LIVRE PREMIER
Puis, il prit grand plaisir a voir La vaillante Pantasilée, Si terrible dans la mêlée, Qui portoit, ainsi qu'un garçon, Au lieu de jupe un caleçon :
C'étoit une rude femelle, Et qui n'avoit qu'une mamelle, Qui n'eût pas craint dans le combat De s'attaquer à Goliat; Femme ainsi qui rien ne redoute A monté dessus l'Ours sans doute1.
Comme ^Eneas, triste et confus, A peine à s'ôter de dessus La trop véritable peinture De Troie et de son aventure, A certain bruit qu'il entendit, Ayant levé la tête, il vit Entrer la reine dans le temple.
De demander s'il la contemple Avec grande admiration, C'est une sotte question, Car elle étoit charmante et belle Autant au jour qu'à la chandelle, Et, jour et nuit, un vrai soleil.
On ne peut rien voir de pareil A sa vénérable personne.
Troupe nombreuse l'environne De jeunes £ens embâtonnés *, Bien civils et morigénés.
Le capitaine de sa garde Tient en main une hallebarde.
Elle avoit six tambourineurs, Douze fifres, et six sonneurs De mélodieuses cymbales; Six maîtres joueurs de timbales Ne faisoient que carillonner :
On n'eût pas ouï Dieu tonner.
Enfin, foi d'écrivain moderne, Je souffrirai que l'on me berne 5,
* Locution usitée en parlant de ceux que rien n'épouvantait.
2 Armés de bâtons. Scarron a dit de même, dans le Typhon (ob- II) :
Ces monstres embâtonnés ;
et, un peu plus haut, il nous a montré le jeune Troïle.
Qui s'enfuyait, bien étonné De se voir désembâtonné,
3 Berner quelqu'un, c'était, au sens propre du mot, le secouer sur une couvtrtur
Si le jour qu'au temple elle alla, Rien de charmant comme cela A jamais paru dans l'Afrique.
Énée en est tout extatique, Achate si fort ébloui, Qu'il ne faisoit que dire : Oui, Que bégayer et que sourire A tout ce qu'on lui pouvoit dire.
iEneas s'en fût bien moqué; Mais il n'étoit pas moins piqué 4.
N'avez-vous point vu sur le fleuve Qui le pays de Sparte abreuve, Une nymphe qui va chassant ; Ou Diane, lorsque dansant Au milieu des hamadryades, Des napées, des oréades, Elle les passe, ou peu s'en faut, Toutes de la ceinture en haut ?
Sa trousse lui pend sur l'échiné ; Enfin, elle a si bonne mine, Et paroît avec tant d'éclat, Que, la voyant en cet état, Sa sotte mère de Latone Ne fait rencontre de personne, Qui ne s'en éloigne au galop, A cause qu'elle parle trop Dee vertus dont sa fille abonde,
Et qu'elle en accable le monde ; Telle, et plus admirable encor Dans son cotillon de drap d'or, Et sa fraise goderonnée *, Parut Didon à notre Énée.
0 Dieu qu'il la faisoit beau voir !
Qu'elle faisoit bien son devoir De donner à chacun courage De travailler après Carthage !
Sous un grand dôme lambrissé, Dans un grand fauteuil tapissé, S' étant mise bien à son aise, On cria trois fois : « Qu'on se taise! » On lui présenta des placets.
Cent Suisses, portant cabassets 3, Lorsque la foule étoit trop grande, Ajoutoient à la réprimande Quelquefois des coups de bâton; Quand bien elle eût été Caton, Elle n'eût pas mieux fait justice ; Elle n'y prenoit nulle épice *, La rendoit libéralement, Et toujours équitablement; Elle ne prononçoit sentence, Qui ne fût pièce d'éloquence :
Tout se jugeoit là sans appel, Tant au civil qu'au criminel,
et le faire ainsi sauter en l'air. On peut voir la description pittoresque de la berne dans une lettre de Voiture à mademoiselle de Bourbon. (Edit. Charp., 1855, Ier vol. page 40.)
* Frappé, ému.
* Toujours des anachronismes bouffons. Les draps d'argent ou d'or, quelquefois d'argent et d'or, étaient portés au dix-septième siècle par les personnes de condition. Tallemant des Réaux nous apprend que madame de Nouveau regardait une jupe de toile d'or, avec quatre grandes dentelles, comme une de ses petites jupes. (Hist- de VillarC') Quant aux fraises goderonnées, nous ne pouvons mieux faire, pour les décrire, que de reproduire en partie une note de M. Ed. Fournier : « Godronné ne vient pas, comme on pourrait le croire, du mot goudron, qui, toutefois, n'eût pas été mal employé pour des rabats et des fraises aussi solidement empesés que ceux dont il s'agit ici; il dérive du mot godron, dont se servaient les anciens architectes pour désigner une sorte d'ornement ou de moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutôt de godet, pour remonter tout de suite à la première source de toutes ces étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le godron était le pli rond et rebondi qu'on multipliait à l'intini sur les collets à plusieurs étages que portaient les femmes, et sur les larges fraises mises à la mode, puis délaissées par Henri III. » (VariéL hist. et litt., I, 163.)
3 Casques.
* Épices s'entendait des salaires que se taxaient, pour leurs peines, les magisrats au bas des jugements. Gomme tous les abus, celui-là avait atteint des propor-