LIVRE DIXIEME
Laissons Tumus sur le rivage, Mettre l'ordre dans son ménage, Donner du pain à ses valets Et faire panser ses mulets.
Encor faut-il le laisser libre Pour dégorger les eaux du Tibre, Qu'il avala le traversant, Pour éviter le trait perçant D'un ennemi, dans sa poursuite Ne cherchant qu'à demeurer quitte Des croquignoles que Turnus Avoit donnés, s'étant intrus Dans le fort de la gent Troyenne, Où, de son autorité pleine, Il avoit sali tous les draps Et bien mal mené les soldats, Jusqu'à leur manger leurs éclanches.
Parlons d'autres paires de manches, Et laissons là le Hutulois Se délasser de ses exploits.
Un Suisse a manteau d'écarlate,
A grande toque, à manche plate, Qui ne fut onc un ventre à jeun, Mais grand destructeur de petun, De Jupiter le domestique, Gardant la céleste boutique, Autrement le palais des dieux, L'ouvrit et fit voir à nos yeux Un échantillon manifeste De la Divinité céleste.
Mercure le porte-poulet, Le maquignon et le valet Du grand Jupin pour l'aventure, La veille fut (c'est chose sûre) De porte en porte chez les dieux Les prier, d'un air gracieux, De se trouver à l'assemblée, Pour entendre la râtelée Que son bon maître et son Seigneur, En toutbien, même en tout honneur, Leur destinoit pour maléfice, Qu'aucuns d'eux a voient par malice
Commis contre les Phrygiens, En les traitant comme des chieus, Et leur faisant fatale guerre, Tantôt sur mer, tantôt sur terre.
Jupin arriva le premier»
Fit, entrant, signe à son portier D'ouvrir les battans de la porte Pour que la divine cohorte Entrât de front, non de biais, Dans ce magnifique palais, D'où Jupin, assis sur son aigle, Hemarquoittous les tours d'espiègle Des Troyens rangés dans leur fort, Contre le téméraire effort De la Rutuloise canaille, Qui nuit et jour cherche et travaille A chasser du pays Latin Ce distilleur d'eau de plantain *, Ce vrai diminutif de Troie»
Ce picoreur, ce rabat-joie, Et tous ces proscrits de Troyens, Tous gens d'honneur, je le soutiens.
Les dieux ayant avec prestance Dans leur place pris leur séance, Jupiter cracha, se moucha, De son mouchoir son nez torcha, Où ce dieu logea ses lorgnettes, Ses besicles ou ses lunettes, Pour examiner si les dieux S'étoient tous rendus dans ces lieux.
Voici le ton et le ramage Qu'il tint à si noble assemblage :
« Mes amis et mes bons parens, Mes confrères et mes enfans, Car parmi vous de mon lignage Je vois chez moi plus d'un plumage , Je veux tous vous homéliser, Un tantinet vou* Repriser; Puis, d'un certain rapatriage, • Vous régaler après l'orage.
Pourquoi tant de fâcheux soupçons Parmi vous et de trahisons?
Tout ainsi qu'une bourgeoisie Se divise par jalousie, I
Tour se choisir maire ou consul \ De même, selon mon calcul, Je vous vois l'âme divisée, Et, qui pis est, subtilisée A traverser ces gens de bien, Ces chétifs malheureux Troyens.
Mes desseins sont donc des sornettes, Et mes défenses des gazettes ?
On se rit de mes actions; Plus de subordinations Pour moi, Jupin, votre bon maître?
Jarni coton, l'on va connoître Si j'entends à me soutenir, Et les mutins des mieux punir !
J'avois défendu sur la vie Que l'on ravageât l'Italie, Que l'on s'armât contre ^Éneas, Des pauvres Troyens le soûlas; Et je verrai Latine engeance, Au mépris de cette défense, Morguer les Troyens dans leurs forts, Faire, par d'utiles efforts»
A ces bonnes gens pleine guerre, Sans appréhender mon tonnerre !
Allez, je saurai quelque jour Vous tous mettre au mastigadour « î Et d'où vient donc cette discorde?
Pourquoi gens de sac et de cordé Sont-ils par des dieux protégés, Soutenus et même vengés?
Dites-moi donc qui vous excite, Qui vous divise, et qui suscite Tant d'affreux et fréquens combats, Quand Jupiter n'y consent ,pas?
Je sais qu'un jour sur cette terre .
On verra dangereuse guerre, Quand un certain jeune animal, Je me trompe, c'est Annibal, Sortira des murs de Carthage, Et se fera faire un passage Tout au travers du mont Ceni, Du l'IIotaret, du Mondovi, Des Alpes, montagnes affreuses, A passer toujours dangereuses,
< Ce pleurard. Le plantain est une plante marécageuse, bonne pour les yeux, f Du grec /asc7ti|, —mors pour faire écumer.