‹ Le Virgile travesti en vers burlesquesChapitre 161 sur 227 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Se confioit en son adresse, Sa légèreté, sa vitesse ; En député de Vaugirard, Qui de quatre faisoit le quart*, Suivoit le dévot sire Énée Pour apprendre à faire menée.

Les Cériens, Graviciens, Les Pyrgiens, Lyguriens, Faisoient entre eux petite troupe Et no montaient qu'une chaloupe.

N'aurai-je donc pas bientôt fait ?

Peste! j'oubliois le plumet D'un certain drille de Cupave Portant un teint de betterave, Plumes de cygne à son bonnet, ( . Et le maintien d'un lansquenet.

/ Son vaisseau, nommé le Centaure, Voguait sans craindre la rémore, Monté par cent trente gaillards.

Accoutumés à lancer dards. Œnus n'avoit qu'une brigade Bonne pour la carabinade, Même pour les enfans perdus, Tant ils étoient allègres, drus, Et paroissoient d'humeur fort libre.

Cet Œnus étoit fils du Tibre Et de la sorcière Manto ; Mais, quoiqu'il n'eût pas un zéro, 11 donna des murs à Manto ue, De limon, de bois et de boue ; Pourquoi tourner autour du pot?

De galandage c'est le mot.

Avec cette belle chemise, Elle ne craignit plus la bise.

Du Mahtouan sous Mrncius, Très-grand ennemi de Turnus, Comme de son ami Mézence, Cinq cents hommes porteursdelance, Vêtus de peaux de louveteaux, Et tous couronnés de roseaux, Marchoient avec effronterie, Méditant quelque espièglerie Ou quelques tours d'Italiens,

Pour venger ces pauvres Troyens.

Aulètes, à l'arrière-garde, Avoit mis un bon corps de garde Ambulant sur deux gros vaisseaux Commandés par deux généraux.

Il avoit pris pour sa devise, En poupe, un Triton sans chemise, Large d'épaule et fort velu De la tête jusques au eu.

De par les dieux et les déesses, Muse, sans chercher de finesses, J'ai rangé les Étruriens, Les Mantouans, les Cériens, Suivant avec grande allégresse Le réservoir de la finesse, Ou le grand chef des Phrygiens, Ce reconfort de tous Troyens.

Je croyois n'y pouvoir suffire, Et j'étois près de me dédire D'avoir morgue votre secours Dans un trajet de si long cours ; Mais, serviteur, belle Uranie, J'ai bien fini ma litanie.

Comptons à présent les vaisseaux :

Trente vdiles fendent les eaux Pendant la nuit, au clair de lune ; S'ils sont soutenus de Neptune, C'est ce que dans peu l'on saura, Et que la suite nous dira.

jEneas rontoit par le large, Assez éloigné de la marge Ou du rivage de la mer»

Ayant près de lui pour allier s Pallas, fils unique d'Evandre, Qu'il parut étonné d'entendre Badiner autour de son bord.

Il crut être dans quelque port Quand il aperçut des Naïades Faire sur mer mille gambades, Danser autour de ses vaisseaux, Et flûter sur des chalumeaux.

Avec beaucoup de mélodie, Les plus beaux endroits de sa vf«.

* Allusion au proverbe d'alors : « Les députés de Vaugirard, qui viennent en corps et ne font qu'un. »

2 Porte-enseigne.

(es Nymphes en chantant nageoient, Et devant le convoi voguoient, Quand la belle Cymodocée, De vive éloquence douée, En fit montre au bon yEneas, De veiller, fatigué, fort las, Comme de gouverner les voiles, Les mâts, les cordages, les toiles : « Dormon6-nous, prince, ou veillons-nous? Dit l'une; nous connoissez-vous ?

Et savez- vous bien qui nous sommes?

— Parbleu I vous n'êtes pas des hommes, Répondit Énée en courroux.

— De par Jupin, rassurez-vous, Lui répliqua cette Naïade; Nous avons manqué la grillade Dont a voulu nous régaler

Le Latin, voulant nous brûler

Avec de grands flambeaux de paille,

Qu'en main portoit cette canaille.

Cybèle, la mère des dieux,

Qui partout les suivoit des yeux,

Nous donna contre la brûlure

Vite cette aimable figure.

Qui fut trompé ? ce fut Turnus ;

11 en devint des plus camus,

Car il nous vit sur le rivage

Et nous entendit chanter ragé,

A contre-poil psalmodier,

Et fièrement l'injurier.

Il nous appela des grivoises,

Des ponts-neufs, des fines matoises,

De ces il lie s, et c&lera,

Qui, pour cinq sous, feroient cela.

Cependant ton petit Iule,

Prêt à tomber dans la bascule,

Dans ces murs est environné

Et du Rutule espionné.

Il a soutenu comme un diable

Un assaut presque insoutenable,

Où ces fendans, ces garnemens,

Ont tué force jeunes gens»

Dent il gagna grand mal de ventre;

Or ce mal ne vaut pas le diantre, Et vaut encor moins que bibus, Si c'est un choiera morbus.

Déjà l'on voit de l'Étrurie La nombreuse cavalerie Qui se joint aux Àrcadiens Pour le secours de tes Troyens.

Mais ce songe-creux de Rutule, Ce Turnus hardi comme Hercule, Veut leur lâcher un lais courant Pour les prendre tous au battant.

Va, dès que tu verras l'aurore, Tandis qu'ils dormiront encore, Arranger et mettre sur pied Les troupes de ton allié.

Surtout prends ton invulnérable, Ton bouclier impénétrable, Qu'a forgé de sa noire main Le dieu des forgerons, Vulcain.

Va ! jamais le pieux Énée Ne fera si bonne journée Que celle qu'il fera demain. »

Après quoi, poussant de la main Le vaisseau de ce capitaine, Elle courut la prétentaine, Fit quatre tours de baladin, Parla, chanta périgourdin, Dansa bien mieux qu'une Sirène Des bords renommés de la Seine, En levant son vertugadin ; Puis elle disparut soudain, Prenant la route de Falaise, Mais laissant le Troyen bien aiser Son bord, plus vite que le vent, Faisoit un mille en un moment, , Pendant qu'avec beaucoup de zèle Il fit sa prière à Cybèle:

« 0 toi! dit-il, qui de sapin Me régala, moi, galopin, Quand je fis bâtir une armée Pour la mer Méditerranée ; Toi, la mère de tant de fieux>, Dont les moindres sont semi-dieux,

1 Fils, — palois ou familier. On connaît le dicton picard rapporté par la Fontaine:

Biaux chires leupi, n'écoutez mie Mère tenchent cnen lieux qui crie.

(Fabl. IV, f. 1S.)

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