LIVRE PREMIER
Didon lit un temple en ces lieux A la femme du roi des dieux.
Les portes en étoient de fonte ; Les degrés par lesquels on monte, Qui sont d'un reluisant airain, Pcsoient, il ne s'en faut qu un grain Deux mille livres bien pesées.
Pour retourner sur nos brisées, Nos Il ose-Croix * bien assurés De n'être pas considérés, Dans ce superbe temple entrèrent Et partout le considérèrent :
L'ouvrage leur en sembla beau, L'ordre du bâtiment nouveau, La matière très-magnifique, Et merveilleuse la fabrique.
iEneas, s' attachant à tout, Alloit cherchant de bout en bout De quoi se repaître la vue, Quand d'une chose à l'imprévue D'abord il se trouva surpris ; Mais, ayant repris ses esprits, 11 en conçut quelque espérauce Qui n'étoit pas hors d'apparence, Qu'en ce pays, quoique inconnu, Il seroit le très-bien venu.
Parmi cent choses qu'il contemple, Attendant la reine en ce temple, Charmé de tant d'objets nouveaux, Il voit en plusieurs grands tableaux, Mais qui nétoient pas peints à huile, L'histoire de sa pauvre ville, Les champs fameux où si souvent 11 avoit gagné le devant, Quand les Grecs sur les Dardanides Faisoient un peu trop d'homicides, Les Atrides si belliqueux, Achille qui l'étoit plus qu'eux, De qui souffrit tant de boutades, Tant de folles rodomontade?,
Le très-prudent Agamemnon, Qui dit si cruellement: Non, A Priam, le roi vénérable, Quand, après le sort déplorable De son fils par lui mis à mort, Il voulut, dont il eut grand tort, - Par un excès de barbarie, Que son corps fût à la voirie.
Les larmes grosses comme pois Lui churent des yeux trois à trois; Je ne sais si ce fût de joie De voir lo grand renom de Troie, Ou bien si ce fut de douleur Au souvenir de son malheur ; Mais je sais que, troublé dans l'âme, 11 s'écria lors : « Notre-Dame !
Et qui l'auroit jamais pensé Que die tout ce qui s'est passé Dans les affaires de Phrygie, On eût nouvelle en la Libye?
11 n'est pays si reculé Où notre nom ne soit allé !
Voilà Priam, par Sainte-Barbe :
Je le reconnois à sa barbe, Au dragon qu'il avoit dans l'œil ; Oui, le voilà vêtu de deuil.
Ce peuple n'est point si farouche Que le mal d'autrui ne le touche; Il est capable de pitié, Et susceptible d'amitié.
Ce ne sont point des mangeur s d'hommes; Ils sont, ma foi, ce que nous sommes; Chez eux le mérite a son prix, Chez eux nous ne serons point pris Pour des francs coureurs de malettes; Nous en sortirons bragues nettes, Us pourront faire quelques cas D'un homme fait comme ^Eneas, Et si chez eux la renommée Des grands hommes est estimée,
1 C'esl-à-dire nos magiciens. Les frères de la Rose-Croix, qu'on appelait aussi alors de la Rosée-Croix, ou de la Croix-tf osée, s'étaient révélés vers le commencement du siècle et. préoccupaient beaucoup l'attention publique. On trouve, de 1610 à 1625 surtout, une multitude de pièces satiriques et de diatribes dirigées contre eux; nous ne citerons que le livre de Gabriel Naudé : Instruction à la France sur la vérité de l'histoire des frùres de la Roze-Croix, 1625. Une affiche qu'ils firent apposer à Paris, et que Naudé rapporte, montre qu'ils s'attribuaient la faculté d'être invisibles.
Je suis du bois dont on les fait, Grâces à Dieu, chacun le sait.
Je n'en dirai pas davantage, Puisque tout homme de courage Doit parler de soi sobrement. »
Cela dit, pitoyablement Il se remit sur ses peintures, Pour y chercher ses aventures.
Les fâcheux souvenirs qu'il eut, Et combien d'eau des yeux lui chut.
Voyant dans ces tristes batailles, Tantôt les Grecs, comme canailles Détaler devant les Troyens, Et puis, comme devant les chiens Gagne au pied le timide lièvre, Voyant, non sans avoir la fièvre, Ses éperdus concitadins, Devant ce perceur de boudins, Ce diable-de fils de Pelée, S'en courir à bride avalée 1 Et puis, de Rhésus trépassé,^ Qui certes s'en fût bien passé, 11 vit les quartiers et les tentes, Neuves encore et reluisantes, Car il étoit tout frais venu ; Le pauvret, s'il se fût tenu De sommeiller cette nuitée, On ne l'eût pas inquiétée Sa Majesté, comme l'on fit, En l'assommant dedans son lit:
Ce fut par le fameux Tydide Diomède, un grand homicide, Qu'il fut, comme il dormoit, occis, A ce qu'on dit, de sens rassis :
Il enleva son équipage, Jusqu'à ses mulets de bagage ; Ses chevaux, bêtes de grand prix, Lui furent pareillement pris.
J'ai ouï dire à gens qu'on doit croire, Si dans Xante ils eussent pu boire, Que le prudent Agamemnon Laissant équipage et canon, Honteux, la queue entre les jambes.
Eût replié ses oriflambes *t
Et fait, sans battre le tambour,
Vers Mycène un honteux retour.
Énée fit le Jérémie,
Et mouilla sa face blêmie;
Il pleuroit en perfection,
Et même sans affliction.
Puis il vit le jeune Troïle,
Ayant perdu son dard ou pile 2,
Qui s'enfuyoit bien étonné
De se voir désembâtonné,
Devant le fier fils de Pelée,
Qu'il avoit dans une mêlée
Témérairement défié,
Devant que d'avoir essayé S'il avoit le pouvoir de faire Réistance à tel adversaire.
En s'enfuyant il trébucha, Se fit grand mal, se déhancha, Se fit à la tête une bosse ; Achille survint en carrosse, Et d'un grand coup de javelot Fit sortir son sang à grand flot :
De ce grand coup de Péléide 11 mourut sans quitter la bride De ses chevaux, qui, sans pleurer, Virent leur cher muître expirer; A son char sa jambe accrochée D'un coup de sabre étant tranchée, Le reste du corps dépendu Demeura sur terre étendu.
Lors sa tête demi-brisée De sable fut pulvérisée, Et son habit de sang souillé Par Achille fut bien fouillé.
Puis les Troyennes désolées, Pour la plupart échevelées, Y rendoient visite à Pallas, Laquelle n'en fit pas grand cas, Ni d'une superbe jaquette Faite d'une riche moquette, De deux paires de souliers neufs, Et de près de demi-cent d'œufs.
i On disait alors à peu près indifféremment oriflambe ou oriflamme. (Voir Trésor de Nicot-) * Du latin pilum, trait, javelot.
A cette ambassade honorable Elle ne fut point favorable; Ils n'en obtinrent ni regard, Ni le plus chétif : Dieu vous gard l Tandis que dura leur prière Elle leur montra le derrière, Et même se mit à siffler, Au lieu de les ouïr parler.
Puis il revoit ce môme Achille, Homme un peu sujet à sa bile, Et quelquefois même un peu fou, Eaire, en dépit du loup-garou, Trois tours à l'entour des murailles, — Quelles indignes funérailles ! — Traînant le corps de sang vidé Du pauvre Hector par lui lardé; Et puis après il lui voit vendre • (Car il aimoit, dit-on, à prendre) Ce pauvre corps au poids de l'or.
Il voyoit Priamus cncor, Pour fléchir cette âme affamée, De sa main droite désarmée (Sa main gauche l'étoit aussi), Embrassant, de douleur transi, Ses deux jambes victorieuses, Qu'il eût bien voulu voir cagneuses.
Hélas! quand il vit tout cela, Que son deuil se renouvela !
Voyant ce char et ces dépouilles, Qu'il eût volontiers chanté pouilles, Et maltraité cet inhumain, S'il eût lors été sous sa main l Puis après il se vit lui-même, Dont il eut une joie extrême, Faisant au milieu des Grégeois Autant de carnage que trois. 11 vit l'armée orientale Du fils de l'amante à Céphale, Dont le visage était si noir;