ballon Ascagne, malgré son courage; On le fut enfermer en cage, Tandis que nos vaillans Troyens S'ingcnioient sur les moyens De désarçonner le Rutule.
Ici l'on fait une bascule, Là l'on raccommode un redan, Les uns tendent un guet-à-pan, Donnant le fil à leur épée ; Les autres font une pipée Pour attraper les Laurentins.
On trace un godan* aux Latins, Là-bas, dans cette demi-lune Où l'activité non commune Fait faire aux Troyens un effort.
Sereste y fait bâtir un fort, Chacun de cul, comme de tête, Cherche enfin à garder sa crête, On recommence les combats, Là haut, ici, comme là-bas ; La terre est couverte de flèches, De javelots, de dards, de perches,
* La rime est fautive ; nous verrons encore, dans la même page, l'auteur faire rimer flèche avec perche : ce ;ne sont pas les seuls exemples de ces licences, tant s'en faut, et on ne doit pas y regarder de trop près avec Moreau de Brasey.
* Godan, piège, guet-apens.
De rondaches et de brassards, De morions et de cuissarts !
Telle à nos yeux paroît la grêle, Quand elle tombe pêle-mêle, Cassant vitres, tuiles, châssi :
Les javelots tombant ainsi, Percent têtes, jambes, poitrines, Ventres et bras, fessiers, échines; Les casques et les boucliers, Les cuirasses, les étriers, Retenti ssoient du bruit des armes , Et remplissoient le camp d'alarmes.
On eût dit un charivari D'une veuve qui prend mari, Où le peuple, avec bassinoires, Poêles, lèchefrites, lardoires, Pilon, casseroles, poêlon, A sa porte fait carillon.
Alors Bitias et Pandare, Fils d'Alcanor, homme très-rare, Et naturel du mont Ida, Où gît, plus grande que Breda, Ville autrefois de l'apanage De déesse de grand parage; Ces frères, nourris, dans les bois, D'herbes, de pain, d'huile, de pois, Par la bonne matrone Hière, Femme champêtre, mais leur mère, Étoient robustes, toutefois, Courageux et de fins matois.
Pour brutaux, ils l'étoiènt de reste, Même portoient un air funeste, Avec la mine d'un chamois, Mais grossiers comme Amiennois, Gens forts sur la cérémonie, A quoi se passeroit leur vie, Sans la ressource du rébus, Qui chez eux n'est pas un abus.
Nos deux garçons, gens à bagarre, Gens à grand bruit, à tintamarre, Ayant en maiu chacun un croc, Sur leur casqué plumes- de coq, Habits voyans, brillans panaches, Rondache au bras, grandes moustaches, Visière en l'air, sabre au côté,
Peigné, décrassé, vergeté, Se confiant en leur courage, Ouvrent la porte et font la rage.
L'un est à gauche, et l'autre à droit ; Chacun, planté debout et droit Comme les chênes de l'Adige, Attend de lui quelque prodige.
Des Rutulois environ cent, Suivis d'Équicole et Quercent, De Tmarus et d'flémon le brave, Plus vite que ne part le Drave, Vinrent aux portes des Troyens ; On les y reçut comme chiens Sont reçus dans un jeu de quilles :
Nos deux jeunes, mais maîtres drilles, A coups de lance et d'espontons, De javelines, d'hocquetons, De bâton et de pertuisane, Leur firent faire à tous la cane ; Je dis la cane et le plongeon, Puisqu'ils en eurent tout du long Et si long qu'avec infamie Ils furent privés de la vie.
En vérité, pour cette fois, Mal fut mené le Rutulois.
Turnus ailleurs faisoit carnage; Mais, voyant qu'on perdoit courage Et que l'on embrochoit ses gens, Il vole, sans perdre de temps, A la porte de Dardanie, Où, sans autre cérémonie, D'un coup il renverse Antipas, D'un autre il avale 4 le bras :
Cet autre se nommoit Mérope, C'étoit le bras droit de Driopë Et le bon ami d'Antipas.
Il entr'ouvre aussi Bitias, Homme d'humeur fort colérique, Surtout dans ses temps de colique; Ce Bitias étoit fort grand, Gras, gros, épais comme un géant :
Aussi, quand il tomba par terre, Ce fut comme un coup de tonnerre.
Aphydne fut étendu mort, Et Crimante eut le même sort.
< Dans le sens primitif du mot, faire tomber, faire descendre.