‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 158 sur 227 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

En été tout comme en hiver, Pour porter la flamme et le fer, La mort, le désespoir, la rage, Dans la ville et dans le village Du Romain, ne s'attendant pas A se trouver tant de tracas.

Alors je permets le ravage, La discorde avec le pillage ; Mais aujourd'hui je veux, morbleu !

Qu'on m'obéisse un petit peu.

Pas tant de remûment, de grâce, Si l'on ne veut que je ressasse, Au premier bruit, au premier vent, Gomme il faut le contrevenant. Laissez ces échappés de Troie; Vivez en paix, vivez en joie, Surtout fuyez ce vieux dictum, Concordia rara fratrurm.

Suivez l'exemple de vos pères, Enfin vivez tous en bons frères :

Jupiter vous l'ordonne ainsi, Et prétend que, pour grand merci, Vous ferez que la destinée De cet honnête homme d'Énée Soit telle que j'ai résolu. »

Ce discours d'un ton absolu, Mais prononcé tout d'une haleine, Valoit, ce me semble, la peine, Qu'avec un verre de vin frais On eût rafraîchi son palais; Oui, si monsieur son chef d'office, De concert avec que le Suisse, N'eût pas été en rendez-vous Chez un gourmet, roi des filous, De» empoisonneurs, c'est le même:

Le cabartier l'est à l'extrême, Car il fraude toujours son vin; Dont il passe pour assassin.

Vénus, donnant dans l'hyperbole, Après Jupin prit la parole, Et, sans tourner autour du pot, Dit tous ses griefs mot à mot :

« Dieu tout-puissant, lance-tonnerre,

Auteur de la paix et la guerre, Sans qui tout homme ne peut rien, Ni pour le mal ni pour le bien, Je m'adresse à toi, non à d'autres; Écoute donc mes patenôtres, Puisqu'elles partent de mon cœur, Tout à mon papa, mon Seigneur.

Tu vois comme le roi Rutule, Sans conscience et sans scrupule , Ne craint pas de nous offenser, Puisqu'il fait sans pitié danser Le branle de Polichinelle A mes Troyens, à leur séquelle. Non, non, c'est une indignité, Une horreur, une lâcheté, Mutiler la gent pacifique, Gens passés docteurs en logique, En droit civil, en droit canon, Et non pas en droit d'esponton !

Ce Turnus, juché sur sa pie, De sa fureurvse glorifie, Et d'aise léchant ses dix doigts, Il médite encore une fois D'entrer armé dans cette ville, Qui sert aux Phrygiens d'asile, Afin d'y tailler en pleins draps Jambes et mains, cuisses et bras.

Voyez-vous déjà qu'il se botte, Tandis qu'un goujat lui décrotte Là rouille de son bouclier, Qu'il a souillé sur le gravier, En sortant de cette eau bourbeuse, Gluante et fort marécageuse?

Ah ! c'en est fait, tout est perdu, Il va larder l'individu De mon cher petit fils Ascagne, Qui dans le pays de Cocagne Devoit se rendre incessamment Pour y commander longuement Un peuple ami de la pi s tôle, De la guinée et de l'obole, Du louis d'or, du ducaton, De la rose et du patagon *.

< « Les frères vivent rarement en concorde* »

* Le noble à la rose est une ancienne monnaie d'Angleterre, en or, ainsi nommée parce qu'elle est marquée d'une rose.

Partout on assomme, on égorge : Voyez le fossé qui regorge Du sang de ces braves soldats, On ne voit qu'assauts et combats Sur les remparts, sur les courtines, Dans les angles où sont les mines; Sur les glacis, les parapets, On n'entend que coups de mousquets.

Écoutez les balles qui sifflent, Même les mourans qui reniflent.

Arrêtez donc ce fier Turnus, Ce grand fabriqueur de Malchus 4, Aussi bien que ce Diomède Qui le devance et le précède, Et qui tous deux ont résolu De mettre enfin un dévolu Sur le bénéfice d'Énée...

Je frémis à cette pensée, Il ne leur reste plus que moi, Qui suis votre fille, grand roi.

Souffrirez-vous que l'on m'attaque?

Que jusqu'en mon port on baraque?

Qu'on entre à grands coups d'aviron Dans ma rade et dans mon giron ?

Que si notre pieux Énée Architecte sa destinée Pour la cheviller en ces lieux Sans l'ordre du maître des dieux ; Ah ! j'y consens, qufon l'enchevêtre, Qu'on le nasarde comme un traître, Qu'il soit partout vilipendé Et par ses Troyens lapidé; Enfin, (ftte sa triste figure Soit toujours sujette à l'injure ; Que dans son fort, sur ses remparts, Il soit accablé de brocards ; Que sur mer il vogue sans voile, Et qu'il couche à la belle étoile.

Mais, si r oracle des destins, Les dieux célestes, les marins,

Et ceux de ces royaumes sombres, Tous faits pour tourmenter les ombres; Bref, si Jupin a résolu Qu'il prendroit Latins à la glu, Qu'il en seroit un jour le maître, Qui de vous ose ici paroître Réfractaire à sa volonté, Sans commettre une impiété ?

Rappellerai-je la grillade De ses vaisseaux dans une rade ; Le froid qu'il eut pendant l'hiver, Les périls qu'il courut s^ur mer, Ou quand ce boursouflé d'Éole Lui lit faire la cabriole ?

Alors je crus qu'un esturgeon Le goberoit comme un vairon.

Rappellerai-je l'ambassade De cette Iris, cette maussade, Les fureurs de dame Junon Complotant avec Alecton, Cette impitoyable Furie Qui met en cendres l'Italie, A la besace les Troyens, Et fait triompher ces vauriens ?

Si cette envieuse de pomme*, Cette Junon, je vous la nomme, Ne consent pas que le Latin Soit faufilé par le Destin Avec cette race Troyenne, Que voulez-vous qu'elle devienne ?

Mettez-la sous votre manteau, Vous lui*conserverez sa peau Du moins, ou détournez l'orage De la fureur et de la ragé :

De votre femme et votre sœur, Pour mes Troyens porte-malheur.

Rendez-moi le petit Ascaigne :

Reine (du pays de Sardaigne, Non), mais d'Amathonte et Paphos, I De Cythère et non de Lesbos,

* Cestrè»dire ce grand coupeur d'oreilles. On sait que Malchus, serviteur du grand prêtre, avait eu l'oreille coupée par saint Pierre. Voir les Evang. selon saint Marc, xiv ; selon saint Luc, xxn, et selon saint Jean, xvm. s Allusion à la pomme d'or jetée sur la table par la Discorde aux noces de Théhisetde Pelée, et que Junon disputa à Minerve et à Vénus, parce qu'elle était destinée à la plus belle. ■■'■■ *

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