LIVRE NEUVIÈME
Mais alors, enflant le courage A ces flaireurs de brigandage, Et ranimant les Rutulois De la main comme de la voix, On vit une déroute entière Et de Troyens un cimetière, Tant rudement on les frappoit A la porte où Pandare étoit, Qui, conduit par une Furie, Voyant son frère aîné sans vie, Poussa la porte avec effort :
Gomme il étoit robuste et fort, Qu'il avoit une large épaule, Il s'y tint ferme comme un môle, Laissant Troyens, errant dehors, Se battre en défendant leurs corps.
Mais ce benêt et ce gros âne Avoit perdu la tramontane, Cir Turnus étoit enfermé Dans la ville encor tout armé.
Ge géant d'estoc et de taille De tous côtés combat, chamaille, Donne partout avec fureur, Et sème partout la terreur.
On voyoit briller ses aigrettes, Ses armes luisantes et nettes, Sans rouille ni crasse dessus; Enfin, partout brilloit Turnus, Quand Pandare à lui se présente, Outré de la perte récente De feu son frère Bitias, Qu'il avoit, d'un gros échalas, Entr'ouvert auprès de la porte, Et le raccroche de la sorte :
« Par Jupin, crois-tu, maraudeur, Venir ici nous faire peur?
Grois-tu voir le palais d'Amate, Ou trouver une casemate Pour te cacher crainte des coups ?
Ne te souvient-il plus des trous Que tu viens de faire à mon frère, Qui l'ont logé dans une bière?
D'Ardée as-tu cru voir les murs, Ou bien ces bords sombres, obscurs,
Qui forment l'infernale rive?
Il faut, ventrebleu ! que je rive Ton clou ; tu fais trop le pédant, Le maître-ès-arts et l'impudent, Voire même le Jean-Farine, Dont tu portes la triste mine, Et dont au besoin, animal, Tu servirois d'original.
Allons, mesurons nos épées, Écorneur de franches lippées !
— Aurois-tu bu du persico 4, De l'ambrette ou de l'abricot, Un peu plus qu'à ton ordinaire, Pour parler ainsi, téméraire?
Voyons ce que vaut ta valeur, Ce qu'elle pèse, et si ton cœur Est un cœur de bonne mesure, Ou sujet à la flétrissure !
Tu pourras bientôt, à ton dam, Signifier au roi Priam Qu'il s'est trouvé dans cette ville, Pour ton malheur, un autre Achille.
Commence et ne perds point de temps ; C'est trop me tenir en suspens.»
A ces mots Pandare le darde D'un coup de dard jusqu'à la garde; Mais ce beau joujou de Junon, Dont Turnus était le mignon, L'escamotant à la bricole *, Le lit entrer, sans hyperbole, Dans la porte de plus d'un pie, Ce qui d'un dard est la moitié.
Turnus, quittant sa hallebarde, A Pandare ajusta nasarde, Puis , d'un coup tout des plus bru vans Fendit sa tête jusqu'aux dents.
Le coup en fit gronder la terre Un ton plus haut que le tonnerre ; Elle en trembla, même s'ouvrit.
Jugez ce que le mort souffrit, Car Jupin en branla la tête; Mais Junon, cette bonne bête, Au fond du cœur en ricana, Comme Vénus en fulmina.
« Liqueur de noyaux de pêche et esprit-de-vin. « Par une ruse, par un mouvement de côté.
Ce coup valut la mort à trente, Qui moururent tous d'épouvante; Et si Turnus eût eu bon sens, Et qu'il eût fait entrer ses gens, Rompant d'abord les barricades, Déracinant les palissades Et tuant enfin les soldats Qui gardoient les ouvrages bas, Il eût du vénérable Énée Fort étourdi la destinée; Car, prenant le fort des Troyens Et sur-le-champ logeant les siens Dans les carrefours de la ville, Il leur eût enlevé l'asile Qu'ils avoient au pays Latin, Mis en repos le Laurentin, Gagné magnifique victoire, À jamais assuré sa gloire Et fait, au son du tympanum, Pour sûr chanter un Te Deum.
Mais sa fureur pour le carnage Lui valut tout le tripotage Qu'il eut à quelques pas de là Tour n'avoir pas fait tout cela.
De sa main mourut en cachette Phalaris d'un coup d'escopette ; Gygès fut brusquement tronqué; Et très-lourdement eunuque.
Halys, Prytanis et Phégée, Noémon, Alcandre et Lyncéc Prirent la poste au petit pas, Pour.allergHêTau trépas.
Ce fut une capilotade Dégoûtante autant que maussade, Qui mit en fuite le Troyen Devant ce nécroniancien.
Les Muses perdirent Brétée, Dont la veine étoit peu goûtée, Mais qui cependant, nuit et jour, Chantoit pour leur faire sa cour :
Tantôt c'étoit une élégie, m Et tantôt une fantaisie;
Pour l'une il faisoit un bouquet, Pour l'autre c'étoit un sonnet, A celle-ci une sonnette « ; Souvent il prenoit sa musette Pour y souffler un madrigal, Et sur sa lyre, à ton égal, Il chanteit une chansonnette Sur une gentille brunette Qu'il rechercha fort autrefois.
Il avoit assez bonne voii, Savoit même un peu de musique ; Mais, pour le coup, avec Amique, Il fut chanter en faux-bourdon, Une complainte chez Pluton.
Bientôt après l'adroit Clytie Comme eux se vit privé de vie» Les chefs, enfin, des Phrygiens Ne savoient plus par quels moyens Mettre fin à la tragédie Qui menaçoit d'un incendie Leurs tours, leurs mur» et leurs travaux, Où Turnus hachoit en morceaux Tout ce que rencontroit son sabre, Qu'un affranchi, né de Calabre, Étant esclave, lui donna, Dont maints Troyens il tronçonna, Mncstheus, en courant, s'écrie ; « Où fuyez-vous donc, je vous prie?
Êtes-vous ces oiseaux de nuit Qui craignez le jour et le bruit ?
Avez-vous quelque autre rqtpite Pour retarder votre défait^, > . , Pour vous défendre, que vos murs ?
Allez, vous êtes des cœurs durs, Mais plus durs que n'est une roche; Vous méritez qu'on vous décoçho ; Un trait au milieu de ce cœur, Sans vergogne et sans nul honneur.
Est-ce là servir notre Énée, Maître de notre destinée ?
Se peut-il qu'un homme enfermé De toutes parts ait désarmé
* Cette plaisanterie rappelle la réponse de Malherbe à Racan, qui' lui reprochait ses sonnets irréguliers : «Eh bienl si ce n'est pas un sonnet, c'est une sonnette. » (Tallemant des Réaux, éd. Techener, in-8°, i*r vol., p. 294.) ce Romans, ver#,«chansons, sonnets et sonnettes, s'écrie aussi le bonhomme Gorgibus, dans les Précieuses ridicules (se. xix), puissia -vous être à tous les diables ! »